samedi 4 avril - par astus

Les virus sont-ils naturellement nocifs ?

Ceux qui proposent aujourd’hui de « sauver la nature » pour éviter le désastre final prédit par certains, notamment à cause des virus, font un peu songer à ces prêcheurs d’antan qui priaient pour éviter l'enfer. C’est en effet l’inconvénient d’un discours religieux plaqué sur le vivant ; car si le salut de l’âme dépend des croyances de chacun, le désir salvateur de notre planète nous place dans la curieuse position d’être l’égal des dieux. Or justement ces dieux supposés, c’est à dire les humains, sont actuellement en bien mauvaise posture avec le Covid-19.

Certes nous attendons tous avec impatience que les transhumanistes fassent de nous des cyborgs immortels, mais cela n’empêchera pas les contaminations virales des systèmes informatiques et la cybercriminalité. Et le fait que les ordinateurs «  ordonnent  », comme leur nom l’indique, n’est guère rassurant. Il faut donc reconnaître que nous sommes cernés de toutes parts, que les virus sont désormais partout, et même qu’ils représentent en définitive une part importante quoique invisible du monde et de nous-mêmes.

Car le paradoxe est que sans ces messagers qui nous transmettent à notre insu leur code génétique, nous n'existerions tout simplement pas. Notre tube digestif abrite en effet de 10 12 à 10 14 de micro-organismes soit 2 à 10 fois plus que le nombre total des cellules de notre corps. Et c'est l'ensemble des bactéries virus et parasites constituant notre microbiote, sans lequel nous serions incapables de digérer quoi que ce soit, qui veille au bon fonctionnement de notre système immunitaire. Ajoutons que les virus, comme les gènes et le langage, contiennent par essence de l’information sans laquelle aucun système ne pourrait exister. 

 Il y a certes des virus utiles pour notre santé et d’autres qui sont nocifs. Mais cela signifie-t-il qu’ils sont bons ou mauvais en eux-mêmes ? Sur le plan biologique la plupart sont spécifiques d’une espèce vivante, et tous ont en commun de dépendre entièrement des cellules qu'ils piratent pour l'accomplissement de leur cycle de vie. Il faut néanmoins remarquer que l’issue létale du Covid-19, par exemple, ne dépend pas toujours de sa charge infectieuse mais d’une réponse immunitaire disproportionnée de la personne infectée entrainant des phénomènes inflammatoires excessifs qui finissent par menacer l’intégrité des organes vitaux. Cette chose minuscule peut donc non seulement attaquer les cellules corporelles des êtres vivants en les parasitant par un message subversif, mais aussi répandre une peur viscérale dans l’organisme.

Or les attaques des virus dans le corps sont un peu la métaphore des attaques terroristes contre les États. Noah Harari constate que la panique sociale qui suit celles-ci évoque la situation d’une faible mouche excitant si fort l’oreille d’un pachyderme que cela peut entrainer sa réaction exagérée, comme le fait de tout casser dans le magasin de porcelaine. Sur le même fil l’anthropologue Faouzi Skali rappelle que dans tradition coranique soufie du mythe de Babel, l’Éternel punit l’hubris de Nemrod par l’envoi d’un minuscule moustique. Celui-ci entre alors dans son nez et lui cause un tel dérangement qu'il se jette littéralement contre les murs et abandonne son orgueilleux projet.

Pour le philosophe Emanuele Coccia notre angoisse face au Covid-19 vient en grande partie du fait que nos civilisations qui n’ont jamais été aussi bien équipées sur le plan technique semblent démunies face à un minuscule virus qui remet en cause le narcissisme de nos sociétés et nos représentations de la vie et de la mort. Il défend l’idée selon laquelle « Le virus est une forme anarchique de métamorphose » non limitée aux frontières d’un corps et potentiellement capable de modifier tous les vivants pour jouer un rôle essentiel dans l’évolution. Et cite Gilles Deleuze qui écrivait dans Mille Plateaux « nous faisons rhizome avec nos virus, ou plutôt nos virus nous font faire rhizome avec d’autres bêtes ».

