vendredi 22 février - par Orélien Péréol

Orthographe : qui légifère ? qui fait la police ?

Les Français ont un rapport singulier à la langue et à l’orthographe. En matière d’orthographe, le progressisme, c’est la conservation. Inversion remarquable. La langue y est prise comme un patrimoine, dont la beauté n’a jamais été aussi grande que maintenant et, à ce titre, ne peut être discutée.

Or, toute langue est autant un patrimoine que des modes de formations des mots, c’est-à-dire un « moteur ». C’est le moteur qui garde la langue vivante. Ce moteur fonctionne et nul ne peut l’arrêter, le freiner, le commander… C’est le peuple, au sens de tout le monde, qui le met en marche partout et tout le temps et des mots se créent, des mots étrangers entrent dans la langue française, des acronymes apparaissent... etc. Cependant, dans la plupart des discours sur la langue, les « règles » sont pratiquées comme si elles étaient de droit divin, éternelles, pas plus discutables que les textes sacrés (la parole de dieu) dans les théologies monothéistes.

Un des articles de cette loi absolue est : les lettres étymologiques, nombreuses en français, aident à la structuration de la pensée. Un esprit subtil, peu docile, qui tient à penser par lui-même, se demande pourquoi il y a un « e » à la fin de docile et qu’il n’y en a pas à la fin de subtil. Et en quoi connaître cette « raison » (historique) l’aiderait à structurer sa pensée ? Un auteur et un correcteur (il n’y en a plus guère) se disputent sur l’accord de « tel » dans : il est telle une rose. L’un veut accorder « tel » avec « il » et l’autre « telle » avec rose. Ils en viennent à la rupture. Se raccommodent le lendemain. Les deux conviennent que c’est l’auteur qui légifère. Il était là avant, il est la source. En bonne logique grammaticale, les deux accords sont possibles et il ne devrait pas y avoir de dispute. Certains trouvent justement cette dispute comme un bel exemple d’amour de la langue (moi qui ne voit pas de difficulté n’aimerais pas la langue ?). C’est là cette spécificité française étonnante et spécieuse.

Les débats s’organisent selon un mode « j’aime, j’aime pas » (les arrangements personnels) fondé sur une orthographe théologique. La question institutionnelle (Qui décide ? Qui sanctionne ?) n’apparait pas intéressante. Elle est en dehors du paradigme admis. Les enseignants du supérieur ont renoncé à corriger les erreurs d’orthographe, il y en a trop et les étudiants n’apprennent pas des corrections qu’on leur faits quand on leur en fait (ils continuent leurs erreurs). Cela parait une rétention de savoir, parce qu’on est jugés là-dessus et que les professeurs qui ont renoncé à cet apprentissage connaissent ce savoir et ne font pas d’erreur. Ils font partie de ceux qui pourraient surveiller l’application des règles. Mais c’est trop couteux en temps et ils ont des contenus à transmettre… Ils arbitrent du côté de la démission. Cela n’entre pas dans les débats. Dans les débats, il y a que : la règle est belle ; s’en dispenser est moche. Dans cette centration sur le patrimoine de la langue, des mots anglais prennent la place exacte de mots français, sans rien apporter (draft pour brouillon, level pour niveau… etc.) : ces mots empruntés ne sont pas dans le patrimoine, ils ne sont pas dans le champ ; le phénomène est invisible, on n’en parle pas, ils ne font pas problème. La défense et l’amour de la langue amèneraient à proposer que les mots étrangers entrant dans le français s’écrivent dans l’orthographe française (foute, Quatar…) IL n’y a pas d’attention au patrimoine qui entre.

Aucun, aucune sont en train de s’évanouir, remplacés par zéro (tolérance zéro par exemple). Il n’y a pas d’attention au patrimoine qui s’en va. N’est patrimoine donc digne d’intérêt que l’existant.

