mardi 11 juin - par Michel J. Cuny

Les soubassements économiques de la souveraineté d’essence prussienne qui s’étend peu à peu sur l’Europe

« L’euro pour tous… et chacun pour soi ! », c’est le titre de la vidéo qu’Olivier Passet a publiée le 21 novembre 2013… Si, ainsi que j’ai pu l’écrire précédemment, la zone euro constitue le cœur même de l’Empire allemand, sans doute faudrait-il réécrire la seconde moitié de ce titre de la façon suivante : « et chacun pour l’Allemagne »…

En développant cette dernière thématique, la formule générale du top de l’Europe allemande s’énoncerait ainsi : « De chacun selon ses aptitudes à se faire exploiter sous la tutelle de l’euro ; à chacun selon ce que sa bourgeoisie aura su mériter de conserver des profits réalisés grâce à la force de frappe de l’euro. »

Au milieu de ce tableau, c’est bien sûr la bourgeoisie allemande qui ramasse l’essentiel du pactole avec la bénédiction de l’Histoire allemande ainsi qu’Otto von Bismarck s’en est fait le prophète plus particulièrement à compter du début des années 1860…

Revenons à Olivier Passet… et à ses gentils violons :
« L’Euro a été conçu à l’origine comme le préalable d’un gouvernement économique. Il devait pour ses promoteurs produire de manière quasi-automatique les corollaires de son succès. 1/ une politique de transferts et un policy mix [utilisation conjointe des politiques monétaires et budgétaires] efficace à échelle européenne. 2/ Une gouvernance économique débouchant sur une convergence sociale et fiscale renforcées. 3/ Une intensification des flux commerciaux croisés sur le grand marché unique, bénéficiant à tous. 4/ La disparition du risque de change facilitant le drainage des capitaux vers les régions en retard de développement : autrement dit l’euro devait produire de manière quasi automatique de la convergence réelle. »

Où donc a-t-il bien pu dénicher tout cela ?… En tout cas, rien ne correspond ici à ce qu’il y a au cœur même de la politique d’Etat allemande depuis l’époque de ce Bismarck qui déclarait, en un temps où la Prusse n’était encore que la Prusse :
« Le seul fondement sain d’un grand État – et c’est en cela qu’il diffère d’un petit État -, c’est l’égoïsme national et non la sensibilité. Il est indigne d’un grand État de se quereller pour une affaire étrangère à son intérêt. » (Lothar Gall, op cit., page 119)

Commentaire de son biographe :
« En d’autres termes, sous la rubrique « sensibilité  », il comptabilisait tout ce qui ne servait pas directement le maintien et l’extension du pouvoir de l’État. » (Idem, page 121)

Or, dès qu’à Sadowa (1866), il avait militairement réglé son compte à l’empereur d’Autriche-Hongrie, les Etats allemands placés dans l’orbite de la Prusse ont découvert ce qu’était la ligne de fond suivie par BismarckLothar Gall écrit :


« […] dans les secteurs non prussiens, les principes de calculs fiscaux et les institutions protectionnistes en vigueur jusque-là furent abolis. Ce fut une sorte de douche glacée : le pays se vit tout à coup soumis à une économie libéralisée, dans laquelle ceux qui y étaient habitués depuis longtemps ne tardèrent pas à dominer les autres. » (Idem, page 417)

Allons bon !… Autres temps, autres méthodes, et résultats qui finissent par aller toujours dans le même sens…
« En fait, l’instauration d’un système économique libéral servait la raison d’État et les intérêts de la Prusse, surtout en matière de fiscalité. Ce système avait déjà fait ses preuves dans le passé ; il avait renforcé l’État et sa puissance à l’intérieur et à l’extérieur. C’est pourquoi rien n’était plus facile que d’éliminer les ultimes réserves et de jouir de tous les avantages d’une économie qui se développait sans entraves. » (page 419)

Et encore ceci :
« C’est donc en grande partie Bismarck qui a réussi à imposer définitivement en Europe centrale l’État moderne à bureaucratie centrale, avec ses formes juridiques et ses institutions qui furent d’une importance capitale pour le développement de la société industrielle.  »

