samedi 29 juillet 2017 - par Nicolas Cavaliere

Les perspectives du mensonge (petit essai d’étymologie politique)

Le paradis est pavé de mauvaises intentions.

« Les promesses n’engagent que ceux qui y croient », avait énoncé dans sa grande sagesse un élu de notre patrie bien-aimée qui avait le cœur d’un publicitaire et le charme d’un escroc. Le sourire, promesse en lui-même, n’augure aujourd’hui que d’un avenir sombre où l’imagination des enfants et la créativité des adultes se voient contraintes de s’effacer, qu’écris-je !, de disparaitre, pour laisser place à la rapacité arrogante des courtiers. « A votre service » est certainement la formule que vous lirez le plus de toute votre existence. A une époque où les mariages duraient toute une vie parce que les conjoints préféraient s’aveugler sur leurs infidélités réciproques, l’affichage global d’une telle bienveillance aurait paru suspect. De la même manière que les sourds sont devenus des malentendants, on appelle ça aujourd’hui « post-vérité », et non plus mensonge. En atténuant la formulation sont ouvertes de glorieuses perspectives.

Avez-vous déjà ouvert vos yeux ? Avez-vous déjà pensé que ce vous voyez à l’instant est faux ? Avez-vous déjà douté de la véracité de ce que vous observez ? Non, bien sûr. Si vous en doutiez, toute votre capacité d’agir serait paralysée et vous resteriez là immobile à attendre que quelque chose vienne vous séparer du monde dans lequel vous avez été jeté, comme un clandestin le boulet au pied par-dessus bord en plein milieu de la mer.

Un œil ouvert ne communique pas une perception mais une perspective. Il n’observe pas le passé, ni même le présent, mais le futur. Ce qui vient à votre cervelle vous dire qu’il existe est un passé, mais votre cervelle l’interprète comme du futur parce que ce qu’observe votre œil est en mouvement. En conséquence, dire du réel qu’il est le territoire de l’action est faux ; il est le domaine de la réaction, et cette réaction sera d’autant plus en lien avec les objectifs du sujet qu’elle fera l’objet d’une réflexion, c’est-à-dire d’une projection vers le passé. La plus courte est la projection, le plus court est l’objectif. Si vous êtes déjà tombé amoureux, vous savez que ce n’est pas le présent que vous avez envisagé, mais le futur, lointain et heureux, qui projette une harmonie suffisamment forte pour vous faire oublier l’angoisse de votre propre mort. Et ce futur ne peut se faire qu’avec la perception qui se présente devant vous, perception, comme je l’écrivais en début de paragraphe, qui n’est en fait qu’une perspective. Si cette perspective s’avérait fausse, vous auriez le cœur brisé. Imaginez simplement que le tournevis que vous voyez devant vous, qui était en métal lorsque vous l’avez acquis, est en carton et que le moindre contact avec une vis le fera se tordre et se déchirer. Retenez ce raisonnement, et pensez à un homme politique qui vous sourit et vous promet des lendemains meilleurs. Vous avez compris où je veux en venir.

Perception et perspective sont les fondements de l’identité (de l’indo-européen « weyd », on peut extraire le grec « eidos », la forme, le français « idée » qui renvoie aussi à une forme quand bien même les idéalistes semblent pécher par excès de fond, et de là l’identité, l’idole, l’idiotie, tous concepts sans autre lien que de ne se rapporter à cette racine dont le défaut est de nous montrer à quel point nous sommes prisonniers de notre animalité). On peut avancer toute une vie les yeux fermés, sans ayant jamais défendu la moindre idée ou la moindre identité, se contentant de se battre pour sa survie dans un monde sans règle autre que celle du plus fort. Cela peut se vivre à une échelle individuelle, mais à l’échelle collective, abandonner la perspective ne peut mener qu’à l’impasse ultime induite par le langage : le mensonge. Pas le mensonge de l’imagination fertile, qui n’est d’ailleurs pas un mensonge, mais une hypothèse qui pousse au jeu, à l’expérimentation, à la relation. Non, il s’agit du mensonge qui consiste à sourire gentiment en disant à Mme Le Pen qu’elle est extrémiste, avant de balancer au G20 que les femmes africaines feraient mieux de se retenir.