Quand on parle de ce sujet, arrive la question de la féminisation des mots. La thèse est que l’emploi du masculin comme neutre nuit aux femmes (les cache, les oublie, les méprise) parce qu’un mot féminin ne pourrait désigner qu’un être féminin. La girafe ? La baleine ? Balayé, ce sont des animaux. Je suis une personne. Désigné par un nom féminin, je reste un homme. Je ne suis pas un person. Ma femme est un individu et non une individue. Gérard Depardieu est une star…

On dit des mots, on ne dit pas des choses, les mots ont un genre, les êtres ont un sexe (parfois). Le français est autant que les autres une langue inclusive et on ne voit pas de différence dans les relations hommes-femmes dans les pays de langue anglaise, par exemple, où seuls les êtres sexués ont un nom genré, les autres étant neutres.

En ce domaine, bizarrement, la défense de la langue (patrimoniale) n’existe plus. L’école n’est plus un conservatoire.

Votre invitée à la radio est déclarée maitresse de conférences. Maitre de conférences est un titre pour enseigner à l'université. Un maitre de conférences n'est pas maitre de quelque chose qui s'appellerait une conférence (ce n'est comme un maitre-chien qui maitrise des chiens). Maitre de conférences pourrait s'écrire comme ça : maitredeconférence. Comme pomme de terre, c'est un seul mot (excusez l'audace, je fais de la grammaire), cela se comporte comme un seul mot. On peut dire maitresse-chiens pas maitresse de conférences.

Celles et ceux qui la veulent l’écriture dite inclusive pratiquent et déjugent fortement celles et ceux qui ne la pratiquent pas (ils légifèrent et sanctionnent). Ils sont dans une posture de toute puissance, l’imposent en montrant qu’ils ne cèderont pas (autant que tout le monde s’y mette tout de suite). Que l’apprentissage de l’orthographe épuise des millions d’heures de travail avec un résultat pas loin de 0 (notons-le puisque nous sommes à l’école en cette affaire), n’empêche pas certains de penser qu’une complexité imprononçable de plus est une bonne idée. Les élèves n’écrivent pas les pluriels des accords dans les définitions actuelles, Ils ressentent bien que si on ne le prononce pas, on n’a pas de raison de l’écrire. Rajouter des règles (à mon sens indues) a peu de chance d’obtenir le succès que n’ont pas les anciennes règles.

Il faudrait respecter cette réalité fondamentale : les mots et les choses sont dans un rapport arbitraire. Le mot rose ne sent pas la rose. La langue appartient à tout le monde, elle est immensément démocratique et les institutions devraient être souplement conservatrices. Elles notent ce qui se passent et, dans leur pratique, se réfèrent plutôt au passé (ne remplacent pas un mot français par un mot anglais, disent « texto » plutôt que SMS… par exemple).



22 réactions


  • Lonzine 22 février 11:47

    La faute dans le titre est voulue ?


  • Meursault Paracétamol 22 février 11:54

    En France, la police de la langue c’est l’Académie Française dont la fonction est de nor-ma-li-ser et de « perfectionner » la langue françaiseconstituée d’écrivains, pas de linguistes. Cela ferait sinon longtemps que l’orthographe française aurait été réformée en profondeur. Avoir écrit un bon roman ne fait pas forcément de vous un spécialiste de la grammaire ou de l’orthographe !



    • Orélien Péréol Orélien Péréol 25 février 19:11

      @Paracétamol Il me semble que l’académie est législatrice (et non policière) et peu créditée.
      La police, ce sont les différents ministères, dans leurs écrits, l’école (qui valide des savoirs), les télévisions, les radios de service public... et sans commande étatique, les éditeurs...etc un peu nous tous
      Sur la question que vous posez, à savoir, est-ce que ce pouvoir législatif doit être tenu par des experts ou des analystes-experts, je n’en sais rien. Sans doute, les deux.
      En tout cas, penser que le problème est là, que si la législation était faite par des linguistes, l’orthographe française aurait été réformée en profondeur, cela ne me parait pas effectif.


  • Ruut Ruut 22 février 13:05

    La question qui me viens est pourquoi nos médiats font TOUJOURS la faute de Français d’utiliser le ON a la place du NOUS ?

