vendredi 15 mai - par Dr. salem alketbi

Post-coronavirus : Piliers de l’hégémonie et l’influence mondiale

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Entre le chaos et la panique mondiale déclenchés par l’épidémie du coronavirus, les pertes humaines et économiques et l’incapacité révélée des grandes puissances sur le plan sanitaire et social, une poignée de chercheurs et de spécialistes se sont mis à traiter comment elle pourrait modifier les relations internationales.

Pour la plupart d’entre eux, le coronavirus marque déjà un tournant décisif dans le cours de l’ordre mondial actuel.

La situation après pourrait être très différente de ce qu’elle était auparavant. Ce point est tout à fait légitime et pertinent compte tenu de la tournure qu’a prise la crise jusqu’à présent, notamment sur le plan économique. La chose qui importe le plus, à mon avis, tient aux incidences de l’épidémie sur la structure de pouvoir et d’influence mondiale dans l’après-Coronavirus.

Les États-Unis peuvent-ils rester le monopole de l’ordre mondial ? Seront-ils rejoints par d’autres concurrents comme la Chine et la Russie, créant ainsi un ordre mondial multipolaire ? Un retour à la bipolarité (États-Unis et Chine) comparable à ce qu’il était durant la guerre froide ?

Ou, pour la première fois, la crise mondiale provoquée par l’épidémie de coronavirus aboutira au déclin de l’influence américaine face à celle de la Chine, de sorte que celle-ci sera à la tête d’un nouvel ordre mondial reconfiguré selon les structures du pouvoir global et en fonction des résultats de la crise, voire même la montée de certaines puissances mondiales et le déclin d’autres ?

Ma propre persuasion est qu’il est trop tôt pour tirer des conclusions sur les rapports de force stratégiques de l’après-Coronavirus. La crise perdure. Il faudra, semble-t-il, au moins quelques mois.

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Ce que nous observons en ce moment, ce sont des évolutions rapides qui peuvent être le sommet de l’iceberg de l’impact économique de la crise sur toutes les nations. Toutefois, cela n’empêche d’effectuer des recherches minutieuses et de suivre de près ce qui se passe. Il s’agit bien d’un événement mondial sans précédent à profondes retombées sur tous les pays. La situation aura forcément des implications stratégiques. En revanche, au stade actuel, il est difficile de les définir.

Un autre point mis sur le tapis concerne les éléments de la force globale des États et leur ordre de priorité au milieu de cette crise épidémique. Certains experts pensent que la vulnérabilité de certains pays développés révélée par la crise, des pays dont les systèmes de santé se sont effondrés de manière inattendue qui ne correspondent pas leurs capacités et leur classement mondial, poussera à une révision des priorités de la sécurité nationale de tous les pays.

La cartographie des menaces et des sources de danger au XXIe siècle n’est plus centrée sur les guerres conventionnelles et les conflits armés. Les risques de guerres nucléaires ou d’affrontements militaires mondiaux conventionnels s’amenuisent. Par ailleurs, les niveaux de menace d’épidémies, de maladies, de guerres biologiques et de changement climatique ont pris de l’ampleur en raison du réchauffement planétaire que la communauté internationale laisse d’à côté toujours.

En outre, les menaces militaires elles-mêmes cessent d’être conventionnelles. Elles ont pris la forme de conflits non-conventionnels contre des organismes et des milices terroristes, et d’autres phénomènes tels que le cyberterrorisme, les guerres asymétriques et d’autres menaces dont la plupart ne sont pas compatibles avec les structures traditionnelles de dépenses militaires. Les budgets militaires traditionnels allouent toujours des sommes astronomiques au matériel conventionnel, aux navires de guerre et aux missiles à longue portée.

Les dépenses de santé et d’armement, au niveau mondial et national, se prêtent certainement mieux à la comparaison. En 2019, les dépenses militaires mondiales ont fait un bond de 4 % par rapport à l’année précédente, soit la plus forte hausse de la dernière décennie, pour atteindre 1,73 trillion de dollars. Les dépenses mondiales en matière de santé s’élèvent à environ 7 500 milliards de dollars par an.

Un calcul simple suffit à montrer que le montant par habitant des dépenses mondiales de santé est d’environ 975 dollars, tandis que leur part dans les dépenses de défense est d’environ 224 dollars, ce qui veut dire que les dépenses mondiales de santé sont censées être bien placées dans leur contexte mondial global. Mais cette comparaison n’est pas objectivement et effectivement correcte.

Ce qui pose problème, ce n’est pas la taille des dépenses militaires et de santé mondiales. Le nœud du problème est la carte de la répartition des dépenses militaires et de santé. Aussi, il faut comparer le volume des dépenses avec les besoins dans les deux secteurs. Comme ça, l’image sera plus nette.

Selon des rapports spécialisés, les services de santé de base couvrent encore à peine la moitié des 7,7 milliards de personnes dans le monde. Environ 925 millions de personnes consacrent plus de 10 % de leur revenu aux soins de santé, dont 200 millions y consacrent plus de 25 % de leur revenu annuel.

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Accessibiliser aux soins de santé dans les pays à faibles et moyens revenus nécessite 200 milliards de dollars supplémentaires par an.

On pourrait dire ici que la crise des soins de santé ne s’est pas limitée aux pays en voie de développement, bien au contraire. Les pays occidentaux ont vu leurs systèmes de santé pâtir davantage de la crise du coronavirus. Mais admettons d’abord que l’épidémie s’est surtout concentrée en Chine, aux États-Unis, dans certains pays européens. Quant au Sud, sa prévalence a été plus ou moins faible. La situation sanitaire observée dans certains pays occidentaux peut être due à plusieurs facteurs ; la question n’est pas aussi simple qu’on pourrait l’imaginer.

Les États-Unis et la Grande-Bretagne, par exemple, ont deux lits pour 1 000 personnes, l’Allemagne a 5 et le Japon 7,8. En termes de nombre de médecins par rapport à la population, les États-Unis manquent cruellement. Les États-Unis comptent 2,6 médecins pour 1 000 personnes. L’Allemagne compte 4,3 médecins et l’Italie 4 médecins pour 1 000 habitants. Toutefois, les Américains disposent d’énormes capacités de diagnostic et de traitement de qualité.

Parfois, le problème n’est mesuré seulement par des chiffres, mais aussi par les capacités qualitatives et la formation scientifique. Nous devons tenir compte d’autres variables qui influencent les comparaisons normatives, comme la pyramide des âges de la population. Environ 30% de la population du Japon, par exemple, a plus de 65 ans, contre 22% pour l’Allemagne. Ainsi, une partie des facteurs à l’origine des dépenses plus élevées sur la santé publique est compréhensible dans certains pays développés.

En définitive, la crise du coronavirus donnera une nouvelle leçon à l’humanité : il faut se méfier de toutes les sources de danger et de menace, et se faire attentif à tous les impératifs de sécurité nationale, car les fournitures médicales, les masques et les respirateurs sont devenus un objet de concurrence mondiale.

Ces préoccupations n’affectent toutefois pas la priorité de la force militaire. La puissance militaire ne repose pas uniquement sur les gains en guerre, mais aussi sur l’image et l’influence que l’on veut projeter, la dissuasion des adversaires et concurrents stratégiques, la sauvegarde de la souveraineté des États, leurs exploits socioéconomiques, et la protection de leurs territoires. C’est ce que nous enseigne l’histoire d’aujourd’hui et d’hier.




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