vendredi 22 mars - par Luc-Laurent Salvador

Nous ne sommes pas fidèles aux combats de Gandhi !

 

La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Tant mieux, car nous avons bigrement besoin de dialoguer... pour mieux nous accorder !

S’il était apôtre de la non-violence, Gandhi n’était pas apôtre du non-agir. C’était un homme d’action qui souhaitait que le peuple indien se réveille pour, justement, s’engager dans l’action (non violente), être libre, ce qui veut dire aussi responsable de son destin. Ce réveil, il l’a suscité par ce qu’il faut bien appeler des provocations à l’égard du pouvoir oppresseur — tout en ouvrant la voie de la résistance non violente.

Dans le titre du compte-rendu enthousiaste qu’il a fait du colloque « Le Mahatma Gandhi et les religions » organisé dernièrement à Saint-Denis (Réunion), le philosophe Roger Orlu demandait si nous étions fidèles aux combats de Gandhi. Une manière de répondre à cette excellente question pourrait être de pointer l’absence apparente de toute provocation de la part de ceux qui saluent — ou se revendiquent de — sa pensée.

Aussi bienvenu et louable qu’il soit dans son intention de commémorer le 150e anniversaire de la naissance du grand homme, je me demande — sur la base du compte rendu qu’en donne Roger Orlu — si ce colloque était autre chose qu’une grand-messe de la pensée morale du temps avec, en trame de fond, la quête d’une forme d’unité entre les religions ? Cette visée peut, en soi, sembler belle et bonne mais il faut savoir que, depuis longtemps, les « puissances de ce monde » appellent de leurs vœux une telle unité afin de préparer les mentalités à une gouvernance mondiale perçue comme condition sine qua non de la paix sur Terre. C’est dire à quel point ce discours est facile : à l’instar de la lutte contre le réchauffement climatique, il a la bénédiction des puissants et n’est donc pas gandhien pour deux sous.

Oh, bien sûr, nous voulons tous la paix, mais nous tendons à oublier qu’elle a un prix. Pensons-nous sérieusement l’obtenir en nous conformant à cet esprit du temps qu’on appelle la bien-pensance et qui se retrouve partout, dans les médias, les réseaux sociaux et, dorénavant, dans les automatismes mentaux de bon nombre de nos concitoyens ? Qui peut croire que la paix régnera avant que l’on ne se soit mis d’accord et, donc, avant que l’on ait discuté, disputé et débattu des grandes questions, celles qui justement nous divisent et nous fâchent ? Héraclite, comme la démocratie grecque, ne nous ont-ils pas appris que le combat (notamment des idées) est père et roi de tout et, donc, aussi, de la paix ?

Or, qui ne voit que les conditions d’un authentique débat ne sont plus satisfaites dès lors que la liberté d’expression n’est plus garantie ? Outre le fait que le pouvoir s’arroge le droit d’amalgamer antisionisme et antisémitisme en contravention avec les plus élémentaires règles de la logique, on notera, par exemple, qu’avec les récents accords de Marrakech, la France s’est engagée à ce que les médias ne parlent que favorablement de l’immigration de masse, notamment celle qui a cours actuellement et dévaste (quel autre mot ?) l’île de Mayotte. Ceux qui s’interrogent sur la manière dont s’opèrent les processus migratoires vers l’Europe savent que, dorénavant, ils passeront, à coup sûr, pour des xénophobes ou, pire, des racistes s’ils souhaitent seulement partager les pros et les cons de leur réflexion. La plupart se tairont, au risque de bouillir intérieurement et, pour certains, d’exploser ensuite à cause d’un insupportable sentiment d’injustice.

Le malheur est que nous sommes tous menacés par ce rayon paralysant de la bien-pensance dogmatique et, osons le mot, haineuse, à l’égard de tous les mécréants insoumis qui s’autorisent à sortir des couloirs de pensée balisés par l’Empire du Bien auto-proclamé. Alors que le gentil troupeau s’approche du bord de la falaise, alors que la fabrique du consentement au choc des civilisations tourne à plein régime, il reste condamné au consensus mou et feutré de la bien-pensance obligatoire.

Il n’est que de voir le sort réservé aux Gilets Jaunes. Les éditocrates au service de leurs milliardaires de patrons ne se font pas prier pour leur jeter la pierre à tout propos.

