samedi 11 janvier - par astus

Lettre d’un con caduque à ses contemporains

 Je parie cher lecteur que face à l’énigme posée par la sphinge à Œdipe devant Thèbes « Quel être a quatre pattes le matin deux à midi et trois le soir ? » tu aurais évoqué toi aussi l’homme dans son parcours temporel. L’existence est en effet comme ces poupées gigognes emboitant plusieurs périodes de vies : enfance, maturité, vieillesse. Or le fait d’avancer en âge permet de comparer le passé avec le présent. Mais si je ne suis pas de ceux qui pensent que tout allait mieux avant, tant notre époque possède d’avantages décisifs, cela ne m’interdit pas de questionner des difficultés actuelles pour les mettre en perspective avec celles d’autrefois.

 Dans la période d’après-guerre les ressources étaient limitées sur le plan alimentaire comme pour les équipements de base ce qui imposait d’économiser et de recycler tout ce qui pouvait l’être. Les tickets de rationnement ont réglementé l’approvisionnement jusqu’en 1949 et il fallut donner aux enfants une huile de foie de morue infecte à avaler pour lutter contre le rachitisme. Mais personne ne se plaignait à l’époque car c’était bien pire avant. L’eau et l’électricité s’utilisaient avec parcimonie ; le cadet devenait l’héritier naturel des vêtements de l’ainé et de son cartable de classe faits pour durer longtemps ; et le luxe était alors d’avoir une paire de godillots pour l’hiver et de « knèpes » pour l’été, plus une tenue du dimanche qu’il ne fallait pas abîmer. Les jours de grand froid on plaçait des journaux sous le pull tricoté pour aller à pieds dans une école séparée des filles ; et cela ne rigolait pas toujours avec la règle en métal. Chacun respectait les enseignants et le curé mais la messe en latin était bien ennuyeuse, sauf pour les Rameaux où les enfants secouaient les branches de laurier pour faire tomber les bonbons accrochés avant de les manger dès l’ite missa est. J’ai eu la chance d’avoir les premières BD de Tarzan, des livres de la collection « Signes de piste », d’autres de la bibliothèque Verte et même « Rouge et Or » pour Noël. Et je me souviens encore de grands fous-rires en lisant « Trois hommes dans un bateau » de Jerome K. Jerome ou en écoutant sur la RTF « Malheur aux barbus », le feuilleton signé Furax de Pierre Dac et Francis Blanche.

 Les jouets étaient alors rares et chers aussi beaucoup de parents ne pouvaient en acheter pour leurs enfants. Mais ce fut une chance pour eux de les concevoir eux-mêmes car cela a nourri leur pensée. Nous fîmes ainsi des arcs, arbalètes, frondes, flèches « polynésiennes », bateaux à voile, avions en papier, sifflets de bois, « yaourtophones », luges avec des douelles reliées ensemble, échasses, osselets, chariots improvisés, plante-couteau au sol ou sur des arbres auxquels nous grimpions, cabanes en tous genres, observation et jeux avec les animaux, « bertolle » avec des bouts de manche à balais, et aussi cache-cache, parties de ballons et de pala, cowboys vs indiens, courses et explorations diverses… Mais si durant cette enfance préservée la pensée et la main cheminaient de conserve, car nous étions alors assez proches de la vie et de la nature, cela n’empêchait pas de revendiquer d’autres trésors, le vélo tant souhaité, par exemple. Or la réponse parentale était immuable : « Attends qu’on soit plus riches, regarde plutôt en-dessous de toi ! », ce qui clôturait la discussion.

 Mais les choses ont beaucoup changé depuis : le contact avec la nature et la vie réelle est occulté par une multitude d’écrans ; le travail manuel est peu valorisé ; le langage et les liens interhumains s’appauvrissent ; le désir narcissique sans limites est la norme puisque chacun « le vaux bien » ; le fanatisme religieux est de retour ; les algorithmes et les caméras nous tracent partout ; la fonction parentale s’affaiblit ; les nouveaux censeurs autoproclamés font le tri culturel ; la liberté diminue et la violence augmente ; une pléthore d’objets inutiles coûteux ou irréparables renforce le désir mimétique envieux des biens d’autrui ce qui fait de chacun l’ennemi potentiel de tous.

