samedi 25 avril - par astus

Questions politiques et pandémie

 Politiciens et religieux semblent aujourd’hui avoir fait de la pensée paradoxale, ou double lien, un mode essentiel de communication contre lequel les chercheurs de Palo Alto nous avaient pourtant mis en garde. C’est le cas pour l’injonction contradictoire sur le port du voile, une obligation qui n’en est pas, et pour les masques, hier inutiles, mais indispensables à présent. Ou pour un confinement systématique, mais « en même temps » variable…

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 Il est d’ailleurs curieux qu’à la place d’un espace de sécurité à préserver (proxémie) il soit partout question de maintenir une « distanciation sociale » pour se prémunir d’un contact jugé trop proche avec autrui, ce qui peine à masquer de bien réelles distances sociales entre les individus et les groupes dont peu de personnes se sont préoccupées jusque-là. Il est pourtant incontestable à présent que cette pandémie est un révélateur d’inégalités qui menace surtout les couches les moins favorisées de la société mal rémunérées et protégées, ce qui permet à d’autres de continuer à y vivre dans de meilleures conditions. Quant aux soignants, déboutés il y a peu de leurs revendications par le pouvoir, voici qu’ils sont à présent portés au pinacle et donnés en exemple. Les faits et leurs contraires peuvent donc être tous vrais « en même temps » ce qui est la signature caractéristique du « double bind ».

 Chacun peut ainsi faire le constat de Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots ». Et c’est sans doute pour cela, qui résonne comme un aveu d’impuissance ou de perfidie, que le sens des mots est parfois si élastique. On remarquera par exemple que le confinement qui est synonyme d’isolement, de réclusion ou d’enfermement renvoie en réalité aux confins (cum finis) c’est à dire aux extrémités d’un territoire a priori vaste et finalement mystérieux. Mais il est pourtant tout à fait normal de croire aujourd’hui que lorsqu’on est contraint de rester coincé au même endroit sans sortir c’est que l’on est en réalité parfaitement libre d’explorer un espace immense. La novlangue de George Orwell, dans laquelle chaque terme signifie son contraire, comme « la guerre c’est la paix », est donc bien une variable d’ajustement politique confirmant que l’altération du sens des mots mène à d’autres risques, ce qui faisait dire à Camus que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde  ».

 Mais ce confinement contraire à une libre circulation des biens et des personnes, qui est un droit constitutionnel, pose aussi la question de savoir quelles sont les principales missions d’un État comme le nôtre. On peut alors se demander si le fait qu’il veuille garantir la santé de tous, même contre leur gré au nom de cette « violence physique légitime de l’État » dont parle Max Weber, n’est pas comparable au parent qui use préventivement d’autorité contre des enfants possiblement rebelles. Car si un État prétendument bienveillant occupe cette fonction parentale il court alors le risque, à moins qu’il ne le désire, de maintenir chacun dans une position infantile (infans : celui qui ne parle pas) contraire à celle de citoyen responsable. Et si gouverner c’est prévoir cela signifie de rendre accessible à tous : nourriture, logement, justice, éducation, défense, et moyens de santé publique. Mais ce n’est pas la même chose d’anticiper des hôpitaux bien pourvus et correctement répartis sur le territoire que de vouloir incarner par la contrainte un idéal du Bien probablement hors d’atteinte. Or c’est à nouveau le résultat d’un autre abus de langage qui confond le «  droit aux soins », légitime dans un État développé, mais qui suppose des moyens, avec le « droit à la santé » qui n’existe nulle part ailleurs que dans les rêves de démagogues.

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 Or il est clair que le pouvoir actuel a exigé ce confinement par impossibilité à fournir les moyens nécessaires qui n’ont pas été provisionnés depuis longtemps, et même largement appauvris depuis lurette. Rien n’était prêt, mais les mêmes qui regrettent aujourd’hui cette impéritie ont aussi chéri leurs causes. Car il fallait rationaliser les industries les services et les hôpitaux pour le bénéfice de tous, même si cela conduisait de facto « en même temps » à un management stupide tenant le facteur humain pour atout négligeable. Certes des voix se prononcent aujourd’hui pour un retournement radical de la situation présente parce que le confinement a créé une chaîne de solidarité souvent capable de transcender l’égoïsme naturel de chacun. Mais si ces mouvements sont bien utiles et réels, on peut douter de leur durabilité et de leur universalisme au long cours comme si un TGV lancé à pleine vitesse pouvait aisément changer de direction. Et c’est la raison pour laquelle certains se demandent déjà non pas ce qui va changer dans l’avenir mais ce qui va au contraire pouvoir continuer ou s’amplifier. D’autant qu’il est malheureusement à craindre que cette pandémie génère d’immenses précarités supplémentaires, très conflictuelles, notamment dans les endroits qui sont déjà les plus affectés.

