mercredi 10 août 2016 - par Jean-Pierre Llabrés

Mon discours de futur lauréat du Prix Nobel d’Économie (1)

(1) Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel

Mesdames, Messieurs,

Comme chaque année, vous voici solennellement réunis, plus élégants les uns que les autres, pour célébrer avec fierté et autosatisfaction le choix du lauréat du Comité Nobel pour l'attribution du Prix Nobel d'Économie.

En vérité, je vous le dis, vous n'avez aucune raison d'être fiers de l'incompétence du Comité Nobel !

Certes, l'incompétence du Comité Nobel ne résulte pas du fait qu'il m'ait distingué pour le Prix Nobel d'Économie cette année. Non. Son incompétence résulte du fait que le Comité Nobel, censé se trouver informé de toute chose économique dans le monde, ne m'ait pas distingué dès 1981.

En effet, au Honduras, en 1981, je professais déjà ce qui me vaut d'être distingué aujourd'hui, à savoir que les agriculteurs de produits vivriers doivent, impérativement, posséder des stockages et disposer de crédits de campagne de commercialisation (de récolte à récolte) pour pouvoir commercialiser leurs produits tout au long de la campagne en percevant des prix rémunérateurs et en réalisant des marges propres à augmenter leurs profits, à améliorer leur niveau de vie ainsi qu'à accroître leur productivité.

Dans le cas contraire, faute de stockages, ils se trouvent contraints de vendre dès la récolte, ou juste après, et, du fait de leurs ventes massives, les prix chutent à leurs dépens et ce sont les commerçants et les agro-industries qui profitent de leurs stockages pour acheter à bas prix au moment de la récolte et pour vendre ensuite, tout au long de la campagne, à prix croissants, avec des marges plus que substantielles, jusqu'à la récolte suivante.

Si le Comité Nobel m'avait distingué en 1981 et honoré du Prix Nobel d'Économie dès 1982, une succession de graves incompétences auraient été évitées pour le meilleur profit des agriculteurs de produits vivriers au Honduras.

Tout d'abord, le Gouvernement du Honduras aurait été plus sensible à mon discours et aurait mis en œuvre mes recommandations en faveur des agriculteurs, ce qu'il n'a toujours pas fait depuis plus de 35 ans... Ceci est un authentique scandale administratif, politique, économique et social pour lesdits agriculteurs, un parfait symptôme de mauvaise gouvernance.

Par ailleurs, le desk-officer de la Commission Européenne pour le Développement au Honduras aurait été également plus attentif à mes diagnostics et recommandations. Il aurait notamment insisté auprès du Commissaire Européen au Développement de 1981, Edgard Pisani, grand humaniste devant l'Éternel (décédé en juin 2016), pour que la Commission Européenne accompagnât financièrement l'hypothétique projet du Gouvernement du Honduras de création d'un réseau national de stockages en faveur des agriculteurs de produits vivriers.

Ensuite, tout ceci aurait pu servir d'exemple aux autres pays sous-développés...

En raison de cette carence du Comité Nobel, en 1981, rien de tout cela ne s'est produit et, aujourd'hui, j'ai honte d'être honoré, devant vous, du Prix Nobel d'Économie tandis que la situation des agriculteurs cultivant des produits vivriers au Honduras, et dans nombre d'autres pays sous-développés, n'a pas varié d'un iota et que les les commerçants et les agro-industries continuent d'emmagasiner des marges substantielles quasi illégitimes.

Mesdames, Messieurs, vous pouvez être choqués de m'entendre accuser le Comité Nobel d'incompétence. Je pourrais vous consoler en vous donnant bien d'autres exemples d'incompétences ayant frappé d'autres organismes, fameux dans le monde entier, se piquant d'aide au développement des pays sous-développés, comme la Banque Mondiale, par exemple, qui a promu les coûteux stocks de sécurité, imaginés par la FAO, parce qu'elle a faussement cru qu'ils reviendraient moins chers que la régulation de marché.

En conclusion, sur la base du constat de l'incompétence des élites que je viens de citer, je me vois contraint de dire que si, dans tous les autres domaines socio-économiques, nos élites sont tout aussi incompétentes, il y a lieu d'être quelque peu désespéré de l'avenir.

Mesdames, Messieurs, j'en ai terminé.

