samedi 11 février 2017 - par Ciriaco

« Où va se terrer la lumière »

La poésie n'est pas donnée à tout le monde. Il faut trouver la bonne porte pour avoir une chance de sentir son actualité, c'est-à-dire sa présence, actualité bien souvent endormie par notre expérience quotidienne et à peine et bien négligemment secouée par les quelques sirènes vagues de notre société. La poésie a pourtant son mot à dire. Pour saisir entièrement le réel - ici la poésie est un combat, et lui donner un relief, imprimé d'un coup en un surplomb monumental d'évidences. Voir. Enfin.

Difficile d'écrire sur de la poésie. D'en rendre compte. Car son champ d'expression n'est qu'à moitié verbal. Tout se passe dans l'éclat d'une phrase, dans le sens qui jaillit soudain et qu'on aplatirait à le décrire froidement.

On ne peut être donc trop bavard.

Le livre de Mary-Laure Zoss relate l'expérience d'un fracas. Les phrases sont écrites sans majuscule et sans point. Elles ne commencent et ne terminent pas. Elles sortent comme ça, et il le faut bien, puisque dès le premier mot tout vient de disparaître. C'est une urgence. Les phrases restent serrées en un unique paragraphe sur chaque page. Comme pour s'agglutiner, se blottir encore un peu. A peine si elles respirent. Entre les pages, on le sent, l'absence et l'effroi sont là. Il faut faire face et remplir le trou béant. Le regard tourne dans tous les sens et les yeux se sont ouverts, affolés. Les mots halètent. Il n'y a pas presque plus de durée, sauf encore dans ce qu'il y a de cher à cette auteur, cet hiver qui passe silencieux et la lune qui s'enroule sur le sommet des sapins, alors que nos yeux cherchent encore à travers la vitre. Et pour combien de temps.

Vous allez lire un livre qui vous prend d'un coup sans vous demander votre avis. Et je vous jure que c'est un livre qui aime profondément la vie. Si vous préférez les fastes et la facilité, passez votre chemin. Nous sommes entre gens sérieux. Aussi sincères et éprouvés qu'on peut l'être quand on s'est déjà fait embarquer. Quand la vie tombe de la table, fracassée, et qu'il ne reste plus qu'à se ramasser et courir, si on peut, en boitant.

Qu'on ne se méprenne pas, en effet. L'autre, disparu dans cette aube de fer (première partie du livre), ne peut être le héros d'un roman. Croyiez-vous que vous vous en tireriez à si bon compte ? Mary-Laure Zoss relate ce qui nous est donné de vivre, au-delà de tous les ordinaires sous lesquels nous nous abritons. Vous disparaîtrez, comme eux. Vous vous arracherez une après-midi, un soir, dans un silence définitif, un claquement de soufflet, alors que le soleil chauffera les murs :

"à vous qui êtes restés dans la chambre à tourner les pages, je m'adresse en sourdine, cherchant votre présence dans la foule des absents, faites-nous signes, qu'on puisse croire qu'on a été entier ; la chair des marrons est claire, une roue les a fendus sur le pavé, l'ampoule au-dessus de la porte ne faiblit qu'à neuf heures du matin"

Voilà.

La présence du monde et pourtant le sens en cavale face à la déchirure. Fin de la plaisanterie. Il ne reste que la nuit. Le jour ne sert qu'à vaquer. On ne va pas crier même si on voudrait. Hé ho, mais non, répondez ! Mais l'autre ne murmure plus que par des souvenirs d'images tordues dans la poussière. Dans une vie il arrive toujours un moment où il faut s'attabler avec le silence. Gratter de son ongle le vernis de la veille maison où vous habitiez. On ne sait pas comment il est possible de vivre après, mais ce qu'on sait, c'est le cri de la fêlure et la continuité du silence. Le sens blessé. Peut-être est-ce la haine, la moquerie sûrement, qui entrent en résistance face à ce drame que l'on sait, les dents collés contre les lèvres :

"le matin enfante les gestes blêmes de ceux qui nous précèdent aux premières heures, leurs blouses déteintes aux verrières sous la barre des néons, comme s'ils triaient les aubes d'hiver, entre des planches crues, les papiers épinglés au-dessus d'un bureau"

Alors on ne cesse d'interroger tandis que le brouillard d'hiver enveloppe lentement les friches. On apprends aussi ce que l'on n'aurait pas voulu, loin des racines de l'enfance :

"on a de la mort plein les yeux de ceux qu'on croise [...] désormais sous la peau de tout visage laboure une couleur d'os"

Et dans cette expérience, ce face-à-face au réel et au temps, nous saisissons les visages. On ne demande plus beaucoup. Quelque chose qui nous éclaire un peu. Et jusqu'à la fin, une réponse que nous avons embarquée à notre bord :

"on ne remue plus de vos traits qu'un pli de fatigue entre les poings"

La langue de Mary-Laure Zoss rend compte d'un combat. Une poésie vive, humaine, émouvante - superbe. Des phrases prises en plein fracas pour répondre à la stupeur. Une langue adressée à notre condition :

"quand on pense à vous, c'est à ces pans de laine qui vous couvrent mal les jours où ; à la besace de peau jetée sur votre corps, et de votre visage, on porte la blancheur entre les troncs, dans la honte d'avoir à paraître tels, devant vous, avec tout ce crin sale dans les mots, alors qu'on poursuit des brèches éclairées, on attendrait que de pouvoir les glisser entre vos mains"

Mais personne ne répondra. Inutile d'aller plus loin. La poésie déborde sans cesse du langage. La vie va comme à cheval. Tout y passe, jusqu'à la fin du deuil qui vient souffler les tiroirs de la vieille maison. Comment ferons-nous notre affaire des autres, de cet autre surtout.

