samedi 13 avril - par roman_garev

Poutine : « La vie est une chose simple, mais cruelle »…

Souvenirs de famille de la Seconde Guerre mondialeLe président Poutine évoque l’expérience de sa famille lors du siège de Leningrad


Par Vladimir Poutine – Le 29 mars 2019 – Source Russia Insider

Franchement, mon père n’aimait pas aborder le sujet de la guerre. C’était plutôt comme si j’étais simplement à proximité, lorsque les adultes discutaient ou se rappelaient des choses entre eux. Toute ma connaissance de la guerre – de ce qui est arrivé à ma famille – est née de ces conversations entendues entre adultes. Pourtant, il y avait des moments où ils me parlaient directement.

Mon père était un marin. Il a été appelé en 1939 et a servi dans un escadron de sous-marins à Sébastopol. À son retour, il a travaillé dans une usine à Peterhof [prés de Leningrad] où il vivait avec ma mère. Je pense qu’ils ont même construit une sorte de petite maison là-bas.

Lorsque la guerre a éclaté, il travaillait dans une entreprise militaire, ce qui lui donnait droit à une exemption de la conscription. Cependant, il a d’abord demandé à rejoindre le parti, puis à être envoyé au front. Il a été envoyé dans une équipe de sabotage du NKVD. C’était un petit contingent de 28 personnes qui a été envoyé à l’arrière de l’ennemi pour commettre des actes de sabotage – faire sauter des ponts, des voies de chemin de fer, etc. Presque aussitôt, ils sont tombés dans une embuscade – quelqu’un les avait trahis. Ils sont entrés dans un village, puis l’ont quitté et, quand ils sont revenus quelque temps plus tard, les nazis les attendaient. Ils ont été poursuivis à travers les bois. Mon père a survécu en se cachant dans un marais où il a passé des heures sous l’eau à respirer à travers un roseau. Je me souviens de son histoire. Il a dit que pendant qu’il était dans le marais respirant à travers le roseau, il pouvait entendre les soldats allemands passer à quelques pas de lui, et la façon dont les chiens hurlaient …

En plus de cela, c’était probablement déjà au début de l’automne, c’est-à-dire qu’il faisait déjà froid. Je me rappelle aussi très bien comment il m’a dit que le chef de leur groupe était un Allemand. Citoyen soviétique, mais allemand néanmoins.

Fait intéressant, il y a quelques années, un dossier sur ce groupe a été remis aux archives du ministère de la Défense. Je l’ai toujours chez moi à Novo-Ogaryovo. Il y a une liste du groupe – noms de famille, prénoms, patronymes et brèves descriptions. Il s’agissait bien de 28 personnes et leur chef était un Allemand, exactement comme mon père l’avait dit.

Sur les 28 personnes, seules 4 ont franchi la ligne de front pour revenir de notre côté. Les 24 autres ont été tuées.

Ils ont ensuite été réaffectés à l’armée active et envoyés à Nevsky Pyatachok. C’était probablement l’endroit le plus violent du blocus de Léningrad. Nos troupes ont tenu une petite tête de pont de quatre kilomètres de largeur et environ deux kilomètres de profondeur. C’était censé être une tête de pont pour la future levée du blocus, mais elle n’a jamais été utilisée à cette fin. Le blocus a été rompu ailleurs. Néanmoins, le lieu (Nevsky Pyatachok) a résisté pendant une longue période et les combats ont été exceptionnels. Il y a des hauteurs stratégiques au-dessus et tout autour qui ont essuyé des tirs en permanence. Bien sûr, les Allemands étaient également conscients que c’était le lieu le plus susceptible d’être utilisé pour une percée et essayaient simplement d’effacer Nevsky Pyatachok de la surface de la terre. Il existe des données sur la quantité de métal enfouie dans chaque mètre carré de ce pays. À ce jour, le métal est encore solide.

Mon père m’a raconté comment il avait été blessé. La blessure était grave et il a passé le reste de sa vie avec des éclats d’obus dans la jambe, tous les fragments n’ayant pas pu être enlevés. Sa jambe lui faisait toujours mal et il n’a jamais pu redresser correctement son pied par la suite. Ils ont choisi de ne pas toucher aux petits fragments pour éviter de briser l’os. Et Dieu merci, ils ont gardé sa jambe quand il aurait pu être amputé – il avait un bon médecin. Il a été affecté d’une invalidité de niveau II. En tant que vétéran handicapé, il a finalement eu un appartement. C’était notre premier appartement séparé – un petit endroit de deux pièces. [Aparté : avant cela, les Poutine vivaient dans un appartement collectif, où plusieurs familles partageaient les installations, le couloir et la cuisine, et dormaient dans des pièces séparées]. Avant de recevoir l’appartement, nous vivions dans le centre-ville et nous devions maintenant déménager, pas tout à fait à la périphérie, mais dans une zone nouvellement construite. Cela ne s’est pas produit immédiatement après la guerre, mais lorsque je travaillais déjà au KGB. À ce moment-là, on ne m’a pas donné d’appartement, mais mon père a finalement eu le sien et cela a été une grande source de bonheur.

