mardi 3 novembre 2020 - par KAMEL BENCHEIKH

Les mots laïques de l’écrivain

 

"Le droit de l'intolérance est donc absurde et barbare : c'est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger et nous nous sommes exterminés pour des paragraphes"
Traité sur la Tolérance - Voltaire

     Il faut croire que le même mot n’a pas seulement plusieurs sens, il peut également avoir le sens que l’on veut bien lui donner, et même l’exact inverse de ce qu’il veut habituellement désigner. Les islamo-gauchistes français et les complices de l’islamisme belge se sont spécialisés dans le détournement de l’acception des mots. Les collaborateurs de l’extrême-droite islamiste n’ont peur de rien, ils n’hésitent pas à taxer les universalistes de fascistes. C’est une inversion à 180 degrés. Et ça peut marcher pour les gogos qui, sous prétexte que leur pitance est payée par telle ou telle organisation, se sentent obligées de suivre les arcanes douteux des officines crapuleuses.

 Oui, les mots ont le sens que nous leur donnons. Ils ont une odeur aussi. Ils sentent. Une odeur suspecte s’en dégage. Une odeur qui oscille entre celle d’une eau stagnante et celle qui émane du cadavre d’un petit animal court-circuité par un transformateur électrique. Ces derniers temps, je n’arrive vraiment pas à comprendre le sens des mots que je lis et j’en arrive à m’interdire de les employer de peur de leur donner le même sens que ces gens avec lesquels je n’ai aucune valeur à partager. Les mots ne s’échappent pas, ils m’échappent. Je les ai sur le bout de la langue, ils n’arrivent pas à sortir de ma bouche. Lorsqu’un mot arrive enfin à sortir de ma bouche, il est vide, il ne veut plus rien dire. C’est une coquille d’huître. Les mots qui sortent, les mots que je tape sur le clavier, les mots que j’écris à la main, tous deviennent suspects. Ces vieux organismes sont atteints d’une dégénérescence cellulaire. Ainsi donc, quand j’écris qu’une femme qui ne se soumet pas aux dictats d’une idéologie agressive et qui laissent ses cheveux chevaucher aux quatre vents, je ne serais pas pour la liberté des femmes mais contre leur choix de se vêtir selon leur convenance. Et le hidjab ne serait donc qu’un simple bout de tissu au même titre qu’un bandana. Les vieux mots sont effectivement malades. Et moi aussi.

 C’est une authentique pandémie qui s’abat sur les mots. Les mots sont affectés par le coronavirus. Ils sont secs et ridés. Vont-ils donc mourir de déshydratation ? Ces derniers temps, je suis obligé de prendre des pincettes pour écrire. Dire qu’il fut un temps où je nommais les choses sans trop me poser de question ! Maintenant, je m’astreins à tourner autour du pot pour ne pas employer de mots pouvant déclencher les colères des censeurs, les foudres des moralistes, la fougue de ceux qui considèrent que la laïcité n’est faite que pour les occidentaux et que les autres, ceux du sud, doivent continuer à vivre selon les mêmes principes qui ont prévalu dans le désert du Hadramout il y a plus de quatorze siècles. Depuis quelques temps, j’écris avec inquiétude. J’écris en étant pris de suspicion à l’égard de ce que je couche sur le papier. Je me pose plein de questions. J’ai toujours été persuadé que j’étais en 2020 et que je vivais en occident. Or la censure opérée par certains me catapulte dans les années 50 en pleine Union soviétique, organisation que je n’ai jamais connue. Mon inquiétude m’empêche de me laisser à employer mes mots habituels. Etant viscéralement laïque, j’ai désormais peur que ce qualificatif ne soit désormais classé dans le capharnaüm de l’extrême-droite. Je traque tous les mots troubles. Il se pourrait qu’il y ait quelque chose de dégueulasse dans les mots que j’écris. Mon écriture serait sale. Pourtant, ici, en Europe, je suis libre d’écrire ce que je veux. Ecrire comme je l’entends. Or, je vois bien que les complices de ceux que je combats peuvent manipuler mes mots. On recycle mes mots, on les réemploie, on les réoriente. C’est devenu une spécialité de certains compagnons de route de ceux qui me vouent aux gémonies. On réutilise trop mes mots en ce moment dans la capitale de l’Europe, là où l’islamisme est très présent sous des dehors convenables.

 Normalement, les mots, nous en disposons librement. Ecrits, exposés, proférés, lancés en l’air, criés, il ne nous viendrait pas à l’idée de les soupçonner. Mais quoi que l’on dise, les mots se structurent suivant l’ordre moral de ceux qui les utilisent. Quelque chose obstrue l’idée qu’ils veulent mettre en avant. J’ai été naïf. J’ai oublié que leur matérialité était infiniment récupérable par un dogme qui nous étouffe, une idéologie insupportable, une doctrine appartenant à ceux qui ont décidé de se mettre à genoux devant nos ennemis pour noyer le peu d’honneur et le peu de dignité qu’ils ont cultivés.

