jeudi 27 février 2014 - par astus

Portrait d’un naïf : un conte moderne

Alain Baptiste Cornélius Desquerre était un homme très droit comme l’on disait autrefois d’une personne que l’on estimait honnête et fiable. On aurait pu dire aussi de lui qu’il était normal si le sens de ce mot n’était pas devenu péjoratif et n’avait beaucoup évolué dans le temps, car la droiture d’aujourd’hui n’a presque rien à voir avec celle d’hier et probablement de demain. Il avait d’ailleurs appris par la radio, lui qui n’avait jamais beaucoup brillé dans ses études, que des élèves travaillant bien à l’école et se comportant de façon normale pouvaient être la cible de mauvais sujets qui parfois s’acharnaient sadiquement à les tourner en dérision pour se faire mousser aux yeux de leurs camarades, à défaut de pouvoir le faire autrement. 

Mais depuis qu’il était à la retraite et touchait sa modeste pension, après quarante longues années passées à supporter les petits chefs hautains et précautionneux d’une administration toujours plus oppressive et tatillonne pour les citoyens ordinaires, autrement dit les gens « normaux », parce que les autres s’arrangent en général pour s’affranchir de certaines contraintes grâce à de judicieuses relations, A.B.C. Desquerre avait entrepris de mener la vie la plus saine et normale qu’il fût possible. Il souhaitait tout simplement comme on dit « profiter de sa retraite », comme si cela avait eu le moindre rapport avec le profit dont parlent les gens de la finance ou du commerce, qu’il n’appréciait guère. Il se remémorait d’ailleurs avec tendresse que lorsque sa mère lui achetait autrefois un vêtement quand il était enfant elle disait souvent : « Cela lui fera du profit » ce qui était pour elle, et les voisines, une façon de prédire que la résistance du tissu était un gage de longévité et donc d’économie face à la turbulence des garçons. Et c’est ainsi que sans vraiment s’en rendre compte A.B.C. Desquerre avait adopté les préceptes maternels pour les appliquer à sa propre vie. Toutefois cela n’était pas sans générer beaucoup d’inquiétude pour lui car il avait toujours eu un caractère prudent et anxieux.

D’ailleurs à un moment de sa carrière professionnelle où il briguait une promotion, des collègues de travail sans doute jaloux avaient laissé entendre pour le discréditer aux yeux de sa hiérarchie qu’il n’était pas aussi normal qu’il semblait le prétendre lui-même. Profondément déstabilisé par ces injustes critiques, il avait alors pris un rendez-vous chez son médecin qui l’avait rassuré sur son état physique avant de lui conseiller d’aller voir un psychiatre s’il voulait être fixé sur son état mental. Celui-ci lui avait semblé un peu étrange car il ne parlait guère, ou alors avec un jargon lacanien, mais il avait quand même compris que ce spécialiste ne le considérait sans doute pas totalement normal, mais suffisamment normal, ce qui dans sa bouche semblait être plutôt un compliment. Depuis lors A.B.C. Desquerre se répétait à lui-même dans les moments pénibles que chacun traverse tôt ou tard dans sa vie, notamment des difficultés sentimentales, « tout va bien je suis suffisamment normal », mais il n’avait pas pour autant gravi plus d’échelons professionnels ni réalisé davantage de conquêtes féminines. C’était bien la preuve que la méthode Coué avait ses limites mais enfin A.B.C. Desquerre s’en contentait. De plus tout ceci était le signe indubitable de sa normalité au moins sur le plan statistique puisqu’il se situait en toutes choses au milieu de la courbe de Gauss, même sur le plan politique, bien que son quotient intellectuel penchât légèrement sur la gauche de cette courbe en forme de cloche, ce qui était sans doute un signe du destin pour contrarier sa droiture.

C’était l’époque où l’essor considérable d’internet créa un afflux massif chez les vendeurs d’ordinateurs. Lui-même ne comprenait rien du tout aux « bits » et à la « ram  », qu’il entendait comme un daltonien voit les couleurs, et donc de travers – car cela le surprenait toujours que l’on put parler de choses pareilles - mais enfin il fallait bien suivre la mode et les normes actuelles si l’on voulait être un tant soit peu moderne, où comme disent les jeunes, « dans le vent ». Au prix de sacrifices financiers importants il finit donc par acquérir la panoplie complète du parfait internaute pour aller « surfer sur le net », lui qui détestait la natation et les vagues en général. Mais ses débuts furent assez difficiles en raison de nombreuses « erreurs fatales » qui le terrorisaient sur fond d’écran bleu et le laissaient dans un abîme de perplexité malgré l’aide d’un voisin. Quand il fût plus aguerri il se créa pourtant grâce à lui un « profil Facebook », bien que cette expression lui semblât aussi étrange que les gens peints par Picasso de profil et de face avec leur postérieur en sus. Mais il ne tarda pas à voir les conséquences d’une photo de lui avec sa copine en tenue légère postée sur le site. Les réponses affluèrent alors et il se fit rapidement des centaines de connaissances qu’il ne connaissait en réalité ni d’Adam ni d’Ève mais qui voulaient surtout échanger avec son amie, que d’ailleurs certains semblaient mieux connaître que lui, ce qui le surprit beaucoup. À partir de ce moment celle-ci, sans doute alertée par des relations communes, se fâcha définitivement avec lui mais eût encore beaucoup d’amis.