Mon père a raconté comment il a été blessé :

Avec un camarade, il effectua une petite sortie à l’arrière des Allemands, rampant, rampant, puis cela devint à la fois drôle et triste. Ils atteignirent un bunker allemand, d’où émergea un énorme type qui les regarda droit dans les yeux. Ils ne pouvaient pas se lever car ils étaient sous la menace de la mitrailleuse. « L’homme nous a regardés avec beaucoup d’attention » a dit mon père « Il a sorti une grenade, puis une autre et les a jetées vers nous. Bien et… » La vie est une chose simple, mais cruelle.

Quel était son plus gros problème quand il a repris conscience ? Le fait que c’était déjà l’hiver. La Neva était bloquée par les glaces et il devait en quelque sorte se rendre de l’autre côté pour obtenir de l’aide et des soins médicaux spécialisés. Cependant, il n’était pas en état de marcher.

Certes, il a essayé de retrouver sa famille de ce côté-ci de la rivière. Mais peu de gens étaient disposés à le transporter de l’autre côté parce que cette partie de la Neva était exposée à des tirs d’artillerie et de mitrailleuses. Il y avait peu de chance d’atteindre la rive opposée. Cependant, par hasard, un de ses voisins de la maison de Peterhof [où les Poutine habitaient] est apparu . Et ce voisin n’a pas hésité à le traîner pour traverser, il l’a même emmené jusqu’à l’hôpital. Ils ont tous les deux survécu à l’expédition. Le voisin a attendu à l’hôpital, s’est assuré qu’il était opéré et a déclaré : « Eh bien, maintenant, vous allez vivre, mais je vais mourir. » Et il est parti.

J’ai plus tard demandé à mon père si cet homme était vraiment mort. Il a déclaré qu’il n’avait plus jamais entendu parler de lui et qu’il croyait qu’il avait été tué. Il n’a jamais pu oublier cet épisode et cela le tourmentait énormément. Je me souviens de cela dans les années 1960 – je ne me souviens pas de l’année exacte car j’étais encore très jeune à l’époque – mais au début des années 60, mon père est soudainement rentré à la maison, s’est assis et a commencé à pleurer. Il avait rencontré son sauveur dans un magasin à Leningrad. Comme lors de leur précédente rencontre, c’était un hasard, une chance sur un million, que les deux hommes soient dans le même magasin au même moment. Ils se reverraient plus tard chez nous. Ma mère m’a raconté comment elle avait rendu visite à mon père à l’hôpital où il reposait après avoir été blessé. Ils avaient un petit enfant qui n’avait que trois ans à ce moment-là, la période du blocus et de la faim. Mon père lui a fait passer clandestinement ses rations d’hôpital et elle les a emmenées à la maison pour nourrir leur enfant. Lorsqu’il a commencé à s’évanouir de faim à l’hôpital, les médecins et les infirmières ont compris ce qui se passait et ont empêché ma mère de lui rendre visite à nouveau.

Puis son enfant lui a été enlevé. Comme elle l’a rappelé par la suite, cela s’est fait sans préavis, dans le but de sauver les jeunes enfants de la famine. Les enfants ont été amenés dans des orphelinats pour une évacuation ultérieure. Les parents n’ont même pas été consultés.

L’enfant est tombé malade là-bas – ma mère a dit que c’était la diphtérie – il n’a pas survécu. On n’a même pas dit à mes parents où il avait été enterré et ils ne l’ont jamais su. L’année dernière, certaines personnes que je ne connais pas, travaillant de leur propre initiative, ont fouillé dans les archives et trouvé des documents concernant mon frère. Et c’était vraiment mon frère, car je savais qu’après avoir fui Peterhof devant les troupes allemandes qui avançaient, mes parents vivaient avec un de leurs amis – et je connaissais même l’adresse. Ils vivaient sur le « canal de l’eau » (Vodny Kanal). Il aurait été plus approprié de l’appeler le « canal de dérivation » (Obvodny Kanal), mais à Leningrad, il s’appelait le « canal de l’eau ». Je sais pour sûr qu’ils ont vécu là-bas. Non seulement l’adresse, mais le nom, le prénom, le patronyme et la date de naissance correspondaient [avec les archives de l’hôpital]. C’était bien sûr mon frère. Le lieu d’inhumation était le cimetière Piskaryovskoye. Même le site exact a été trouvé.

