mardi 20 janvier 2015 - par astus

Qu’est-ce que le fanatisme ?

Ce billet porte sur la question de savoir ce qu’est le fanatisme au moyen de trois approches ayant des liens étroits entre elles mais qui n’ont pas la prétention d’être exhaustives même si elles peuvent constituer la base d’une réflexion sur ce sujet. Ces trois axes, qui sont soudés entre eux par la violence, sont les suivants : la relation bourreau-victime, le rapport au symbolique, et l’altérité.

Reviens Allah ils sont devenus fous

 

1/ L’inversion du bourreau et de la victime

Pour illustrer ce thème voici quelques exemples empruntés à l’histoire récente : l’inquisition et la sorcellerie, le nazisme, et les caricatures du Prophète.

On sait que l’inquisition créée au XIIe siècle en France par l'Église catholique romaine a eu pour but principal de lutter contre les hérésies afin de protéger le dogme en se dotant d’un tribunal ecclésiastique qui accordait une grande importance à l’aveu, obtenu éventuellement par la torture, ce qui est à l’opposé des juridictions actuelles ou l’accusation s’appuie principalement sur des preuves obtenues sans violence. La chasse aux sorcières, accusées de satanisme, de savoirs occultes ou de sexualité débridée, rentrait dans les attributions de l’inquisition et beaucoup d’entre elles ont été brulées en France jusqu’au XVIIIe siècle. Le fait important dans ces crimes inquisitoriaux est qu’il entraine ipso facto une inversion des valeurs entre le bourreau situé dans le camp du bien alors qu’il torture, condamne et tue, alors que la victime est obligatoirement située du côté du mal, parce que celui-ci est supposé s’être incarné dans la personne elle-même. C’est donc parce qu’il faut combattre le diable et protéger la société de toute « infection » que la victime doit recevoir les châtiments prévus. On retrouve parfois cette même rhétorique dans les cas de viol.

Le nazisme a fait un nombre plus considérable encore de victimes au nom d’une idéologie que l’on pourrait qualifier de religion sans dieu, laquelle préconisait de supprimer tous les individus ne correspondant pas au dogme d’une pureté hypothétique de la race aryenne. Juifs, tziganes, homosexuels, ou malades mentaux, enfants comme adultes, sont alors apparus comme les seuls responsables et coupables d’être ce qu’ils étaient et de ne pas être ce qu’il aurait fallu qu’ils soient. On a donc là aussi l’exemple d’une inversion des valeurs qui place le bourreau dans le camp du bien alors que les victimes réelles sont rejetées et persécutées parce que coupables d’incarner le mal et d’attenter à la pureté d’une race aryenne obsessionnellement recherchée par ces idéologues totalitaires. Ceux-ci, pourtant très minoritaires au début comme l’a attesté Martin Niemöller, pasteur protestant arrêté en 1937 qui a survécu au camp de Sachsenhausen puis de Dachau, ont vite trouvé par mimétisme un terreau favorable qui fit ensuite leur force, ce qui incite à la prudence.

L’exemple des caricatures montre qu’un processus similaire est également à l’œuvre. Dans ce cas les terroristes qui déciment ceux qui dessinent le font car ils s’estiment victimes de représentations graphiques qui reposent sur des traditions de liberté anciennes dans notre pays et publiées dans le cadre d’une république laïque dont les seules lois effectives sont issues d’un processus électif démocratique et non d’une vérité révélée. Cela n’empêche pas que dans leur système de pensée totalitaire et paranoïaque ces bourreaux s’estiment persécutés par des hérétiques et donc par des suppôts du démon qu’il faut éradiquer au nom du bien, comme sous l’inquisition mais de façon plus expéditive encore et sans tribunal. Avec cette pensée pervertie il est alors facile pour ces fanatiques de justifier que le meurtre est en réalité un acte absolument normal et qu’il n’existe aucune disproportion dans les moyens utilisés de part et d’autre, ce qui revient à la négation de ce qui constitue fondamentalement l’être humain, à savoir son langage et ses capacités à communiquer.