Publicité

Selon lui notre imaginaire nous conduit encore à nous représenter la nature comme une demeure de vie rassurante soumise à notre puissance exclusive et à « la fétichisation de notre moi », tout en ignorant que celle-ci est en réalité l’objet d’un chamboulement permanent où la puissance constructive ou destructive n’est pas nécessairement liée à la force apparente ou à la capacité cérébrale des êtres en présence. L’humain lui-même est un être composite édifié sur le cadavre de tous les vivants qui nous ont précédés durant notre très longue histoire parce que « Il y a toujours du non-vivant dans le vivant ». Et c’est le nombre considérable de bactéries et de virus que nous accueillons en nous-mêmes qui a contribué à nous façonner depuis l’origine en favorisant des émergences dont certaines se sont révélées plus efficaces que d’autres pour l'adaptation au milieu de vie et à ses changements successifs.

Il est bien sûr légitime aujourd’hui d’éviter un danger par le confinement, et de soigner tous ceux qui sont touchés par ce virus, même s’il eût mieux valu isoler les personnes atteintes au début de la pandémie au lieu de gérer l’impréparation totale. Mais à présent que chacun est conscient du danger on mesure aussi les efforts exceptionnels réalisés par les personnels de santé, ainsi que par celles et ceux, souvent les plus mal payés de la société, qui dans les transports, les entreprises, le nettoyage, les supermarchés, les services publics, l’agriculture et ailleurs assurent avec courage la continuité de la vie pour tous. Un sincère merci à eux !

Il reste que cette pandémie interroge le modèle cartésien de « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » dans la lignée du projet biblique originel, car en réalité nous ne sommes pas en dehors de la nature ni au-dessus d’elle. Nous sommes seulement un composant parmi tous les autres, particulier sans doute, mais peut-être pas essentiel, contrairement à nos croyances. Pour les scientifiques c’est la domestication des animaux à partir du néolithique qui a facilité la propagation virale en servant de pont entre certaines espèces sauvages et les humains. Or s’il existe à présent des milliers de virus recensés, la plupart des chercheurs considèrent que certains peuvent être les symptômes du déséquilibre de la relation entre l'homme et l'animal, ou entre nous et notre biotope. En modifiant l’information génétique des cellules, tel un palimpseste, les virus nous enverraient ainsi un signal d’alerte relatif à nos modes de vie contemporains.

Si le nombre de personnes infectées diminue dans les pays riches grâce à la santé publique, aux progrès de l’hygiène et aux vaccins, en revanche le nombre d‘épidémies a été multiplié par 10 depuis 1940. Pour les spécialistes plusieurs faits sont en cause : destruction de l'habitat naturel de certaines espèces, perte de la biodiversité, prolifération de l’élevage industriel, augmentation des températures et mondialisation des échanges sont en effet les conditions idéales pour l’essor des agents pathogènes. Mais ces modifications nécessitent sûrement davantage le changement de nos habitudes (production, consommation, transport…), avec la recherche de ce qui est essentiel pour chaque humain, qu’une guerre stérile contre les virus.

Car l’emploi du mot « guerre », comme autrefois par Clémenceau, mais à présent face au virus, n’est pas forcément le plus adapté sauf à désigner « L’art de la guerre » de Sun Tzu. Pour celui-ci il s’agit en effet moins d’anéantir un adversaire qui est ici imprévisible, multiforme et insaisissable que de lui faire perdre l’envie de se battre. Car c’est sa connaissance et celle de son environnement qui est la clé de voûte de toute victoire : « L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat. » Et Lao Tseu ajoute : « Le plus grand conquérant est celui qui sait vaincre sans bataille ».