On n’avait rien dit à mes parents. De toute évidence, d’autres choses étaient plus importantes à l’époque.

Donc tout ce que mes parents m’ont dit de la guerre était vrai. Pas un seul mot n’a été inventé. Pas un seul jour n’a été déplacé. Tout ce qu’on m’avait dit à propos de mon frère, du voisin, et du chef de groupe allemand – tout concordait, tout était confirmé de manière incroyable. Après que mon frère a été emmené et que ma mère était restée seule, mon père a finalement pu marcher avec des béquilles et rentrer à la maison. Lorsqu’il se dirigea vers son immeuble, il vit qu’il y avait des préposés aux soins qui portaient des corps à l’entrée. Il a identifié l’un d’eux comme étant ma mère. Il s’approcha d’eux et il lui sembla qu’elle respirait. Il a dit aux infirmières : « Elle est toujours en vie ! », « Elle mourra en chemin », ont-ils déclaré, « elle ne survivra pas maintenant. » Il les frappa ensuite avec ses béquilles et les força à la ramener dans l’appartement. Ils lui ont dit : « Eh bien, nous ferons ce que vous dites, mais sachez que nous ne reviendrons pas ici avant deux, trois ou quatre semaines. Vous devrez alors vous en occuper vous-même. » Mon père l’a soignée pour la ramener à la vie. Elle a survécu. Elle a vécu jusqu’en 1999. Mon père est mort à la fin de 1998.

Après la levée du blocus, ils se sont installés dans la province de Tver, la patrie de leurs parents, et y ont vécu jusqu’à la fin de la guerre. La famille de mon père était assez nombreuse. Il avait six frères, dont cinq ont été tués à la guerre. C’était un désastre pour la famille. Les parents de ma mère sont également morts. J’étais un enfant tardif puisque ma mère m’a donné naissance à l’âge de 41 ans.

Notre situation n’était pas unique. Après tout, il n’existait aucune famille dans laquelle personne ne soit mort, ou qui ne souffrait pas de chagrin, de malheur et de tragédie. Cependant, mes parents ne nourrissaient aucune haine pour l’ennemi, ce qui est tout simplement incroyable. Pour être honnête, je ne peux toujours pas bien le comprendre. Maman était généralement une personne très gentille et douce. Je me souviens l’avoir entendu dire : « Quel genre de haine peut-on avoir contre ces soldats ? Ce sont des gens simples et ils meurent aussi dans la guerre. » C’est incroyable. Nous avons été élevés avec des livres et des films soviétiques… et nous les avons détestés [les Allemands]. Mais, en quelque sorte, elle ne portait pas cela en elle. Je me souviens encore de ses paroles : « Qu’est-ce que vous pouvez avoir contre eux ? Ils sont aussi des travailleurs acharnés, tout comme nous. Ils ont simplement été forcés d’aller au front. »

Voilà les mots dont je me souviens à propos de mon enfance.

Vladimir Poutine

Cet article est paru à l’origine en russe dans Russian Pioneer, traduit en anglais par Kristina Aleshnikova.

Traduit par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone



17 réactions


    • roman_garev 13 avril 11:56

      @relou
      Pareils, ces enfances et ces chefs, n’est-ce pas ?


    • Paul Leleu 14 avril 01:45

      @relou

      relire aussi « la fin de l’homme rouge » de Svtelana Alexievitch... c’est tout à fait cette ambiance, cette histoire, et cette philosophie...

      un livre absolument remarquable (et je suis pourant un sacré pisse-froid comme vous le savez !)


  • gaijin gaijin 13 avril 17:23

    en effet la vie est une chose simple

    des crétins la rendent cruelle ........


    • Paul Leleu 14 avril 01:43

      @gaijin

      je pense pour ma part que la cruauté fait parti de la vie... à commencer la naissance qui nous condamner à la mort... d’autre part, la vie est quelque chose d’implacable : ce que tu ne fais pas, ne se fera pas ; ce que tu laisses passer, ne repassera pas... et mille autre choses...

      il existe évidemment des crétins... encore que... dans le TAO, il n’existe pas de crétins... il y a le vide et le plein, le yin et le yang, etc... les « crétins » ne sont qu’un des élements du mystère global...

      je pense sincèrement et farouchement que la cruauté fait partie de la vie...

      après, ça ne veut pas dire que je soutiens les « crétins »... mais je ne crois pas que la vie puisse être « heureuse » mais que des « crétins » la gacheraient... je pense que la vie par elle même est cruelle... et les crétins, c’est autre chose...

      mais ce n’est que mon propre sentiment sur ces choses...