 Les journaux et la radio avaient en ce temps-là le monopole de l’information car la télévision les écrans et les réseaux n’existaient pas. Et les « nouvelles », comme on disait alors, étaient regroupées par thèmes avec d’abord les relations internationales, puis les dépêches nationales, ensuite la vie culturelle et sportive. Mais aujourd’hui la quantité considérable d'évènements diffusés en continu relate plutôt les faits divers et leur cortège de réactions émotionnelles ou d’opinions placées sur le même plan que les analyses politiques et les nouvelles internationales. Chacun peut alors craindre, ou rêver, d’être transparent dans le monde entier en accédant par tous les médias à des informations dissemblables privées ou publiques, parfois contradictoires, importantes ou non, vraies ou fausses, ou politiquement ciblées. Et cet énorme flux de données est un puissant levier de manipulation mentale grâce au profilage intéressé de nos choix au milieu de ces nombreuses sollicitations exogènes.

 Or notre cerveau n’est pas un computeur multitâches mais une empreinte fidèle et malléable de toutes nos expériences. Son développement optimal nécessite en premier lieu d’être contenu par des relations humaines non toxiques facilitant une harmonie suffisante avec soi-même et autrui, et la possibilité acquise de centrer son attention sur un seul objet à la fois afin de pouvoir observer, analyser, comprendre et mémoriser. Il requiert en outre une pensée de rêve et des moments vacants libres de toute stimulation pour être en contact avec sa créativité et ses ressources les plus profondes que la méditation peut aussi favoriser. Or devant ce maelstrom d’informations multiples les fonctions cérébrales désorientées peinent à élaborer une pensée cohérente ou un récit unifié ; et cela impacte la perception que nous avons de nous-mêmes, des autres, et du monde puisqu’on connaît aujourd’hui les effets du remplissage de ce temps de cerveau disponible chez les adultes et les digital native. Pour les enfants et les adolescents on sait à présent de façon avérée que cela entraine de sérieuses difficultés en raison du temps énorme passé devant les nombreux écrans dont les invites de divertissement sont très éloignées du monde réel. Et notamment : troubles du sommeil, de l’attention, de la mémoire, repli, échec scolaire, hyperactivité, agressivité, obésité.

 On peut alors se demander si les échanges abstraits et distants de ce monde artificiel qui suppriment les rencontres de chair et d’os devenues inutiles en contraignant l’humain à se comporter comme une machine fonctionnelle n’entrainent pas une dégradation des relations interpersonnelles véritables qui, elles, ne sont pas du tout virtuelles mais sensibles et directes. Cela expliquerait alors les sentiments d’incompréhension et de méfiance facteurs de violence, ou le mépris et la toute-puissance caractéristiques des troubles narcissiques qui affectent aujourd’hui tant d’interventions sur les réseaux dyssociaux et dans la vraie vie. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » écrivait Antonio Gramsci pour désigner une crise que les chinois représentent d’un signe unique signifiant à la fois danger et opportunité. Chaos contre Cosmos. Ou bien en médecine un accès qui est un point de retournement de la maladie. Or si les crises environnementales, financières, économiques ou politiques ont des signes extérieurs manifestes on prend bien souvent ces effets-là pour leurs causes. Pourtant ce qui les fonde ne relève pas d’un obscur destin choisi par les dieux mais de conduites humaines inadaptées.