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Alors que les faits s’effacent devant les émotions dans le discours public, que la conception romantique des relations de couple pousse les émotions à prendre l’ascendant sur les faits, le mensonge s’installe et les perspectives rétrécissent. Le mensonge est une affaire de langage, il s’énonce, il ne se voit pas et peut d’autant plus passer inaperçu qu’il n’a pas de forme matérielle, on pourrait même dire que le mensonge, par son abstraction, n’est pas susceptible d’une critique morale. Mais comme les briques qui s’agglomèrent pour former une maison, il s’accumule lui aussi, et peut même devenir une richesse. Le mensonge créé dans le passé devient référence pour le futur, et à l’aide de cette pierre, vous bâtirez mille autres mensonges qui risquent de mettre à mal la compétence même de l’espèce humaine pour se maintenir, compétence développée sur la présomption que ce qui est vu est la vérité.

A l’ère de la communication dématérialisée tous azimuts, celle qui concentre toutes les attentions au détriment des savoir-faire communs les plus utiles, communication dépourvue de forme autre que celle de signes affichés sur un écran qui n’est souvent plus du papier, vous pouvez vous faire agresser dans la rue, cet endroit type de « l’authenticité » revendiquée par ceux qui se sentent pauvres quelque part, pour un « mauvais regard ». Le mensonge s’est dissimulé sous les aspects attrayants du service, monétisé ou non. Le « pauvre » comprend que le système tel qu’il se développe depuis l’avènement des médias, imprimerie inclue, représente une menace. Tout ce qui lui parvient à l’œil lui semble faux. Or, le « pauvre » n’a pas de forme (en aparté : le fantôme, l’être imaginaire dépourvu de vie et de ce fait le plus pauvre de tous, est généralement représenté sous l’aspect le plus vague possible ; le passage d’une émeute qui ne laisse que désolation urbaine s’apparente à un tourbillon de fantômes dévastant une chambre d’enfant). Le « pauvre » n’a pas d’idées. Le « pauvre » n’a pas de perspective. Le « pauvre » n’est pas une perspective, à un moment près. Quand il s’agit de promettre pour gagner son siège.

La société est de plus en plus "riche". La croissance arrive, parfois elle repart ; au printemps toujours elle reviendra. Les profits continueront à s’accumuler, pas par la faute du capitalisme ou de quelque complot, mais parce que nous échangeons nos talents contre de la monnaie, même quand nous agissons avec les meilleures intentions. Tout le monde se rendra service dans la bonne humeur. Pendant ce temps, le chômeur aura perdu ses droits, le petit entrepreneur payé 19 euros de taxes sur les 85 qu’il aura négociés en échange de son travail, les enfants auront fini leur journée d’école, les vieillards auront connu la seule vérité.

Il fait bon vivre dans un monde qui change lentement.



21 réactions


  • Taverne Taverne 29 juillet 2017 14:14

    C’est assez bien schtroumpfé.

    « Avez-vous déjà ouvert vos yeux ? Avez-vous déjà pensé que ce vous voyez à l’instant est faux ? »

    Voyez les dégâts que cela peut provoquer quand le mensonge est fondateur d’une cohérence, que tout fait système, dans une famille par exemple. C’est le cas dan la pièce « Le canard sauvage », d’Henrik Ibsen (résumé sur wiki). Il y a des conventions muettes qui font que certains sont au courant des secrets et des mensonges, voire tout le monde. Le personnage Gregers cherche à révéler la vérité absolue, au nom des « Impératifs de l’Idéal ». Cela rejoint votre propos, même si l’étymologie ici n’est pas ideos mais idealis (cela doit être cousin) .

    C’est pour cela qu’il est faux de croire que le mensonge est l’apanage exclusif du pouvoir. Le mensonge est présent partout dans la société, dans les familles, dans les couples. Le pouvoir ne fait que retourner notre mensonge contre nous-mêmes. Par conventions tacites, on fait mine de croire à ce que les politiciens nous disent pour qu’ils gouvernent le pays à notre place, mais quand les gouvernants nous croient dupes et nous mentent effrontément, le retour de manivelle alors est douloureux et peut être définitif (non réélection ou « dégagisme »).

    On ne croit pas ce que l’on voit, on croit ce que l’on a vu. Je n’en crois pas mes yeux jusqu’à ce que la vision entre dans le « déjà vu », l’accepté, le familier.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 16:20

      @Taverne
      Merci.
      Le secret n’est pas le mensonge, le secret est nécessaire, le mensonge ne l’est pas. Qu’il y ait des vérités qui ne soient pas sues de tous n’a rien de malsain, que le mensonge vienne briser la confiance, là s’enchainent les désastres.
      Le mensonge n’est pas l’apanage exclusif des gens de pouvoir, mais il est là partout où le pouvoir devient un enjeu. La « famille » n’est pas un donné, pour la plupart des gens, elle me semble être une conquête, une possession, pour l’avoir, il faut mentir, c’est juste. Et pour la maintenir, n’en parlons pas...
      J’associe « Je n’en crois pas mes yeux » à une posture d’émerveillement qui n’est pas tenable quotidiennement, à moins d’être ahuri comme Chance le jardinier. L’émerveillement de demain fait plutôt peur. Questionner ce que l’on voit n’est possible que si on croit à ce que l’on voit.


  • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 15:24

    Vous trouverez mille façons de dire la fatalité, mais la plus dure - pour celles et ceux qui sont concernés - est peut-être celle qui l’intègre dans un ordre naturel. Je crois qu’en sociologie on parle de fait total (merci Mr Mauss).


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 16:27

      @Ciriaco
      C’est ce que vous lisez dans mon texte ? Suis-je si pessimiste que ça ?


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 16:32

      @Nicolas Cavaliere
      C’est ce que j’ai voulu souligner dans votre texte.


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 16:44

      @Nicolas Cavaliere
      (Pour précision, je ne parle pas de pessimisme).


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 16:47

      @Ciriaco
      Ce concept de Mauss peut produire des analyses esthétiquement intéressantes parce que totalisantes, prenant en compte une diversité de paramètres qui flatte l’idée de la beauté chez le cerveau curieux et mathématisant, mais elle ne laisse pas de place au particulier, à l’imagination, au merveilleux. Je ne parviens jamais à oublier qu’une théorie partagée par l’écriture est d’abord une écriture, une forme, et j’essaye toujours de laisser des zones d’ombre pour que la forme soit disponible à l’interprétation. Je ne pensais pas être tombé dans ce piège...


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 16:59

      @Nicolas Cavaliere
      Pour lui affubler autant de défauts, je crois que Mauss n’est pas aussi majoritaire que vous le pensez dans le cours de la vie, et dont votre article est un écho.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 17:23

      @Ciriaco
      De mes années d’études de sociologie, en effet, je ne me souviens pas qu’il ait été une influence prégnante parmi mes professeurs. Je me souviens très nettement par contre du culte donné à Bourdieu, qui était tellement porté aux nues que ça donnait la nausée. J’ai du mal avec ce qui est « total » (sauf un orgasme).


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 18:35

      @Nicolas Cavaliere
      En bas on a eu l’impression avec Bourdieu que quelqu’un nous soutenait. Je me souviens d’une presse très injurieuse. C’est peut-être paradoxal mais ça souligne bien l’existence de structures fortes. Sans vouloir vous écœurer (à défaut ^^).


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 18:54

      @Ciriaco
      Les injures de la presse sont réservées aux forts caractères, qu’ils soient sociologues ou footballeurs. Dans ce contexte, un Bourdieu a autant de chances d’être décrédibilisé par un culte de la personnalité qu’un Ibrahimovic (au mieux, ça alimente le storytelling). Pour le reste, plus rien ne doit dépasser du moment que les profits vont aux mêmes. Le pouvoir de la structure, c’est celui de faire croire à la « masse » que le nivellement est suffisamment fort pour qu’il n’y ait pas de structure. Les 1% n’apparaissent pas dans les médias.


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 19:29

      @Nicolas Cavaliere
      Je ne pense pas que Bourdieu était tyrannique pour autant. Je le voyais hésitant, essayant de peser ses mots et de prendre en compte du mieux possible les choses. L’exercice intellectuel était réel, au point où il a fallu que je m’aperçoive d’être de beaucoup de minorités pour lui donner toute ma gratitude.


      Pour le reste on sait qu’il est facile de rendre quelqu’un nerveux. D’autres ont pris le relais. Le débat n’est pas plus facile, la représentation non plus. Nous étions plus de 19% aux présidentielles.