 En dépit de nombreuses incertitudes épidémiques et géopolitiques, l’humanité se trouve en effet confrontée à des enjeux considérables, tous potentiellement générateurs de grandes tensions politiques. Un retour du chômage de masse ou une baisse des revenus médians conduisant à des troubles psycho-sociaux sont en effet probables. Un recentrage de l’appareil économique (production, finance, consommation, transports etc.) sur les besoins fondamentaux des personnes près de leurs lieux de vie va bouleverser les habitudes. Mais aussi la préservation d’un environnement déjà très contraint en lien avec des exigences exponentielles, une démographie mal maîtrisée, et une cinétique déraisonnable des biens et des populations. Or, pour les nations qui ont encore voix au chapitre et ne sont pas la banlieue du monde, il n’existe pas aujourd’hui de véritable pensée commune ou de récit unificateur capable de favoriser l’action.

 Car si les sociétés occidentales sont sous l’emprise de la dictature du je où chacun « le vaut bien », ce qui entraine plus de droits et de désirs potentiels que d’obligations, d’autres civilisations sont au même moment sous l’emprise totalitaire du nous par une puissante contrainte collective qui régule et encadre strictement ces mêmes envies. On peut néanmoins remarquer que la distance entre ces systèmes apparemment si dissemblables est en réalité fragile car ils reposent tous deux non seulement sur des façons identiques de produire et de consommer, mais aussi sur les mêmes moyens sophistiqués d’une surveillance généralisée de tous. Foucault et Deleuze ont bien anticipé ce dernier point, et avant eux Jérémy Bentham fin XVIIIème avec son panoptique qui est une architecture carcérale permettant à un gardien de surveiller depuis sa tour centrale tous les prisonniers enfermés dans des cellules individuelles réparties sur la circonférence, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés.

 Ajoutons que ces réclusions ou oppressions n’empêchent nullement les enfermements invisibles de la pensée créés au plus profond de nous par ces mêmes systèmes de surveillance et par notre éducation. Car les normes intériorisées à la base de nos structures psychiques, quoique utiles à la vie sociale, sont aujourd’hui devenues si nombreuses et complexes qu’elles exercent déjà de fortes pressions secrètes chez les individus, même et parfois surtout quand elles se cachent derrière d’apparentes libertés. Au final ces habitudes qui ont modelé notre cerveau en mode par défaut (MPD) sont une partie essentielle de notre identité qui nous incite à nous comporter d’une certaine manière, et il est alors très difficile d’en changer en raison de fortes résistances qui sont encore trop souvent ignorées ou déniées. Or en dehors des drogues psychédéliques notre esprit n’a pas de reset possible, bien que les transhumanistes en rêvent. Mais en attendant on peut se demander comment tous les changements visant à résoudre les problèmes actuels seront possibles sans une prise de conscience très large de ces questions, et s’ils seront toujours compatibles avec une liberté encore considérée comme un bien inaliénable. Or Benjamin Franklin nous a prévenu : "Une société qui est prête à sacrifier un peu de liberté contre un peu de sécurité, ne mérite ni l'une ni l'autre, et perdra les deux."

 

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C.C.© 25 avril 2020

 

Iconographie : panoptique par Getty image

C.f. La camera HD à Shanghai Lujiazui : http://www.bigpixel.cn/t/5834170785f26b37002af46d



21 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 avril 11:47

    L’injonction paradoxale est l’outil le plus rudimentaire, le plus simple et le plus performant de toute manipulation

    Presque toutes les mères le savent : le meilleur moyen d’inhiber un petit mâle dominateur, c’est l’injonction double : sois conquérant et obéissant, ambitieux et discipliné, discret et admirable ! S’il ne devient pas un mouton, il devient un gros salaud.


    • @Séraphin Lampion Un mou ton(du) de Pas nique parce que ça urge.


    • astus astus 25 avril 12:17

      @Séraphin Lampion

      Certes mais à l’échelon politique l’impact est d’une autre nature...


    • @Séraphin Lampion Une bonne mère est celle qui est fière de voir son fils s’affirmer, même si c’est parfois contre elle. Elle peut lui, dire : c’est bien, tu me ressembles...


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 avril 13:13

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      combien de « bonnes mères » et combien de catratrices ?


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 avril 13:16

      @astus

      non, c’est pareil : la manipulation « s’apprend » dès l’enfance, pas comme la géographie ou les mathématiques avec de la pédagogie, mais par conditionnement et adaptation au milieu.
      il n’y a pas de « nature humaines », mais bien des comportements sont des « secondes natures », y compris chez les puissants, chefs d’états et businessmen


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 avril 13:17

      @astus

      l’impact n’est pas d’une autre nature, mais à une autre échelle


    • foufouille foufouille 25 avril 13:22

      @Séraphin Lampion

      Non tout le monde ne peut devenir manipulateur ou politicien, etc.


    • astus astus 25 avril 13:27

      @Séraphin Lampion 

      C’est d’ailleurs le sujet même de ce billet dont la rédaction m’a peut-être un peu fatigué ...


    • @Séraphin Lampion Les femmes castratrices (hystéroïdes) souffrent de l’envie du phallus (et pas du pénis comme le disait Freud). Si une femme a intégré son animus (partie masculine, fermeté,...) elle n’a aucune raison de castrer les hommes. 