Vous n'êtes pas obligés d'applaudir...

 



10 réactions


  • Daniel Roux Daniel Roux 10 août 2016 09:16

    Vous dites « incompétence », je dis « idéologie ».

    Le comité Nobel récompense ceux qui servent l’idéologie dominante, à savoir la financiarisation de l’économie.

    http://www.lacitoyennete.com/perso/sciences/prixnobeldeconomie.php

    Jean Tirolle, le dernier nobel français en est l’exemple parfait. Il est invité sur tous les médias, comme Piketty.

    Un contre-exemple, cependant, Maurice Allais, prix 1988. Ces travaux montraient clairement la catastrophe que serait la mondialisation. Mais lui, aucun média ne l’a invité.


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 août 2016 09:52

      @Daniel Roux

      Avec l’incompétence, je donne une excuse aux élites.
      Avec l’idéologie, vous ne leur en donnez aucune :
      Les élites sauraient pertinemment ce qu’il faut faire pour le bien de tous mais, délibérément, s’abstiendraient de le faire ! ! !
      Je n’y crois pas car j’ai rencontré trop de gens honnêtes mais incompétents...


    • Alren Alren 10 août 2016 18:06

      @Jean-Pierre Llabrés

      Profiter de ce qu’une culture arrive à maturité sur le marché simultanément chez tous les producteurs afin de faire baisser les cours en alléguant un excédent, est le B-A BA de tout acheteur de récolte.

      Et ce n’est pas par maladresse ou sottise que cette situation perdure !

      En fait, ce que vous proposez c’est un courtage anticipé qui ne peut être que d’État et qui consisterait pour lui à verser des mensualités à l’avance aux agriculteurs, calculées de telle manière qu’au moment de la vente de la récolte, l’état puisse récupérer son argent.

      S’il ne le peut pas, en cas de récolte exceptionnelle, il perdrait de l’argent public au détriment des autres citoyens que les producteurs. Ce qui briserait l’égalité citoyenne ..

      Le capital privé refuserait ce genre d’opération sans demander un solide intérêt pour couvrir le risque que la vente de la récolte ne compense pas ce qui serait un prêt mensualisé. Et l’opération serait sans doute peu intéressante pour les producteurs.

      À moins de trouver une société capable de créer une pénurie artificielle du produit en n’en revendant pas suffisamment, pour tout aussi artificiellement faire monter les cours.

      Pour cela, il faudrait qu’elle ait le monopole de la revente. Et encore faudrait-il que le produit agricole se conserve.


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 août 2016 18:30

      @Alren

      Je constate que vous ne m’avez pas du tout compris.

      En vous lisant, j’ai le sentiment de relire toutes les études de commercialisation des produits vivriers dans les pays sous-développées réalisées par les experts de la Commission Européenne, de la FAO, de la Banque Mondiale, et cætera, qui ont fait que, depuis les Indépendances, dans les années 1960, sur la base de diagnostics et de recommandations erronés, le financement de l’Aide au Développement a été intégralement gaspillé dans des stockages « gérés » par des Offices de Commercialisation administrés de manière parfaitement inepte.
      Les stockages ont été privatisés en faveur des commerçants-grossistes et des agro-industries et non pas en faveur des agriculteurs sans le sou qui, aujourd’hui encore et depuis toujours, en ont un désespérant besoin.
       

    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 août 2016 18:32

      @Alren

      P.S. :
      Vous devriez étudier l’histoire de la commercialisation des produits vivriers (céréales, principalement) en France...


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 10 août 2016 18:35

      @Alren
      « En fait, ce que vous proposez c’est un courtage anticipé qui ne peut être que d’État ... »


      Je ne propose absolument pas cela ni ce qui suit qui est parfaitement débile ! ! !


  • Spartacus Lequidam Spartacus 10 août 2016 14:14

    C’est pas beau d’être un mauvais perdant au Nobel.


    Par ailleurs, déposer une thèse et être Nobel ne fait pas pour autant une suite concrète des théories dans la pratique. 
    Un Nobel est un Nobel, il fabrique des théories. 

    Un Nobel ne fabrique pas des lieux de stockage au Honduras.
    Analyser qu’un Nobel aurait un tel pouvoir, indique que le comité aux Nobel a bien eu raison de foutre un coup de pied au cul de celui qui se croit une grosse tête.


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