Et c’est ce que, tour à tour, Konrad Adenauer (1958), Helmut SchmidtHelmut Kohl, Angela Merkel – pour ne prendre que les plus significatifs – se sont chargé(e)s de transporter, d’abord vers l’Europe occidentale puis, à nouveau, vers l’Europe centrale et orientale…

Rien des illusions d’Olivier Passet et de quelques autres… dont, nulle part, on ne trouverait la moindre mention sérieuse chez aucun(e) d’entre ces personnages…

Et c’est alors que le sens profond de la situation actuelle apparaît dans une logique impériale qui vient donc de très loin. Voyons les caractéristiques que notre analyste y découvre :
« Des règles contraignantes qui se substituent au rééquilibrage par des transferts. Autrement dit, une Europe de la règle qui se substitue à une Europe du choix et de la démocratie comme le pointait déjà en 2002 Jean-Paul Fitoussi dans son ouvrage « la règle et le choix ». »

Avec, pour conséquence…


« Ensuite, un processus de rattrapage qui s’est enrayé depuis 10 ans et qui vire peu à peu en un engrenage de divergence. Les écarts de PIB par habitant se creusent de façon alarmante entre cœur et périphérie depuis 2005. »

Et peu à peu, voilà que tout cela vire à la débandade…
« Une divergence réelle qui se double d’une polarisation industrielle sur les régions les plus avancées et une destruction accélérée de capacités pour la périphérie. En témoigne aujourd’hui les écarts de production industrielle avec les niveaux d’avant crise. En témoigne aussi le mouvement d’exode des cerveaux des pays périphériques. »

Mais, arrêtons-nous ici pour un court instant… Reprenons notre souffle… Avant de découvrir la réponse qu’Olivier Passet apporte à cette question qui ne peut que nous mettre dans tous nos états, nous qui, désormais, sommes mis en alerte quant à ce que peut être la pression prussienne de très long terme :
« Que voit-on encore ? »

NB. Cet article est le soixante-dix-septième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici



4 réactions


  • Alexis 12 juin 10:50

    24 heures après la parution de cet excellentissime article, pas un seul commentaire, ce qui est une honte. J’espère que vous vendez mieux vos livres !


  • Paul Leleu 12 juin 12:02

    @ l’auteur

    très bon article comme d’habitude.

    J’espère que la France ne servira pas une fois de plus de variable d’ajustement dans le conflit entre les capitalistes anglo-américains d’une part et les capitalistes allemands d’autre part. Car ce fut le destin de notre Patrie au 20ème siècle.

    Paradoxalement, lorsque la cause du Frexit montera vraiment, ce ne sera pas nécessairement bon signe. Cela signifiera peut-être que les milieux pro anglo-américains tenteront d’arracher la France à l’Allamagne. (cf. les gens comme Steeve Bannon, qui représente clairement une partie de l’oligarchie américaine, qui poursuit cet objectif). Pour le moment, le « frexit sincère » ne mobilise pas les foules.

    Je ne sais pas si la France a la capacité réelle en elle à recouvrer sa souveraineté. Depuis le 17 juin 1940, la France n’est plus une puissance autonome, mais soumise aux allemands puis aux américains (puis aux deux ?). Je ne sais pas si la France a les ressources en elles pour la liberté : aussi bien au niveau de ses classes dirigeantes que de son peuple (car la liberté, c’est exigeant)


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 12 juin 13:12

      @Paul Leleu
      Merci pour votre commentaire.
      Les questions que vous posez sont effectivement très pertinentes, et les réponses qui y seront apportées engagent notre avenir, et certainement une partie déterminante de nos conditions de survie sur le sol même de notre pays : chaque jour qui passe nous le montre.


    • Claude Simon Claude Simon 12 juin 21:56

      @Paul Leleu

      Oui, on peut rester dans l’euro sans pratiquer son dumping social, et faire fi du risque spéculatif et de dumping entre monnaies nationales.


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