Or quand les virus se manifestent de cette façon si terrible, c’est un peu le retour brutal des forces obscures de notre méconnaissance du monde et de la part inconsciente de nous mêmes qui refont surface. Et si l’on n’a pas su prévenir il faut bien tenter de guérir. Peut-être les historiens du futur feront-ils un jour le constat qu’en dépit de notre puissance revendiquée, à laquelle seuls les naïfs peuvent encore croire, c’est un ridicule et minuscule virus pas même vivant qui fit un jour basculer les humains vers une autre culture ? D’autant que si les actions des grandes banques sont à présent au plus bas, celles des « banques de la colère » dont parle Peter Sloterdijk, risquent bientôt d’être au plus haut. Car la civilisation qui suppose les renoncements personnels, et donc la frustration, n’est pas une partie de plaisir ; elle interroge depuis toujours les projets de vie que nous sommes capables d’élaborer et de supporter en commun. Or l’achat de masques pour la France rachetés « sur le tarmac » par nos alliés américains fait tomber les masques et augure mal de la suite 1 tout comme le fait de se masquer à nous-mêmes la mise en place progressive de sociétés chaque jour plus autoritaires.

Publicité

 

C.C.© 4 avril 2020

 

Lien iconographique : Bimaculated Duck, aquarelle de John James Audubon https://www.audubon.org/birds-of-america

Lien article Emanuele Coccia dans Philosophie magazine : https://www.philomag.com/les-idees/emanuele-coccia-le-virus-est-une-force-anarchique-de-metamorphose-42893



22 réactions


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 4 avril 11:37

    Bonjour Christian

    Chapeau pour ce très bel article

    et félicitations pour deux références déterminantes dans ce combat

    Sloterdijk et Sun Tse

    J’apporte une remarque. Dans cette guerre, l’adversaire est aussi logé dans les Etats, la bureaucratie, les process, les normes

    Raoult suit son savoir, il utilise un antibiotique en préventif

    Dans la notice de l’OMS, les antibios sont considérés comme inutiles en préventif

    Are antibiotics effective in preventing and treating the new coronavirus ?

    No, antibiotics do not work against viruses, only bacteria.

    The new coronavirus (2019-nCoV) is a virus and, therefore, antibiotics should not be used as a means of prevention or treatment.

    https://www.who.int/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019/advice-for-public/myth-busters


    • astus astus 4 avril 14:45

      @Bernard Dugué

      Salut Bernard et merci pour ce commentaire bienveillant (qui devient extrêmement rare sur Agoravox comme je le constate depuis 12 ans que j’y écris).

      Je n’ai malheureusement pas d’avis compétent sur les soins ou les médicaments qui seraient les plus utiles aux personnes actuellement en difficulté. Et je remarque certains emballements dans des sens contraires, même pour des recommandations aussi simples que le port du masque. Et je compatis avec tous ceux qui voient mourir leurs proches dans les circonstances que l’on connaît.
      Mais en revanche j’ai une petite idée de la façon dont les politiciens vont tenter de faire face à la cocotte minute du confinement qui a vu s’accumuler la dépression, l’ennui, les rancoeurs, les violences, et les peurs. Et de la façon dont certains vont vouloir accélérer encore davantage, mais pas dans le bon sens, qui contrairement à ce que l’on dit , n’est pas forcément la chose du monde la mieux partagée.
      A+


  • ZEN ZEN 4 avril 12:34

    Bonjour astus,

    Intéressante analyse.

    J’ai commis ce matin un petit papier qui va un peu dans le même sens

    Bon confinement !


    • astus astus 4 avril 13:11

      @ZEN

      Merci de ce soutien et du lien vers cet excellent article, que je garde.
      Protégeons nous encore ! 


  • Old Dan Old Dan 4 avril 14:12

    Merci pour cet article bien pesé !

    J’ai vécu professionnellement pdt 45 ans au contact de différents « virus animaux » et j’ai une idée de ce que pourrait être une pandémie à prion ou quelques autres arboviroses en sommeil ds le permafrost

    Je ne savais pas que je verrai de mon vivant ce que nous anticipions vainement depuis 35 ans, et j’abonde ds votre sens quant au futur probable de nos sociétés : Une démarche individuelle, une prise de Conscience profonde qui semble apparaître ds la génération prochaine (?)


    • Old Dan Old Dan 4 avril 19:45

      (errata) abovirose et non pas arbovirose...