    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 20:13

      @Ciriaco
      J’ai surtout eu du mal avec sa communication. Je me souviens avoir vu « La sociologie est un sport de combat » en amphi, et la toute-fin où il sort d’un débat sur fond de mauvais hip-hop, j’ai trouvé ça à vomir franchement (et pourtant j’aime le hip-hop). Ses idées dans ses livres étaient passionnantes et exprimées avec une rigueur et surtout une exigence qui faisaient défaut à beaucoup de « sociologues » aussi réputés (type Bernard Lahire, JC Kaufmann, Bruno Latour), mais l’image qu’il donnait de lui comme le sociologue militant m’a toujours mis mal à l’aise, les hésitations dans son discours me semblaient motivées par la nécessité de ne pas être trop ouvertement politique, de conserver en apparence un ton neutre pour ne pas trahir ses partis-pris, de conserver sa stature de sociologue informé et ayant réfléchi longtemps... Je pensais et pense toujours que la sociologie doit s’élever vers l’objectivité totale pour pouvoir être considérée comme une science. Aider certains groupes sociaux plutôt que d’autres relève d’une forme traditionnelle de charité qui n’a rien à voir avec la sociologie en tant que discipline universitaire. Bourdieu m’aurait été plus admirable sur la fin de sa vie s’il avait pris partie en tant que militant sans s’embarrasser de sa posture de professeur.


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 20:32

      @Nicolas Cavaliere
      J’avais remarqué. Personnellement je crois qu’il prenait sans cesse en compte sa propre condition sociale. Je pense que c’était un homme pour qui le devoir et la responsabilité du savoir étaient important. Ça ne pouvait pas être sans maladresse. Mais tout ça n’est pas très important... il serait curieux de résumer Bourdieu à sa personne.


      Vous êtes mieux placé que moi pour savoir ce que doit être la science sociologique. Je remarquerai juste dans ce domaine, toujours avec l’envie d’être concret, que la connaissance n’a peut-être jamais autant été un enjeu du pouvoir (comme le montrait si brillamment à mes yeux, Michel Foucault, un autre de mes éclaireurs).

    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 21:03

      @Ciriaco
      Il dirait certainement la même chose, que sa personne n’est pas importante. Un drame de tout analyser au travers d’une grille de lecture telle que peut en fournir la sociologie, mais aussi une forme de sagesse.
      Pour que l’information parvienne aux plus hautes échelles de la société, par là je veux dire celles qui concentrent le pouvoir, il faut de plus en plus de relais, d’autant plus que la multiplication des sources peut rendre le « global » illisible. La sociologie en tant que discipline n’existe pas parce qu’elle est divisée en trop d’écoles, de mouvements, de théories... Les sciences dures ne connaissent pas ces problèmes de langage.
      Alors que l’économie nécessite de plus en plus des objets bâtis sur des savoirs techniques complexes, la paupérisation et la précarisation, la mise à l’écart des cadres, vont à l’encontre des intérêts de la classe dominante. Paupériser c’est simplifier l’échelle hiérarchique, et c’est exactement ce dont la classe dominante n’a pas besoin, les stratégies d’atomisation du corps social, qu’elles passent par la création d’une addiction à la communication dématérialisée, l’urbanisation excessive ou la désertification des zones rurales, ne créant en fin de compte que des groupuscules plus petits et plus dangereux, car leur passage à l’acte nécessite moins de délibérations entre leurs membres. Les élites jouent avec le feu, pas parce qu’elles sont idiotes, mais parce qu’elles s’ennuient.


    • Ciriaco Ciriaco 29 juillet 2017 21:21

      @Nicolas Cavaliere
      Je crois d’où je suis qu’une contre-culture est nécessaire. Merci pour la discute, bonne soirée (et bon courage).


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 29 juillet 2017 21:31

      @Ciriaco
      Il faudrait mieux pour tous qu’elle soit nécessaire à des fins récréatives plutôt qu’à initier des conflits sociaux, on est lancés pour que les prochains soient exempts de dialogues.
      Merci, bonne soirée !


  • Francis, agnotologue JL 30 juillet 2017 09:13

    « Seul le mensonge est absolu » disait JF Kahn, je crois dans un essai.

     
     C’est ce qui fait la supériorité des mensonges sur la vérité.
     
     C’est dommage que cet article se cantonne au mensonge, sans aborder les questions du vrai et du faux.
     
    « N’importe quoi, sauf la vérité. Il n’y a que ça qui ne se vend pas. » Boris Vian

    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 30 juillet 2017 13:09

      @JL
      Kahn, le big boss de « Mortal Kombat II » ? C’est l’incarnation du Mal absolu, en effet...

      La vérité se vend très bien, du moment qu’on l’expose comme une attraction de cirque.


    • Francis, agnotologue JL 30 juillet 2017 15:19

      @Nicolas Cavaliere
       

       bonjour,
       
      ’’La vérité se vend très bien, du moment qu’on l’expose comme une attraction de cirque.’’
       
       vous pourriez me donner un exemple ?

    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 30 juillet 2017 19:54

      @JL
      Voici.


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