Mais heureusement les Gilets Jaunes ont du courage, ils résistent à l’ordre des choses en payant de leur personne. Non violents dans leur immense majorité, ils sont, eux, assurément fidèles aux combats de Gandhi, Martin Luther King et autres Mandela. En se soulevant contre un ordre immoral et épouvantablement injuste, ils agissent de manière responsable à l’égard des générations futures. Ils n’attendent pas que les intellectuels aient le courage de les suivre et ils ont raison : cela fait déjà quarante ans que Soljenitsyne a souligné le déclin du courage dans la « couche intellectuelle dominante » de l’Occident.

Pour se réveiller, suivre Gandhi et mener le nécessaire combat contre les « puissances de ce monde », il conviendrait donc d’ouvrir les yeux et de porter attention aux auteurs qui ne font pas partie de la « couche intellectuelle dominante », celle qui a pignon sur rue et que l’on entend enfumer et mentir à longueur de temps sur les médias du pouvoir.

Sous ce rapport, au risque d’être injuste envers les nombreux auteurs de l’ombre qui « font le boulot » d’explication du monde tel qu’il va (mal), je me permets de recommander Crépuscule[1] le remarquable livre de Juan Branco. Il donne une saisissante description de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons et me semble indispensable pour commencer à comprendre les causes d’un désastre annoncé qui donne tout son sens et son urgence au combat proprement gandhien des Gilets Jaunes.

 

[1] Le lien mène au pdf gratuit du livre. Mais Juan Branco est au RSA. On peut le soutenir en achetant ses livres dans toutes les bonnes librairies — le précédent a pour titre Contre Macron.



16 réactions


  • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 22 mars 14:15

    Petite illustration de ce que j’évoque ici avec un mél de Boulevard Voltaire que je viens de recevoir à l’instant et qui est intitulé « Insupportable omerta » :

    " C’est une effroyable prise d’otage qui a lieu : 51 collégiens ligotés et menacés d’être brûlés vifs dans leur bus, à Milan.

    Dieu merci, le drame a pu être évité. Et la presse a largement relayé l’information. Sauf que…

    … à de très rares exceptions, les médias se sont bien gardés de donner, dans le titre de l’article, l’information majeure : le chauffeur de bus a tenté d’immoler 51 enfants en soutien aux migrants."

    Je n’ai pas d’avis sur cette affaire que je n’ai pas examinée dans son détail. Mais ce qui est d’emblée critiquable car cela tue notre démocratie et nos espoirs de paix, c’est cette omerta, cette constante volonté de lisser l’information qui n’est plus que de la communication, voire de la propagande quand il ne s’agit pas carrément de fake news qu’on nous sert à la louche sur les médias alignés (je pense à la Syrie et à la Russie vis-à-vis desquelles la désinformation atteint des sommets).


  • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 22 mars 15:41

    Oui, je suis d’accord que nous ne sommes pas en démocratie, et même pas du tout. Je suis aussi d’accord que le terme ploutocratie traduit beaucoup mieux notre gouvernance actuelle.

    Néanmoins, dans la perspective de me faire bien comprendre sans égarer le lecteur en multipliant les lignes de front, je me permets d’évoquer « notre démocratie » car, quand bien même, elle ne serait pas réalisée, elle reste « notre idéal » et elle est donc une réalité menacée alors même qu’elle est encore à venir.

    Do you see what I mean ? comme disait un grand homme de notre connaissance smiley !


    • Lucadeparis Lucadeparis 22 mars 16:29

      @Luc-Laurent Salvador
      Question de cohérence. Ce que tu gagnerais d’un côté, tu le perds de l’autre en te conformant à la novlangue, surtout que là il n’y a aucun intérêt à le faire.
      Je préfère l’univocité donc.


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 22 mars 16:52

      @Lucadeparis

      Je comprends que la cohérence est un facteur clé et j’y suis particulièrement attaché. Néanmoins je sais aussi que le mieux est l’ennemi du bien.
      C’est pourquoi je défends malgré l’usage du terme démocratie tel que je l’ai employé (cf. explication ci-dessus) car il me permet de rester en « contact » avec un public qui n’est disposé à ce qu’on attaque à l’arme lourde ses illusions personnelles.
      En l’occurrence, et ceci expliquera cela, cet article était originellement destiné à un public réunionnais via un courrier des lecteurs. Il sera peut-être publié ou il ne le sera pas mais il est clair que l’intérêt de ne pas avoir un vocabulaire hyperprécis dans toutes les dimensions est de permettre à un certain public de ne pas trébucher dessus et de rester axé sur la question ou le problème que je veux mettre en avant, à savoir, ici, le déficit de débat démocratique que nous avons sur un certain nombre de questions vitales.
       