    • astus astus 4 avril 21:05

      pas@Old Dan

      La question de la suite qui sera donnée à cette pandémie est en LA question essentielle mais l’écoute de M ;Lamy vers 13 h. sur FR inter aujourd’hui ne m’a pas laissé une impression bien favorable...
      Cdlt


    • Old Dan Old Dan 5 avril 02:50

      @astus
      J’ai aussi entendu Lamy = Une catastrophe annoncée !
      Ci-dessous l’article d’un confrère qui devrait vous intéresser :
      https://legrandcontinent.eu/fr/2020/04/01/coronavirus-conversation-avec-francois-moutou-et-frederic-keck/

      A lire jusqu’au bout...


    • Old Dan Old Dan 5 avril 03:12

      @astus :
      NB : le site que je vous ai communiqué est un site indépendant, sérieux et fiable...
      ... jusqu’à présent !


    • astus astus 5 avril 08:38

      @Old Dan

      Merci pour le lien avec ce site très intéressant sur lequel s’expriment des personnes qui connaissent leur sujet et qui ne sont pas prisonnières de réseaux idéologiques...


    • nono le simplet nono le simplet 5 avril 08:51

      @Old Dan
      oups j’ai lu et mis en marque-page et pas dit merci
      merci, vieux Dan smiley


    • nono le simplet nono le simplet 5 avril 09:18

      @Old Dan
      tiens, tant que je tiens un véto ...
      j’ai lu, il y a de nombreuses années, une théorie sur la mort des dinosaures ... non par une météorite par une attaque virale ... je sais bien que la météorite reste l’hypothèse qui fait l’unanimité ou presque ... mais l’avis d’un véto « confirmé » m’intéresse ...


    • Old Dan Old Dan 7 avril 02:58

      @nono le simplet
      L’extinction de n’importe quelle espèce, animale ou végétale, s’étire sur des dizaines, des centaines ou des milliers d’année.d’années. Jamais soudaine à notre échelle humaine.
      Les causes en sont multifactorielles parmi lesquelles le climat, la perte de territoires, les virus, la consanguinité, la dérive ds continents... la désinformation, la bêtise et le cholestérol (?)
      .
      Ex contemporain : Parmi les nombreuses causes de l’écroulement romain, la fabrication du bronze au charbon dont les considérables émanations de plomb* a troué le cerveau des gens sur 4 siècles, autant que de la pub sur Europe 1 pendant 2 mois !

      *En 1980, on en a retrouvé les traces ds les glaces du pôle Sud...


    • nono le simplet nono le simplet 7 avril 03:14

      @Old Dan
      merci de m’avoir lu et répondu smiley


    • nono le simplet nono le simplet 7 avril 03:51

      @Old Dan
      j’ai toujours été surpris qu’on accrédite la disparition des dinosaures en 2 ou 3 ans ...


    • astus astus 7 avril 09:09

      @Old Dan
      Et je ne serai pas surpris, même si je ne le verrai jamais, que les fourmis, qui étaient là bien avant nous, et qui peuvent résister aux radiations, ne survivent très longtemps à homo sapiens, que certains malicieux préfèrent appeler homo demens...
      Cdlt


  • Aimable 5 avril 03:47

    Au début de votre article vous citez les prêcheurs d’antan , mais c’est bien un prêcheur d’aujourd’hui , médecin de surcroît qui a contaminé environ 2000 personnes qui se sont ensuite répandus sur le territoire en essaimant , les 3 premiers cas dans mon département revenaient de Mulhouse .

    Quand aux remèdes , les solutions apportées par certains haut dignitaires sont probablement en fonction de ce que préconise a prix d’or leur sponsor .


    • astus astus 5 avril 08:42

      @Aimable

      Les prêcheurs sont toujours parmi nous...mais personne n’est obligé de les écouter et a fortiori de les croire...


  • fcpgismo fcpgismo 5 avril 09:15

    C’est le vice et l’hubris qui règnent en maître au début du XXl° siècle Macron est un cas d’école, peut être un espoir d’inversion des valeurs ?

    excellent article.


Réagir