mardi 9 novembre 2010 - par
Quand l’homme devient de la merde !
« J’ai l’impression d’être une merde ! » Ainsi s’exprimait une jeune femme anonyme sur les ondes de France Inter, témoignant au micro en attendant de passer à l’épicerie du secours catholique, ticket en main, comme à la Sécu. Cette dame trentenaire n’est qu’une française moyenne, venue quémander pour se nourrir, elle, sa fille de douze ans et son conjoint. Il y a deux ans, ce couple vivait avec des dépenses standard, quelques restos, cinés, vacances. Le chef de cette famille était dessinateur industriel, métier assez bien payé. Le sort fit que son emploi fut supprimé. Direction pole emploi. Pour obtenir un petit boulot de bagagiste. Et là, impossible de boucler les fins de mois pour ce jeune couple qu’on imagine encore locataire dans un logement correct mais à un prix prohibitif compte-tenu du nouveau salaire de monsieur. Des situations comme ça, il en existe des centaines de milliers en France.
Le secours catholique a recensé dans ses statistiques pour 2009 un million et demi de visites dans ses services. Beaucoup de jeunes, des couples, des chômeurs, des ménages qui une fois payées les dépenses incompressibles n’ont plus que 250 euros pour vivre. Ou un peu plus mais c’est quand même invivable, surtout pour un couple. D’où ce sentiment d’être de la merde, ce qui constitue une double peine. Non seulement le matériel n’y est pas mais en plus, on perd l’estime de soi. La récession économique n’a fait qu’aggraver la situation et le secours catholique chiffre à 80 000 le nombre supplémentaire de visites en 2009 par rapport à l’année précédente. La pauvreté s’accroît alors qu’elle était déjà bien installée les années précédentes. Il y a quelques jours, la presse a annoncé l’achat de stock options par le directeur général de LVMH qui les a aussitôt revendues. Bénéfice, près de 20 millions d’euros. Mettre en opposition le montant de ces actions et les 300 euros par mois d’un pauvre constitue une rhétorique des plus banales, sorte de fragment d’un discours que pourrait prononcer Olivier Besancenot. Même si le NPA paraît inopérant dans le champ idéologique, il est l’un des rares partis à dénoncer de temps à autre la précarité et le scandale que représentent les profits des grandes fortunes. Ce qui est inquiétant, c’est que la lutte contre la pauvreté devrait être une priorité nationale mais que les gouvernants parlent et agissent comme si cette situation était une fatalité plus ou moins lié à la crise.
Pendant ce temps, le gouvernement continue sur sa lancée alors que l’Elysée fait durer le suspense de la Matignon academy et que les médias se prêtent au cirque. Les analystes parlent d’une reprise éventuelle en 2011, à laquelle les Français ne croient pas. Mais il y a méprise, car en quoi cette reprise, même avec deux points de croissance, pourrait changer l’état de la pauvreté. N’importe quel économiste sérieux sait que pour résorber ce problème en jouant sur l’emploi, il faudrait cinq points de croissance pendant de longues années. C’est illusoire, comme ces aboiements de chef syndicaux qui après avoir perdu la bataille des retraites, veulent aller au combat de l’emploi. Oui mais comment absorber tous ces gens privés de travail, jeunes et seniors notamment ? Les centrales syndicales n’ont jamais créé le moindre emploi, excepté celui de représentant du personnel dans une grosse boîte. L’emploi, ce sont les entreprises qui le créent, quand il y a de la demande, ce qui suppose une solvabilité et une dynamique économique. Or on le sait très bien, l’argent est détruit dans les trous noirs des grandes fortunes, des paradis fiscaux, des investissements spéculatifs et pour finir dans les dettes nationales. La monnaie de circule pas et de là vient le problème de la pauvreté dans les nations les plus industrialisées.
Alors qu’Alain Finkielkraut cherche encore à comprendre l’énigme de la Shoah qui n’a pas livré tous ses secrets, nos penseurs feraient bien de se demander comment une société riche comme la France tolère-t-elle tant de misère et de pauvreté. A se demander si cette insécurité économique n’arrange pas les profiteurs de main d’œuvre à bas prix. Bosser et taisez-vous, dit le chef, vous pourriez être viré et vous retrouver comme ces gens au secours populaires. Bossez, vous avez au moins une dignité, pas comme ces gens qui sont dans la merde et qui s’y voient comme une image reflétée par ce miroir grisâtre de la misère. La pauvreté, c’est aussi un instrument pour gouverner. Tant que les pauvres ne se révoltent pas le pays reste gouvernable. Quelle est la nature humaine qu’on voit se dessiner dans ces sociétés où les uns vivent dans une scandaleuse opulence, où nombres ont un confort conséquent, alors que les pauvres subissent le chantage au logement, devant payer des loyers servant à renforcer les revenus des classes aisées. Quelle est cette humanité qui fabrique de la merde humaine ? En reprenant une formule d’Hannah Arendt, on pourrait dire que le système capitaliste financiarisé est un Janus dont une face s’habille en Prada alors que d’un autre côté, une sous société représente l’anus de ce système.
De quoi cette humanité est-elle le nom ? Quelle est l’essence de cette humanité devenue au 21ème siècle ? Philosopher, c’est en premier lieu poser des questions.