      Je note d’ailleurs que cette thématique est dans l’air du temps car, aujourd’hui même sur Agoravox, trois articles en traitent directement (cf. celui d’Alinea et celui de Rosemar).
       
      Pour moi c’est vraiment là que doit s’opérer la prise de conscience citoyenne : mesurer à quel point « les puissances de ce monde » nous imposent leur agenda « cognitif » dirais-je et suscitent de la controverse sur des sujets annexes ou périphériques de sorte que les questions vitales restent dans l’ombre et ne peuvent être débattues ce qui garantit la catastrophe quand son heure sera venue.

      Cela vaut autant pour la question du nucléaire, que celle de la « fiat monnaie », que celle de l’immigration de masse ou celle aussi du fascisme néo-libéral ou, enfin, celle du « complot » des élites en vue de l’instauration d’un Nouvel Ordre Mondial (avec capitale à Jérusalem... smiley).

      Again, do you see what I mean ? smiley


  • Malika 22 mars 18:07

    Très bon article qui souligne, d’après moi, que « ouvrir les yeux » n’est pas si facile que ça car celui qui a vu ne peut plus se raconter des histoires. 

    Gandhi avait certainement cette capacité de voir les choses telles qu’elles sont et donc d’agir de façon adéquate quitte à embarrasser « le monde ». Son courage est l’égal de celui des gilets jaunes qui ayant vu juste ont ainsi une action juste.

    « Abre los ojos »....


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 22 mars 18:11

      Merci Malika, ça fait plaisir de se sentir compris. C’est exactement ça je pense. Gandhi voyait bien ce qu’il y avait à faire et il l’a fait. A nous de marcher sur ses traces et, donc, de commencer à ouvrir les yeux sur toutes les questions sur lesquelles « on » souhaite nous les fermer...


  • popov 23 mars 04:10

    Dans le fond, Gandhi a donné une leçon de christianisme aux chrétiens. Un christianisme sans Vatican, sans goupillons et le saint-frusquin qui va avec.


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 23 mars 04:26

      @popov

      Je suis d’accord. C’était une belle leçon. Et je veux croire que qu’heureusement les chrétiens sont toujours prêts à recevoir des leçons de christianisme smiley


    • popov 23 mars 06:17

      @Luc-Laurent Salvador

      Toujours, je ne sais pas. En tous cas, on peut se demander si ce n’est pas parce qu’ils étaient « chrétiens » que Gandhi a su donner mauvaise conscience aux Britanniques pour l’oppression qu’ils exerçaient. S’il avait eu en face de lui des fanatiques islamiques ou hindouistes, il serait simplement mort plus jeune.
      Mais c’est un peu simplifier, la décolonisation a eu lieu un peu partout à cette époque pour d’autres raisons que la mauvaise conscience des oppresseurs, en particulier parce que ce système avantageait l’Europe et ne convenait pas au grand vainqueur de la guerre.


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 23 mars 09:01

      @popov

      Sur le premier point, je pense que vous avez raison ; ça me paraît même indiscutable. Il y avait alors une véritable opinion publique dans la mesure où la mainmise sur les médias n’était pas totale comme elle l’est à présent. Les journalistes et leurs journaux avaient encore des valeurs sacrées si je puis dire et jouaient vraiment leur rôle de contre-pouvoir. Tout ça est bien loin de nous à présent de sorte que les Etats-Unis peuvent massacrer des populations à tour de bras de par le monde sans que sa population majoritairement chrétienne ne s’en émeuve outre mesure. Idem pour l’Europe d’ailleurs et, surtout la France. La dévastation de la Libye en témoigne.
      Sur le second point, là encore je pense que vous pointez avec raison un facteur clé de la décolonisation. Il s’agissait bel et bien de vassaliser l’Europe et c’est chose faite avec la CEE.


  • ticotico ticotico 23 mars 11:55

    Pour apporter quelques nuances, le saint homme qui a une rue à son nom dans chaque ville indienne a capitalisé sur une longue tradition de lutte armée. Rébellion et massacres ont ponctué l’histoire de la colonisation britannique.