    Pourquoi TOUS nos documents papiers ne respectent pas l’invariabilité du NOM (ville, pays, etc...) ?

    Pourquoi TOUTES les banques Françaises nous forcent a des faux en écriture en n’acceptant pas les Accents ?

    etc...

    Il est peut être temps que nos élites, médiats, Chanteurs et responsables montrent l’exemple linguistique et utilisent un Français correcte.

    Je ne parle même pas des comptines pour enfants et des jouets pour ces derniers.


  • Ruut Ruut 22 février 13:06

    Pour les notices depuis l’Europe c’est a la limite de l’insulte.


  • Ecométa Ecométa 22 février 17:50

    Il serait temps de prendre conscience que les mots en « isme » sont des paroxysmes : que fait l’académie à ce sujet ?

    Avec tous les mots en « isme » qui fleurissent cette époque vouée au « rationalisme » paroxysme de « rationalité » et plus rationalité, nous avons créée une civilisation du paroxysmique qui abuse tout : la « NATURE » et les « états de nature » ; dont notre propre nature humaine qui technoscientisme oblige devient une chose exploitable au même titre que n’importe quelle autre ! Réification de l’être humain : de l’humanité à l’humanisme (homo-technoscientis), puis le transhumanisme... et à coup sûr la fin de l’Humanité : du moins de son « principe » !

    Ainsi le capitalisme n’est plus un « système économique » mais la notion de capital portée à son paroxysme ! De même pour la finance et le financiarisme ; capital et finance, qui, pour autant, sont utiles et nécessaires à l’économie mais qui ne peut en aucune façon, leur être réduite, sauf à être dogmatique, réductionniste

    et même sophiste et cynique !

    Il en va ainsi de la liberté et du libéralisme, du libre-échange et du libre-échangisme, de la productivité et du productivisme, de la protection et du protectionnisme, de la nationalité et du nationalisme, de l’individualité et de l’individualisme ... 


  • Paul Leleu 23 février 00:04

    on fixe le problème sur les fautes d’orthographe bénignes à propos des lettres étymologiques, ou des petites erreurs que nous faisons tous par moment (et parfois on se relit pas, parce-que ça va vite)... Mais je crois que ce n’est pas la vraie question... c’est de mauvaise foi ! ... l’effondrement de l’orthographe actuel concerne souvent des truc incroyables, du genre « ça c’est passai par la » ou bien « vrai ou faut »... voir pire, des mots employés en homophonie, ou des expressions coupées phonétiquement qui montrent que la personne n’a pas compris la construction...

    il y a aussi la mauvaise foi de dire que l’orthographe reconduit une domination sociale... et alors ? la médecine et la mathématiques aussi ! Mais à un moment donné, il s’agit juste de compétences... On peut pas dénaturer la langue par démagogie... Au contraire même, ceux qui veulent déstructurer la langue, sont les fabriquants d’une nov-langue, d’un nouvel empire inavoué... On a bien déstructuré la musique, la danse et la peinture, et on voit pourquoi. La langue reste une structure pré-capitaliste, et à un moment donné, elle doit être elle-aussi « diluée » comme la famille, les moeurs, la politique ou les entreprises.

    Il est faux aussi de dire qu’on ne tolère pas les fautes d’orthographe. Tout le monde fait des fautes, ce n’est pas grave ni mortel ! Comme quand le commerçant vous rend mal la monnaie sans faire exprès. On le dit, et on corrige. Où est le problème ? Ne savons-nous plus vivre plus simplement ?


  • Paul Leleu 23 février 00:21

    à mon avis, il y a un débat beaucoup moins « politiquement correct ». Faut-il dénaturer la langue, pour continuer d’entretenir l’illusion démocratique ? ou bien faut-il officialiser le renoncement à « l’égalité linguistique » en acceptant qu’une part croissante de la population ne maitrise plus vraiment sa langue écrite ? Cette deuxième solution aurait le mérite de garder à la langue sa structure, tout en introduisant une tolérance pour le grand nombre. Comme pour les maths : peu de personnes sont capables de comprendre les grandes mathématiques, mais on va pas pour autant dénaturer les règles mathématiques dans un soucis « démocratique » !