2/ L’attaque du symbolique

Chacun sait depuis Ferdinand de Saussure que le mot n’est pas la chose qu’il représente et qu’il y a une coupure fondatrice du symbolique entre le signifiant (le mot) et le signifié (la chose désignée, qui peut aussi être un concept abstrait). Tout le monde connaît le fameux tableau de Magritte intitulé « Ceci n’est pas une pipe » qui justement en représente une. Les mots du langage, les dessins, les caricatures, ou les peintures nous permettent donc de nous représenter le réel sans jamais se confondre avec lui. Cette spécificité symbolique unique dans l’évolution des espèces (qui ne signifie pas que les animaux et même les plantes, ne communiquent pas aussi entre eux) est fondatrice de l’humanité et constitue probablement le principal moyen de son acculturation depuis l’avènement progressif de la parole. Force est alors de constater que le fanatisme, comme tous les totalitarismes, vise d’abord le langage et tous ceux qui l’incarnent : intellectuels, enseignants, écrivains, artistes etc. Dans l’histoire on a brûlé beaucoup de sorcières et de prétendus hérétiques mais plus encore de livres parce qu’ils sont le moyen de diffuser le savoir et la culture. Boko Haram signifie que « l'éducation est un péché ». On est donc là dans un registre assez semblable à celui des malades psychotiques qui ne font pas de différence entre une représentation mentale (une pensée, un affect, un fantasme, une hallucination, un délire) et la réalité objective, en tous cas partagée par suffisamment d’autres personnes. L’histoire des caricatures montre clairement que quand cet écart symbolique est contesté ou détruit cela interdit toute exégèse des textes qui sont alors considérés de façon strictement littérale, et que cette pensée adhésive les prive de toute compréhension ou signification. Des mystiques ou commentateurs de l’Islam profondément respectés par les musulmans et les chrétiens, comme El-Ghazâli (1) ou Averroès (2) au XIe et XIIe siècle, pourtant en désaccord entre eux sur la question de savoir si la philosophie avait ou non sa place auprès de la religion, aboutirent pourtant tous deux à la même conclusion, à savoir que l’interprétation des textes religieux sont avec le doute indispensables à la foi car ils lui donnent un sens sans lequel la croyance demeure une coquille vide.

3/ Le refus de l’altérité

Dans la pensée totalitaire incarnée par le fanatisme, qu’il soit religieux, politique, voire même scientifique, il n’y a aucune place pour l’altérité et la différence. Pour un fanatique l’enfer c’est l’Autre. Pourtant le fanatique n’est jamais seul, il est seulement entouré de clones et tous ces clones disent, pensent et font la même chose sans aucun écart possible. L’idéologie qui sous-tend ces fanatiques leur tient lieu de pensée, comme dans une secte, car ils ne peuvent en avoir par eux-mêmes, et aussi d’identité substitutive à la leur propre, car elle est déficiente et lacunaire. Cela explique pourquoi ils ont un réel besoin de se cramponner tous ensemble à une sorte de colonne vertébrale clanique qui les tient unis et entiers face aux angoisses qu’ils ressentent. Le fait d’être contre tous ceux qui sont différents est le ciment du groupe permettant à celui-ci de vérifier sans cesse la vérité de leur croyance au lieu de tenter d’en comprendre le sens. Et pour se prémunir d’une altérité ressentie comme une altération criminelle de leur foi, ce qui est insupportable pour tous ces fanatiques, il faut un cordon sanitaire strict, ou un clivage entre celle-ci et les actes qui peuvent en découler afin de la maintenir pure de tout mélange. Si celui-ci se produit néanmoins, même de façon anodine, il devient alors obligatoire de faire cesser cette violation en s’identifiant à ceux qui sont perçus comme des agresseurs et donc les attaquer immédiatement pour inverser la relation bourreau-victime évoquée plus haut.

« Langue sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrit Alain Bentolila (…) « nous devons donc apprendre (aux enfants), à l’école comme à la maison, qu’ils ont le droit de questionner la vérité proférée qui que soit celui qui la profère (…) Pour que nos élèves reconnaissent la barbarie et la combattent, pour qu’ils ne confondent pas bourreaux et héros, il ne suffira pas de leur fabriquer à la hâte des kits de "bien-pensance" ou des chartes de bonne conduite intellectuelle et morale (…) Notre école doit mettre l’éthique au cœur même des apprentissages. »

 

  1. « Car celui qui ne doute pas n’examine pas, celui qui n’examine pas n’aperçoit pas, et celui qui n’aperçoit pas demeure dans l’aveuglement et la stupeur » El-Ghazâli (« La balance des actions »).
  2. Voir « Le discours décisif » d’Averroès au sujet du verset 7 de la sourate 3 du Coran.

 

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Ceci n’est pas une pipe


10 réactions


  • CHALOT CHALOT 20 janvier 2015 11:57

    une invitation à discuter de l’avenir d’AGORAVOX
    à l’occasion de son 10ème anniversaire
    http://www.agoravox.fr/tribune-libr...


  • astus astus 20 janvier 2015 12:19

    Merci CHALOT !


  • Le p’tit Charles 20 janvier 2015 13:22
    Qu’est-ce que le fanatisme ?...Pour faire court...LA BARBARIE...de l’humanité tout simplement.. !

    • astus astus 20 janvier 2015 13:36

      Oui, bien sûr, mais quand la barbarie (qui n’est pas que religieuse, comme on l’a vu notamment au siècle dernier) s’efforce pour sa propagande d’attaquer le langage, alors les mots sont l’arme la plus efficace. On ne gagne pas contre le fanatisme en retournant contre lui les mêmes armes qu’il utilise.

      Les mots sont le seul rempart à la violence, avec la compréhension des mécanismes qui sont en jeu. 