    L’Indian National Army, créée après la deuxième guerre mondiale par des combattants indiens de l’armée coloniale, capturés, puis libérés par les japonais, a représenté l’autre face du soulèvement indien.

    S’il y a une « sagesse millénaire » en Inde, il y a aussi une capacité de violence aveugle, renforcée par les religions. J’étais à Bombay lors des « Ayodhya riots » en 93 et j’ai vu des groupes d’hommes partir à l’assaut de la communauté d’en face munis de pierres et de bâtons... Ce sont l’armée et ses balles qui ont ramené le calme, au prix de centaines de morts.

    Pour revenir à nos affaires, la lecture du bouquin de Juan Branco est indispensable. Il explique pourquoi seule une révolution peut débloquer la situation. (pages 47-48).

    La flamme allumée par les gilets jaunes va peut-être vaciller, mais elle ne va pas s’éteindre. La non violence est un bon moyen d’agir en préparant les lendemains, mais elle ne fonctionne pas seule. C’est pour des actions violentes (sabotages) que Mandela à été condamné.


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 23 mars 12:11

      @ticotico

      Ce que vous dites à beaucoup de sens. Comme évoqué plus haut avec Popov, la situation présente n’est pas la même que du temps de Gandhi. En dépit des réseaux sociaux on peut penser que l’opinion publique est « sous contrôle » et aisément manipulable grâce aux médias « alignés ». Il suffit de voir avec quelle aisance les Gilets Jaunes sont diabolisés pour tout et n’importe quoi.
      La violence d’état est minimisée, étouffée, justifiée grâce à une présentation bien profilée qui fait que la masse n’y voit pas grand chose à redire quand vu de l’étranger, ça ressemble quand même bien à des trucs qu’on voit dans des pays dits de l’axe du mal... smiley
      Il n’est donc pas du tout assuré qu’une stratégie purement gandhienne soit efficace. J’avoue ne pas avoir poussé la réflexion jusqu’au bout. Mais quoi qu’il en soit, je comprends ceux qui disent clairement que ça ne suffira pas.
      Ce qu’il nous faudrait c’est une coordination de l’action impeccable comme dans les révolutions colorées. Mais sur ce coup là, inutile d’espérer l’appui de la CIA smiley


  • monde indien monde indien 24 mars 04:45

    Le vrai sens du mot démocratie ne devrait pas être « pouvoir du peuple » , mais " bien être pour tous . Faire advenir l égalité , de notre devise nationale .

    La démocratie n ’ est pas une question de pouvoir , ni même de représentativité ou de participation , mais d établir une constitution bonne pour tous . Et mettre en place des responsables de l ’ organisation du pays sur la base de cette constitution bonne .

    Amicalement ,

    http://mondeindien.centerblog.net/


    • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 24 mars 06:02

      @monde indien

      votre proposition est intéressante mais il n’y a pas nécessairement contradiction. Démocratie veut bel et bien dire « pouvoir au peuple » parce que, justement, lorsque le peuple lui-même a le pouvoir, c’est là que les chances sont les plus grandes pour que soient établies les conditions du bien-être pour tous et non pas seulement pour quelques uns.

      Le bien être pour tous, si c’est cela qui vous tient à coeur, est donc bien lié à une question de pouvoir et plus exactement à une absence de pouvoir de quelques-uns sur tous les autres ; bref c’est complètement lié à la question de la démocratie, la vraie (qui exclut a priori toute forme de représentation. Seule l’oxymoresque « démocratie représentative » a besoin du qualitif « participative » pour faire avaler la pillule).

      Pour la constitution, vous avez raison, elle doit être bonne, en cela qu’elle garantit que le pouvoir reste au peuple de manière continue et ne se retrouve pas limité à une journée de vote tous les cinq ans.


    • monde indien monde indien 24 mars 07:10

      @Luc-Laurent Salvador
      Je doute un peu de l ’ idée de « pouvoir » ainsi que de celle de « démocratie participative » ( et refuse l ’ idée de démocratie représentative ) . Je doute que tout le monde ait envie de participer ( ni en ait forcément les compétences ) , encore que ceux qui le souhaitent devraient pouvoir le faire . Voilà pourquoi je préfère l ’ idée de responsables de l ’ application d ’ une constitution juste .


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