Toutefois A.B.C. Desquerre ne se découragea point et devenu plus expert il créa son propre blog pour faire part de ses avis sur ses loisirs préférés : les fleurs et la philatélie, et parfois, mais plus rarement, sur les affaires du monde qu’à dire vrai il ne comprenait guère. Mais sa surprise fut grande de constater qu’en réponse à des sujets tout à fait ordinaires comme la culture des dipladénias sur un balcon, exprimés dans un langage habituel, pour ne pas dire normal et même banal, il recevait des commentaires souvent très critiques et parfois même violents. Les partisans de la culture des géraniums qui venaient juste de fonder leur association en faveur de cette plante l’accusèrent bientôt de sectarisme floral, un peu plus tard de racisme, et certains même de fascisme. Les adeptes de la théorie du genre s’en mêlèrent pour lui reprocher de privilégier, on se demande bien pourquoi, la reproduction naturelle des plantes qu’ils voulaient au contraire pouvoir librement cultiver pour les modifier à volonté. Alors les opposants à cette théorie et certains fondamentalistes organisèrent sur les réseaux des regroupements visant à protéger la nature et les fleurs, qu’ils estimaient menacées, et descendirent même dans la rue. A.B.C Desquerre fut ensuite accusé d’antisémitisme, et traité de nazi, pour avoir écrit qu’il trouvait élégante une nouvelle variété de dipladénia jaune de forme étoilée que l’on pouvait éventuellement mettre à la boutonnière pour le seul plaisir - bien que cela ne fût nullement obligatoire - pendant que d’autres, aidés par de soi-disant écologistes, voulaient au contraire l’imposer de force au nom du respect de la nature et de l’éducation florale des enfants. C’est alors que les plus farouches opposants au capitalisme qui ne souhaitaient pas qu’on les oublie au milieu de cette confusion donnèrent de la voix et firent passer une nouvelle pétition en ligne qui recueillit de nombreux suffrages tout en accusant A.B.C. Desquerre d’être un sioniste aux ordres des banques et du Nouvel Ordre Mondial parce qu’il n’avait pas signé la pétition et qu’il s’était vanté, sans doute maladroitement, d’avoir regardé une émission d’Arte à la télévision. Devant l’avalanche de noms d’oiseaux et de critiques en tous genres il dut retirer son blog du net, d’autant qu’il avait été piraté, mais les injures puis les virus s’accumulèrent alors dans sa boite aux lettres au point qu’il dut changer d’adresse.

Un peu échaudé par cette expérience malheureuse dont il n’avait pas imaginé une seconde qu’elle fut possible, car A.B.C. Desquerre était sans doute exagérément naïf, il se détourna de toute publication personnelle pour se concentrer sur les informations qu’il pouvait recueillir pour lui-même sur le net concernant les normes et canons modernes d’une vie réellement saine. Il s’enquit avec patience, et non sans une certaine obstination, sur les régimes alimentaires qu’il pouvait suivre pour avoir la meilleure santé possible - d’autant qu’il avait pris de l’embonpoint depuis qu’il était retraité – afin de continuer à mener la vie normale qu’il avait toujours eue jusque-là. Mais le premier essai qu’il fît le déçut un peu : il ne fallait manger que des bananes toute la journée, ce qui n’était pas extraordinaire sur le plan gustatif, mais de surcroit il glissa sur une peau qu’il avait négligemment laissée trainer sans avoir l’agilité des singes auxquels il craignait pourtant de finir par ressembler, lui qui déjà n’était pas un Adonis. La chute fut brutale et nécessita même une hospitalisation ce qui a son grand étonnement lui fit apprécier une cuisine collective pourtant si décriée d’ordinaire. Revenu chez lui il essaya malgré tout avec l’aide d’un coach qui se faisait payer fort cher les différents régimes hyper et hypocaloriques, les substituts de repas, le régime paléolithique et néolithique, les méthodes Atkins, Hollywood ou Miami - et même d’Arcachon - la chrononutrition, l’influence du jus de groseille et du thé vert, fit de l’hypnose et de la sophrologie, ne mangea plus que du quinoa en faisant du yoga, essaya encore le détox ou le régime Okinawa et acide-base avant de tomber gravement malade, avec le moral aussi plat que ses économies. De retour chez lui après une nouvelle hospitalisation où il put encore savourer les avantages de la restauration industrielle, A.B.C. Desquerre était finalement assez découragé.