Alors simplement être, avec ça, et tout juste, au mieux, un peu de lumière sur notre condition. Une lumière que distille l'auteur de ce rappel à l'ordre - qu'il faut bien sûr lire et relire pour en saisir toute l'expérience.

 

Merci pour votre lecture !



6 réactions


  • alinea alinea 11 février 2017 20:02

    Ça a l’air superbe ; la poésie se dit, puisqu’elle s’accroche aux branches de notre émotion aux sentes de nos sentiments au rythme de notre sang ; elle nous parle seulement ainsi, le souffle particulier, nôtre ou proche qu’on peut lui donner ; la poésie se fait ou se partage en l’autre quand on se l’approprie.
    ce sont les seuls mots sensibles qui ne suivent aucune loi, en direct de l’âme ? Peut-être.
    Nous y reviendrons, on l’a tant oubliée, elle nous est essentielle, il faut la propager...


    • Ciriaco Ciriaco 11 février 2017 22:10

      @alinea
      Et bien si j’y ai réussi un peu, j’en suis vraiment très heureux.

      Merci pour votre commentaire. Revenons-y, oh que oui.

  • ICI, dans un lac.
     
    Episode 5 : La pêche du pithécanthrope Crassanel
     
    Le chat Maître Schrödinger emmena son valet pithécanthrope Crassanel pêcher au Lac des 4 Quantons. Dans ces eaux très bouseuses (les bonobobo verts aiment le purin), où on ne voit pas à 1cm de profond, les pithécanthropes ont coutume mondaine d’y pêcher des poissons hadrons : Le thon pro, le thon électrique (dangereux), le faux thon et le thon neuneu (spécialité de Crassanel avant qu’il devienne lui-même un thon neuneu spéciste).
    Le pithécanthrope bonobobo vert, benêt par tautologie, se croit un paquet de Légo assemblés, et pense que les poissons du lac (qu’il ne peut pas voir quand ils soi-disant nagent) sont des autres paquets de Légo assemblés de même, baignant dans une autre sorte de Légo, plus en vrac, l’eau boueuse liquide ; ce qui amusait beaucoup Schrödinger qui décida de jouer un tour à son valet. Pour s’imaginer qu’il changeait de free-fishing crétin, cette fois Crassanel jeta sa ligne avec un appât à faux thon. Le plouf fit donc évidement condenser un faux thon. Crassanel croyait bêtement (tautologie encore) qu’il y avait déjà le faux thon dans le lac, il ne connaissait pas la condensation du faux thon à partir de l’eau du lac, découverte par le Maître chat de Broglie (contrée qui fut ensuite colonisée, gland remplacée par des colons rappeurs importés par Capital). Et le pithécanthrope Crassanel fut très fier et joyeux de sortir un faux thon, sous les yeux amusés de Schröndinger.
     
    Alors Schrödinger ferma les yeux...
     
    Et il y eu un bruit de chasse d’eau, comme quand Crassanel allait dans sa cabane au fond du jardin. Le faux thon était retombé liquide dans le lac, par le simple clignement des yeux du Maître chat observateur, faisant juste une onde à la surface qui se propagea. Si Crassanel le pithécanthrope fut très désappointé et resta un peu gogocho, dans une autre galaxie, un autre bonobobo vert qui s’appelait Hulot Kérozène, valet du Maître chat Aspect (qui en fait était Schrödinger dédoublé) vit bondir au même instant un faux thon, condensé de son propre lac des 4 Quantons.  
     
    Évidement le fat pithécanthrope Hulot ne savait pas qu’il fallait que le chat Schrödinger-Aspect ferme les yeux dans une galaxie, et les ouvre dans une autre, pour que la vision du photon fasse écho.
     
     

    « Les objets que connaissent les pithécanthropes, eux-mêmes, leur pâtée gogocho, leur jouets bobo, ne sont pas des assemblages de micro-objets, mais des combinaisons d’entités élémentaires qui, elles, ne sont pas des objets, mais des froncements de sourcils, des pensées de l’Esprit du vide. »

     ‘L’hylémorphisme d’Aristote’ Maître chat Schrödinger


  • Durand Durand 12 février 2017 15:43


                                        Être ou étron 




  • JL JL 12 février 2017 17:54

    Il y a des gens qui font de la poésie comme Mr Jourdain faisait de la prose ; sans le savoir ...


    • Ciriaco Ciriaco 12 février 2017 20:51

      @JL
      C’est aussi une expérience de sincérité. Ce qui m’a le plus frappé quand j’ai découvert la poésie, c’est sa proximité avec le réel. Je ne sais pas si elle est difficile à aborder. Disons qu’il faut de la disponibilité. Comme disait Jean-Michel Maulpoix, « il y a des gens qui se font une idée tellement vague de la poésie, qu’ils font de ce vague l’idée même de la poésie ».


      Non pas que je veuille être élitiste (je n’en ai pas les moyens), simplement la défendre. Car face à une telle précision dans la langue, en particulier dans ce livre dont je voudrais encourager à la lecture malgré cette si lacunaire présentation, il faut bien admettre qu’il y a des gens - tout à fait méconnus d’ailleurs - d’un immense talent.

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