 Si pour certains l’homme est une poussière dans l’univers, ou poussières d’étoiles, que n’est-il pas ? Il n’est pas sapiens, tant sa raison est faillible et son imaginaire crédule ; ni pareil aux autres animaux, quoique proche ; ni vraiment libre car très dépendant ; ni capable de vivre seul ; ni affranchi de ses peurs ; ni sujet grand-sachant ; ni créature de dieux qu’il invente ; ni dieu lui-même malgré son hubris ; ni roi de la création ; ni supérieur aux lois universelles ; ni être digital augmenté. Car si la religion numérique promet l’immortalité et l’omnipotence, en réalité l’homme moderne comme celui d’hier peine toujours à trouver sa place parmi les siens et dans le cosmos dont il vient pour affronter sa propre finitude. Et même s’il existe bien d’autres voies, de puissantes incitations le conduisent aujourd’hui à rechercher la satisfaction consolatrice de désirs souvent insatiables par une consommation addictive qui est le moteur pulsionnel du capitalisme et de la violence de notre espèce. Or si avec Descartes nous avons pensé « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » c’est aussi pour ne pas reconnaître que nous en faisons partie intégrante et que l’artificialisation du monde nous éloigne des mythes originaires, des racines de la vie et de nous-mêmes. L’ère du toujours plus s’achève, mais c’est une bonne nouvelle car il devient alors possible de rechercher l’essentiel.

 

CC.© Janvier 2020



28 réactions


  • Arogavox 11 janvier 12:20

     “Savoir prononcer « non » et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.”

     Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort


  • Maître Yoda Lola 11 janvier 12:24

    La seconde énigme du Sphinx * était :

     « Nous sommes deux sœurs, la première engendre la seconde et la seconde engendre la première. »

    Et la réponse était : la nuit et le jour.

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    • divinité féminine chez les Grecs souvent présentée au masculin, comme son homologue et ancêtre égyptien

    PS : moi, je ne suis qu’une conne débutante, mais il parait que le temps ne fait rien à l’affaire


  • Nous vivons la vieillesse de notre civilisation. Comme dans un home de vieillard, les infos sont transformées en purée (société liquide de Bauman. Les personnes âgées sont surveillées en permanence (caméras et autres gadgets. Les infos sentent le cercueil (Iran,...), les jeunes sont vieux avant l’âge (affadissement général, société bisounours qui retombe en enfance,...) et j’en passe...


    • L'Astronome L’Astronome 11 janvier 13:11

       
      @Mélusine ou la Robe de Saphir : « les jeunes sont vieux avant l’âge »
       
      Oui, ils pensent à la retraite avant d’être dans le circuit actif
       


    • JL JL 11 janvier 13:53

      @L’Astronome
       
       Les jeunes pensent à la retraite qu’ils croient qu’ils n’auront pas. Nuance.


  • L'Astronome L’Astronome 11 janvier 13:23

     

    Tout le malheur vient de ce que l’homme n’accepte plus d’être simplement un homme.

     


  • JL JL 11 janvier 14:07

    Un con n’est jamais caduc, n’en déplaise à Brassens, qui l’a lui-même déclaré : quand on est con on est con. Ce qui n’est clairement pas votre cas, cher astus.


  • Si les années cinquante correspondaient à la naissance de la société actuelle, le ((baby-boomers,..). Nous pouvons parler de cycle de 70 ans. 7 (7 ans) est le chiffre de la naissance et du déclin de l’Oedipe... A méditer.


  • xana 11 janvier 16:48

    Article sans grand intérêt.


  • xana 11 janvier 16:49

    Disons le même : Article sans intérêt. Aucun.


    • astus astus 11 janvier 17:38

      @xana

      De la part d’un vieux c... comme moi vous ne pouviez guère vous attendre à mieux ! Vous avez donc eu tort de me lire même si par comparaison votre commentaire paraît lumineux car, contrairement à vous, je n’ai pas la lumière à tous les étages.

      En fait vous me semblez très doué et promis à un brillant avenir dans ce domaine que je maîtrise assez bien en raison de mon expérience. Mais, si vous le souhaitez, je peux vous aider à progresser encore pour que vous puissiez devenir très vite encore plus c....


    • L' Hermite (IX) prong 11 janvier 17:44

      @xana

      ha si j ais appris un mot de plus strynge .
      puisque seul les sphinx égyptien sont masculin .

      Y a t’ il des chimere masculine lol


    • nemo3637 nemo3637 12 janvier 18:34

      @xana
      C’est peut-être parce que vous n’avez pas pris le temps d’essayer de comprendre...


  • Un des P'tite Goutte Un des P’tite Goutte 12 janvier 00:08

    Humainement donc, merci, spasibo, thank you, gracias, danke, xièxiè, grazie, khobkhun kra, takk, etc. pour cet article utile et apprécié.