    • Le p’tit Charles 20 janvier 2015 14:28

      Allez dire (que les mots) sont le seul rempart à la violence à Staline-Hitler-Mao- et tellement d’autres.. ?


    • astus astus 20 janvier 2015 14:43

      Effectivement quand, par lâcheté ou soumission, le processus destructif a pris trop d’ampleur, il est trop tard. C’est avant d’en arriver là qu’il faut se bouger, ce qui passe par des choix politiques et diplomatiques (qui n’ont pas été excellents par le passé) mais aussi par la citoyenneté au quotidien, et l’éducation. Mais aujourd’hui en France je ne crois pas qu’il soit trop tard et je reste optimiste en dépit des nuages qui obscurcissent le ciel de la raison. 


    • Ouallonsnous ? 21 janvier 2015 00:42

      Le fanatisme, ce peut être celui de l’état où des états !

      Les attaques menées, récemment, en France contre l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » et le magasin ont fait réagir, avec suspicion, beaucoup d’observateurs au vue des incohérences relevées et les objectifs supposés visés. La question posée, dans toutes les actions de ce genre, est à qui profite le crime et qui dessert-il ?

      La réponse naturelle est qu’il n’est pas dans l’intérêt des musulmans dans la mesure où il les stigmatise bien qu’ils soient, dans leur majorité, contre cet hebdomadaire qui ne cesse de s’attaquer, sournoisement, à leur religion en synchronisation avec des milieux sionistes – hostiles à l’Islam et aux musulmans – qui ont « récupéré » ce journal dont la satire, auparavant « gauchiste », était crainte par tous les milieux politiques surtout de France.

      Sa métamorphose en un instrument « anti-islam » par sa soumission inconditionnelle à ces milieux ‘sionisés’ fait de lui une cible « potentielle » de la communauté musulmane d’autant que l’ingérence de la France et son engagement actif dans ce que l’on appelle le « printemps arabe » est un autre motif ‘indiscuté’ d’une attaque « terroriste » islamiste par revanche !

      Or le comportement de ce commando n’a pas de lien avec l’idéologie djihadiste… En effet, des membres ou des sympathisants des Frères musulmans, d’al-Qaïda ou de Daesh ne se seraient pas contentés de tuer des dessinateurs athées, ils auraient d’abord détruit les archives du journal sous leurs yeux, sur le modèle de ce qu’ils ont fait dans la totalité de leurs actions au Maghreb et au Levant.

      Pour des jihadistes, le premier devoir c’est de détruire les objets qui, selon eux, offensent Dieu, puis de punir les « ennemis de Dieu ».

       C’est donc un échantillon de la stratégie du ‘choc des civilisations’ conçue à Tel Aviv et à Washington… Plutôt que de considérer cet attentat … comme une vengeance islamiste contre le journal …qui multiplia les ‘unes’ anti musulmanes, il serait plus logique d’envisager qu’il soit le premier épisode d’un processus visant à créer une situation de guerre civile… »

      Il est ainsi aisé de considérer cet attentat comme étant un « False flag » ; techniques d’actions très utilisées par la CIA et le Mossad qui sont « des opérations secrètes destinées à tromper le public de telle manière que les opérations apparaissent comme si elles sont menées par d’autres entités. » Ce sont des mensonges, une altération délibérée de la vérité utilisée comme tactique de propagande.

      Il y a donc de fortes présomptions que dans cette offensive terroriste, sur le sol français, que les services secrets, américains et israéliens agissant pour l’UE/OTAN, avec des complicités sionistes françaises et la passivité de la police française, au nom des islamistes aient manipulés les frères Kouachi à commettre ce crime contre « Charlie Hebdo ». Le sauront-nous un jour ?

       


    • astus astus 21 janvier 2015 08:36

      Cet article porte sur un essai de compréhension des mécanismes qui sont a l’œuvre dans le fanatisme. Sur les causes du terrorisme je vous renvoie à un précédent article qui est ici : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pourquoi-ce-terrorisme-162002

      Mais je ne partage pas vos théories complotistes. 

  • Richard Schneider Richard Schneider 20 janvier 2015 15:59

    Bon article, intéressant et pondéré. À lire avec application. Et retenir la citation d’El-Ghazali qui annonce le Cogito...


    • astus astus 20 janvier 2015 16:22
      Merci Richard Schneider pour ce lien avec le Cogito que je n’avais pas perçu d’emblée car son oeuvre s’inscrit dans un contexte de profond mysticisme. Mais après tout Descartes était aussi croyant. Et cette citation complémentaire :
      « Qui n’examine pas ne croit pas et qui ne doute pas n’examine pas » (Erreur et délivrance) insiste bien sur le fait que le scepticisme est une dimension essentielle de la foi (mais aussi de la raison), ce que les fanatiques religieux de notre époque (et aussi certains rationalistes ratiocinants) semblent avoir oublié.
      Bien à vous.

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