C’est à partir de ce moment-là qu’il prit la ferme décision de se préoccuper vraiment de sa santé. Il se reprocha même de n’avoir pas été suffisamment vigilant jusqu’alors en n’écoutant pas les mises en garde que son médecin lui avait pourtant prodiguées au sujet des régimes qu’il avait si lamentablement expérimentés. Son corps seul, dans un étrange repli sur lui-même, était devenu l’unique objet de ses pensées, et il en rêvait parfois la nuit. Sa première analyse de sang de contrôle, pour savoir si tout allait bien, et s’il était normal, fut une cruelle déception pour lui car il outrepassait les normes médicales en vigueur, de peu certes, mais quand même assez pour se faire du mauvais sang si l’on peut dire ainsi. Le principe de précaution, qui d’ailleurs fit l’objet d’une loi à ce moment-là, devint son principal guide spirituel à la place de la Bible et il n’eut alors de cesse d’écumer les sites médicaux qui se développaient chaque jour sur la toile. Ses régimes malencontreux ayant laissé des séquelles, et sa vie amoureuse étant plutôt déclinante, ce qui l’inquiétait beaucoup, il lui arrivait souvent d’avoir comme l’on dit familièrement « un pet en travers ». Autrefois il ne se fut pas tourmenté pour si peu car il était encore plein d’une ardeur juvénile, mais à présent il avait de plus en plus tendance à se plaindre, ce qui agaçait son entourage. Plus grave encore il s’était mis en tête, Dieu seul sait pourquoi, de trouver une cause scientifique à ses troubles et de prendre tous les traitements recommandés par les autorités médicales, enfin celles que l’on trouve sur internet. Du coup il se trouva rapidement très occupé, car cela lui prenait beaucoup de temps de s’enquérir des avis des uns et des autres sur l’efficacité des soins requis comme sur les éventuels effets secondaires des traitements. Et son petit appartement qu’il louait dans une modeste résidence devint une vraie pharmacie, bien que sa santé ne s’améliorât point, bien au contraire.

Mais un jour, sous l’influence sans doute du café philosophique qu’il fréquentait de temps à autres, il en eût vraiment assez et voulut carrément changer sa vie pour devenir un homme nouveau. Car il avait clairement pris conscience qu’il devait rompre avec la dictature de ces modes artificielles de notre temps qui abondent sur la toile pour être libre de penser par lui-même et refuser de se laisser influencer ou diriger par elles. Alors tel un curé défroqué qui rejette ses croyances il voua le net aux gémonies et réalisa enfin, car il vaut mieux tard que jamais, que la normalité qu’il avait recherchée toute son existence comme le Saint Graal était en réalité un esclavage insupportable. Et ce vent de révolte s’empara si brutalement de lui qu’il en fut tout surpris et profondément bouleversé. Or il se trouvait qu’un ami lui avait parlé d’un excellent disque de jazz qui venait juste de sortir. Il le téléchargea derechef sur son baladeur, histoire d’être à la page et de commencer sa nouvelle vie, mit le casque sur ses oreilles, le son à fond pour bien profiter de toutes les nuances, puis sortit ragaillardi et tout guilleret dans la rue, le cœur battant comme s’il était encore jeune pour jouir du printemps qui arrivait. Alors tout à son plaisir récent d’être enfin libre il n’entendit pas le tram qui passait et se fit renverser. Toutefois les officiels venus faire le constat ne purent vraiment déterminer avec certitude la cause réelle de son décès.



3 réactions


  • howahkan Hotah 27 février 2014 11:02

    Alors vivre c’est mourir ......................... ??? au sens figuré .....pour le sens propre les deux sont également liés..

    merci de ces mots... smiley


    • astus astus 27 février 2014 11:22

      Vivre est toujours risqué et se termine en général de la même façon pour tout le monde, mais en définitive personne ne sut réellement si J.B.C. Desquerre était mort de n’avoir jamais vécu ou de vouloir vraiment vivre ...


  • alinea Alinea 27 février 2014 14:13

    Excellent !! avec ce petit rien mystérieux qui aiguise la curiosité...


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