  • nemo3637 nemo3637 12 janvier 18:40

    Debord a théorisé sur cette réification de l’individu...

    Mais, à la résignation d’un certain nombre, s’oppose la révolte de ceux qui ont compris les enjeux.

    Bon article, basé sur des faits du quotidien indéniables, gênant pour ceux qui font encore dans la frime, dans la croyance indéfectible en Dieu...


    • astus astus 12 janvier 19:00

      @nemo3637
      Merci pour votre commentaire qui insiste sur le fait que ce billet est en effet basé sur des faits du quotidien observables. Il est toujours possible d’en contester quelques uns ou ne pas être d’accord sur certains points mais il est alors nécessaire d’apporter des arguments vérifiables.

      Il y a pourtant beaucoup de choses positives à notre époque : la condition des femmes s’est améliorée, la médecine a fait des progrès, les transports sont plus rapides, l’accès à la culture est plus facile, les gens vivent plus vieux, les logements sont mieux équipés, la science a globalement progressé partout…etc.

      Mais il demeure que la majorité des problèmes de notre époque se résument à ce fait simple, quoique souvent dénié, que l’être humain se complait dans la démesure et que même lorsqu’il se hausse du col « il n’est jamais assis que sur son cul » comme le disait déjà Montaigne.


    • @astus. La condition des femmes s’est améliorée et les féminicides prouvent le contraire. La médecine a fait des progrès mais seuls les riches en profitent et sur le plan psychologique l’humain régresse. Les transports progressent, mais les humains ne « communiquent pas mieux. Les logements sont mieux équipés mais n’auront jamais le charme des vieilles bâtisses. La science a progressé partout et est incapable de gérer la »folie" du monde. Bon ! j’arrête ;


    • JC_Lavau JC_Lavau 13 janvier 10:24

      @Mélusine ou la Robe de Saphir. Quand un « masculinicide » ou deux ont raté, les despotiques consommatrices éclairées poussent des hurlements de rage, et proclament « Moi je ne t’aurai pas raté ! ».


    • @JC_Lavau. Cessez de vous braquer sur le sujet du « sexisme » et lisez l’ensemble de mon commentaire. Je mets simplement en évidence l’hésitation de l’auteur entre une position positiviste , linéaire et progressiste et son contraire, l’hubris qui va plutôt dans le sens d’un déclin cyclique et inévitable comme l’image bien : Oedipe. Question : l’histoire de notre civilisation ressemble-t-elle à celle de l’homme ou a-t-elle sa dynamique propre ? Je pense personnellement qu’elle est cyclique. Mais je peux me tromper.


    • JC_Lavau JC_Lavau 13 janvier 11:33

      @Mélusine ou la Robe de Saphir. Ah oui, c’était Radio-Calais :
      « Partout les soldats français se rendent aux armées allemandes victorieuses. Zoldats français, zessez une lutte désormais inutile ! ... »


    • @JC_Lavau A cette époque, l’ennemi était clair : le boche. Aujourd’hui c’est moins la cas,..


    • astus astus 13 janvier 12:06

      @Mélusine ou la Robe de Saphir et JC_LAVAU

      Tous les commentaires sont a priori intéressants, mais surtout quand ils ont un rapport direct et argumenté avec le sujet de l’article où ils sont publiés, ne serait-ce que pour la clarté des discussions. D’avance merci à toutes et à tous.


    • JC_Lavau JC_Lavau 13 janvier 12:10

      @astus. As tu compris ton article, au delà des mémoires personnelles ? Moi non plus.


    • astus astus 13 janvier 13:38

      @JC_Lavau
      Je suis bien incapable de comprendre ce que j’écris et si je l’écris c’est justement parce que je n’ai rien à dire ! Mais je comptais sur les furtifs moinsseurs de passage et sur un scientifique comme vous, qui « préfère la vérité au mensonge et aux impostures », pour discuter les faits erronés contenus dans cet article à la lumière d’une argumentation solide. Mais là je suis déçu et dois reconnaître qu’en effet « le temps ne fait rien à l’affaire .... »


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