 J’avoue avoir oublié que la liberté d’écrire, de sortir de ses gonds, de mettre en accusation, de protester, de dénoncer, de déférer, de manifester ses colères, de nommer et de dévoiler était le propre de ceux qui, à l’instar d’Emile Zola accusent, ou de ceux qui ont fait du rationalisme leur unique morale et de l’esprit critique leur chemin de vie. De grâce, revenez Monsieur Voltaire, revenez vite ! J’ai oublié que les mots étaient des objets auxquels on a coupé les nerfs, auxquels on a élagué les ailes. Maintenant, je fais attention à mes mots, je les pèse, les soupèse, je les mesure. Cela prend du temps. Je ne suis pas à l’aise à les manipuler de la sorte. J’observe la manière dont les mots, les comportements onomasiologiques font effet de mode. Je marche sur des œufs. Je ne sais pas s’il faut employer tel mot ou tel autre mais je sais que je ne me tairai jamais, qu’on ne fera jamais escamoter ma parole. Tout dire, et le dire à ma façon, voilà ma spécialité. Cette certitude absolue. Difficile d’en démordre quand on a soif de vérité et de liberté.

 Le problème est le fait que ma façon de dire le monde, d’exposer ma vision des choses, de me représenter le monde et ce qui l’anime, soient pris dans un étau qui compresse les mots pour leur donner un sens unique et équivoque, quel qu’en soit le contexte d’énonciation, me désole mais il est hors de question que je lâche prise, que l’on puisse me faire taire et que l’on m’indique comment donner un sens à mes mots. Je pense à la façon dont nous oblitérons des pans entiers de contextualisation. Mais enfin, quel que soit le sujet et la manière de signifier et d’exprimer ses sentiments, le renoncement ne fait pas partie de ma vision des choses. Je reste définitivement maître de mon destin. Je crierai mon universalisme quoi qu’il m’en coûte. Et mon amour du triptyque Liberté, Egalité, Fraternité ! J’ai dit.

Kamel Bencheikh, écrivain



8 réactions


  • Rantanplan Alfred E. Newman 3 novembre 2020 10:42

    Logorrhée  : Définition, Causes, Traitement


  • Et hop ! Et hop ! 3 novembre 2020 15:21

    Bavardage stérile.


  • popov 3 novembre 2020 15:24

    @KAMEL BENCHEIKH

    Excellent article, tant pour le fond que pour le style.


  • I.A. 3 novembre 2020 18:58

    « Et mon amour du triptyque Liberté, Egalité, Fraternité ! J’ai dit. »


    Inutile de s’énerver, quand on écrit aussi bien.


    Même si politique et polémique sont des mots qu’on a bien bu, par chez nous (c’est peut-être pour ça qu’ils finissent en « hic » ?).

    Et même si nos maux démentent aujourd’hui ce fameux triptyque...

    Nous sommes 7 milliards de petits cafards, à nous poser des questions, sans toujours savoir le dire aux autres.

    Alors continuez s’il-vous-plaît, au moins pour ceux qui ne savent le faire. Merci.


  • Fergus Fergus 3 novembre 2020 19:24

    Bonsoir, Kamel

    Belle plaidoirie pour les mots et l’usage que l’on en fait.

    Nombre d’entre nous n’en ont pas conscience, mais le fait est là : les mots sont des êtres vivants, et donc périssables.

    A chacun d’entre nous, à son modeste niveau, de les protéger des détournements et des viles corruptions.

    Par son propos et la matière dont le servent les mots, votre texte est digne d’intérêt. Spyez-en remercié.


  • velosolex velosolex 5 novembre 2020 10:11

    Bravo, belle écriture, sujet riche. Les fâcheux ne comprennent pas, les mots leur restent en travers de la gorge. Mais j’ai lu, j’y reviendrais mettre un mot, deux peut être. Pour le moment il faut soleil, je vais au marché


  • Francis, agnotologue Francis 5 novembre 2020 15:50

    ’’Ces derniers temps, je n’arrive vraiment pas à comprendre le sens des mots que je lis et j’en arrive à m’interdire de les employer de peur de leur donner le même sens que ces gens avec lesquels je n’ai aucune valeur à partager.’

     

     Vous avez employé l’expression « islamo-gauchiste ».

     

     Pourriez vous nous dire ce que ça représente pour vous ?


  • Jonas 7 novembre 2020 14:31

    A l’auteur, 

    Nos hommes politiques ont une grande responsabilité , de ne pas exiger de toute personne qui cherche à s’installer en France définitivement de bien s’imprégner , des valeurs de celle-ci et notamment de sa laïcité , qui diffère des pays anglo-saxons et des Etats-Unis. ( Je ne parle pas des pays musulmans où ce concept est considéré comme un athéisme et peut mener a la peine de mort) Nous n’avons pas la même histoire de la sécurisation. En France , nous avons mené un combat contre ,l’ institution de l’Eglise catholique dominante et soumise a un Etat étranger comme le Vatican. Aux Etats-Unis par exemple, ce sont des protestants puritains persécutés , qui avaient fui leur pays pour leur croyance, et qui ont voulu établi la liberté de conscience et le pluralisme des confessions .Donc , notre laïcité n’a rien a voir avec la leur. 

    C’est Voltaire qui résume le combat contre l’Eglise. 

    << Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir a Dieu qu’aux hommes , est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques et qui mettent le poignard entre leurs mains , ils ressemblent à ce vieux de la Montagne qui faisait , dit-on , goûter les joies du paradis à des imbéciles , et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût , à condition , qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait >> . 


Réagir