    La plupart des gens n’ont pas tellement besoin d’écrire dans leur vie adulte. Ou alors de manière très rudimentaire. Y compris dans les entreprises. Donc, ce n’est pas très grave. L’économie et la vie virtuelle sur internet recourent de moins en moins à l’écriture (vidéo, reconnaissance vocale, intelligence artificelle, etc.) Les gens suivent un GPS (en attendant la Google Car) car ils sont incapables de suivre des panneaux et de « lire » une carte. Les gens écrivent dans un sabir sur les réseaux sociaux, et c’est très bien ainsi. L’écriture recule structurellement. C’est une évolution de société. Mais quel besoin de caler les structures de la langue là-dessus ?


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 23 février 17:23

      @Paul Leleu Dénaturer la langue ne veut rien dire. Il est dans la nature de toute langue d’évoluer.
      C’est exactement ce conformisme à l’existant (par principe) dès qu’il s’agit de la langue française, avec de multiples aménagements personnels (parce que c’est intenable), que je tente d’analyser dans ce texte.
      Les Français ont un rapport singulier à la langue et à l’orthographe. Et vous êtes en plein là-dedans.


  • L'Astronome L’Astronome 23 février 08:56

     

    La perte de l’orthographe et du vocabulaire n’est que le reflet d’un phénomène plus grand : la perte du plaisir de lire et surtout d’écrire — car les deux procurent un immense plaisir.

     


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 23 février 17:31

      @L’Astronome Je m’oppose à ", ceux qui prétendent savoir la source des problèmes, qui savent que c’est un robinet et savent comment le fermer." 
      in https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-riviere-la-poule-le-coq-et-l-200317


    • L'Astronome L’Astronome 25 février 13:32

       
      @Orélien Péréol
       
      J’avoue ne pas très bien comprendre votre objection en me proposant votre article sur la Poule et l’œuf (et inversement). Voulez-vous suggérer que tout est dans tout (et inversement) ?
       


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 25 février 19:15

      @L’Astronome Non je ne propose pas de tout noyer dans l’équivalence. Je dis juste que les causes n’explique pas tout parce que les causse ont des causes.
      Bien que tout le monde le sache, beaucoup d’entre nous créditent avec plaisir les discours qui donnent un début à l’enchainement des causes (ils ne font pas partie de ce début et leur responsabilité es dégagée, ce qui est un grand plaisir)
      Je réagissais à votre expression « ne que ». Vous avez écrit :
      « La perte de l’orthographe et du vocabulaire n’est que le reflet d’un phénomène plus grand : la perte du plaisir de lire et surtout d’écrire — car les deux procurent un immense plaisir. »


    • L'Astronome L’Astronome 26 février 12:00

       
      @Orélien Péréol
       
      Il faut pourtant se rendre à une évidence : le numérique prend de plus en plus le pas sur la nature, sur le naturel. L’étude du français et des « sciences humaines » se trouve finalement discréditée au profit de techniques nouvelles, rebaptisées pompeusement « technologies » (américanisme).
       
      Si le « ne que » est réducteur, c’est que je ne puis en une ou deux phrases ramasser un phénomène désormais mondial : la robotisation des esprits.
       


    • Orélien Péréol Orélien Péréol 26 février 12:30

      @L’Astronome Le « ne que » n’est pas réducteur, il est exclusif. Vous maintenez cette position exclusive quand vous écrivez : « Il faut pourtant se rendre à une évidence ».
      Faire une synthèse ne contient pas cette nécessité.


  • luojie 23 février 19:23

    @Orélien Péréol

    « Elles notent ce qui se passent ». vraiment ?


  • luojie 24 février 08:51

    @Orélien Péréol

    je vais être plus clair,

    « Elles notent ce qui se passe » est correct grammaticalement...


  • kabouli 2 mars 11:10

    Faut-il oublier la police que fait régner sur l’orthographe les correcteurs souvent anarchistes. 


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