    • velosolex velosolex 14 avril 02:58

      @Paul Leleu
      Il a deux choses d’infini, disait Einstein.« L’espace, et la connerie humaine. Mais pour l’espace je n’en suis pas tout à fait sûr ! ». 
      Je dirais qu’il y en a d’autres. La douleur par exemple, et aussi la cruauté parfois. Quand la douleur est d’origine gratuite, liée à la cruauté, alors elle devient insupportable. Contrairement à ces moments où l’on vous tend la main. 

      Il faut faire attention aux éléments de langage. Du crétin au parasite, on fabrique les sous hommes, ceux qui ne mériteraient pas de vivre, et dont la mort peut transformer en héros national ceux qui appuient sur la gâchette. Tous les régimes totalitaires ont développé ce genre de logique boiteuse. Et généralement l’assurance d’avoir raison, de travailler pour l’histoire, même et surtout quand c’est pour sa propre vanité. 
      Il existe des antidotes. La compassion naturelle chez certains, alliée au courage. Plus facile à dire en temps de paix. Revient toujours la question « Qu’est ce que j’aurais fait à sa place ?..La culture ne permet pas de s’exclure de la médiocrité. Tout de même certaines choses peuvent y participer. Le livre d’Alexievitch » la fin de l’homme rouge", dont quelqu’un a déjà parlé ici, et tous ses écrits en général, pétris d’humanité, témoignages d’expériences différentes, passant des victimes aux bourreaux, des maitres aux supplétifs, fait de 1000 voix est un de ces livres que chacun devrait lire, pour mieux affronter l’indicible. 
       


    • alinea alinea 14 avril 20:45

      @Paul Leleu
      Ce qui est notable tout de même c’est que si toutes les bêtes ont une vie cruelle parce que proies face à leurs prédateurs, ou prédateurs face à une sélection impitoyable pour survivre, tandis que l’homme se concocte tout seul son enfer, lui face à son congénère,ce qui n’est, convenons-en, pas banal !
      Si on se contentait de la cruauté naturelle, cela nous suffirait amplement !


  • DACH 13 avril 19:38

    Témoignage de vie fait d’authenticité et d’humanité. Il est utile de faire connaître un témoignage de cet ordre qui rend un peu plus ridicule toutes les vociférations et imprécations habillées d’idéologies qui s’avèrent fumeuses....


    • Aimable 13 avril 20:55

      @DACH
      Après avoir vécu cela on peut comprendre qu’il soit un des rares chefs d’état a savoir ce que vit et ressent son peuple .
      Quant aux autres , nous on avons un exemple chez nous .


  • EL Yagoubi 14 avril 00:02

    Un témoignage cru qui s’achève dans cette une question avec une belle réponse :

    "« Qu’est-ce que vous pouvez avoir contre eux ? Ils sont aussi des travailleurs acharnés, tout comme nous. Ils ont simplement été forcés d’aller au front. »


  • velosolex velosolex 14 avril 03:10

    « Citoyen soviétique, mais allemand néanmoins. »

    Je reviens sur cette vérité. L’URSS a été un conglomérat de peuples parfois de cultures et de langues différentes. Les minorités allemandes, dispersées dans toute l’europe de l’est, jusqu’en Alsace, jonglant souvent sur deux cultures, ont été le prétexte et l’occasion pour Hitler de se lancer dans la guerre, en lançant cette fameuse politique de protection des minorités, ceux des sudètes inaugurant la guerre. 


  • JMBerniolles 14 avril 09:24

    Merci pour cet article qui permet de mieux comprendre Vladimir Poutine, notamment son attitude devant de possibles escalades guerrières. Incroyable aussi le courage et l’ouverture d’esprit de ses parents... Cela donne aussi une idée de ce qu’ont vécu les soviétiques pendant cette guerre qu’ils ont fini par gagner


  • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 14 avril 15:50

    @Auteur

    Merci pour cet article, il donne un éclairage intéressant sur la vie de cet homme extraordinaire pourtant si ordinaire !


  • phan 14 avril 19:31
    Trump : « La réalité alternative est une chose simple, mais cruelle... », son grand père a niqué sa mère.

  • microf 15 avril 10:32

    Le Président Poutine, le Mozart de la politique.


  • biquet biquet 15 avril 16:30

    Franchement on en rien à foutre du père de Poutine, s’il fallait s’intéresser à tous les pères des chefs d’Etat actuels, il n’y aurait que ça sur AV. C’est une bonne raison pour arrêter de proposer des articles, qui sont systématiquement refusés, peut-être que si j’avais parlé de la main de ma sœur, ça aurait paru sur AV.


    • roman_garev 15 avril 21:11

      @biquet
      Merci de nommer des « chefs d’État actuels » dignes d’intérêt quelconque pour eux-mêmes...
      Sinon allez vous faire ... ailleurs comme vous le dites. Ce n’est pas votre lecture, donc dégagez.


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