    • astus astus 25 avril 13:40

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      Soyez aimable de rester dans le champ du sujet abordé dans ce billet. D’avance merci.


    • Pierre Régnier Pierre Régnier 25 avril 14:42

      @astus
      Suis-je encore dans le champ du sujet abordé ici si je rappelle cette action politique en rapport avec la pandémie ? (c’est moi qui souligne)

      La France est fière et heureuse d’avoir contribué à la construction du premier laboratoire de haute sécurité biologique P4 en Chine. Conçu par des experts français, puis mis en chantier à WUHAN en 2011, cet outil de pointe constitue un élément central de la réalisation de l’accord intergouvernemental de 2004 sur la coopération franco-chinoise en matière de prévention et de lutte contre les maladies infectieuses émergentes.

      Bernard CAZENEUVE, Premier ministre, à la cérémonie d’accréditation du laboratoire de haute sécurité biologique P4Wuhan, 23 février 2017

       

      https://vk.com/doc564498515_543115974?hash=550564e0d8eb54700e&dl=2218451729f532f1b4


    • astus astus 25 avril 14:53

      @Pierre Régnier

      Bonjour,
      Je n’ai malheureusement aucune information sur ce labo, qui a priori ne traite pas de type de virus dont s’occupent habituellement les labo P3. Il y a peut-être eu des fuites mais je ne crois pas du tout à un souhait volontaire de diffusion, pour la raison simple que personne ne sait où cela s’arrête une fois le processus amorcé.
      Cdlt


    • Pierre Régnier Pierre Régnier 25 avril 15:48

      @astus
      Je ne crois pas, moi non plus, à un souhait volontaire de diffusion, mais je trouve scandaleuse la volonté persistante, du gouvernement et de la presse dominante, de ne pas enquêter sur ce qui apparaît encore aujourd’hui comme la plus probable origine du Coronavirus constaté pour la première fois sur un marché de Wuhan, à quelques centaines de mètres du labo P4 construit par la France et la Chine pour lutter contre les maladies infectieuses émergentes.

      Le gouvernement français connaît d’autant plus la possibilité d’une fuite involontaire du virus hors de ce labo que la France a mis fin à sa collaboration avec la Chine en ce lieu après avoir constaté que ses conditions de sécurité n’étaient pas au niveau de celles qui avaient été prévues.

      Je ne cherche pas ici à éloigner vos lecteurs de l’excellente réflexion que vous leur proposez. Je crois la compléter et la renforcer.


    • ASTERIX 26 avril 10:11

      @astus
      LES EVANGELISTES LES ISLAMISTES ET LES BENETS CATHOS se frottent les mains ILS GAGNENT DE L OR /////////////////////////

      ON LES A EU par la finance internationale BIG PHARMA UE US OU CHINOIS !!
      plus de sécu correcte de mutuelles cheres et retraites a BANCASSURANCE ET BLACK ROCK fonds de pension  !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!


  • C’est l’histoire de l’âne de Buridan. A force de ne pas choisir, il finit par mourir.


  • Un être humain (excepté problèmes génétiques,...) ne peut être en même temps femme et homme. Mais il peut être à certain moment féminin et à d’autres masculin. On peut prendre des risques pour vivre et ensuite se reposer. C’est l’inspir et l’expir. Le principe d’alternance. Mais on ne peut expirer et aspirer en même temps. 


  • chantecler chantecler 26 avril 08:51

    Merci pour ce rappel . 

    « Changements et paradoxes » , un livre fondamental de P. Watzlawick et co (école de Palo Alto)...

    https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=changement+paradoxe+et+psychoth%C3%A9rapie

    Sorti il y a quelques dizaines d’années , mais irremplaçable .

    Soeur Mélusine : évite de lire cette littérature du diable .

    A ne pas mettre dans toutes les mains : renforce le pouvoir des pervers et des mégalos .


    • chantecler chantecler 26 avril 09:04

      suite :
      renforce le pouvoir des pervers , des mégalos et des paranoïaques .
      ...
      à Mélusine, avant qu’elle ne finisse de traverser le miroir , je lui conseillerais :
      le Film « Intérieurs »
      de Woody Allen.
      En DVD .
      Qui a aussi quelques années au compteur .
      ou une vraie bonne baise ,orgasmes et larmes , après quelques essais , car c’est pas gagné , et elle semble particulièrement bouchée .
      ne pas oublier les capotes .


    • astus astus 26 avril 09:43

      @chantecler

      Il est d’ailleurs intéressant de constater comment les adeptes antispécistes et végans se réclament de la philosophie utilitariste de Jérémy Bentham et de son concept de « sentience » sans jamais mentionner son « panoptique » comme prémisse du totalitarisme. La pensée paradoxale, dans les familles (c.f. le film « Family Life » de Ken Loach), comme en politique, ce qui est le sujet de cet article, conduit presque nécessairement à la perte de la liberté. Mais il existe d’autres moyens que j’avais autrefois précisé pour l’information télévisuelle dans ce billet : https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/comment-la-tele-nous-ment-90371


    • chantecler chantecler 26 avril 09:47

      @astus
      Merci pour votre commentaire et du rappel du film « family life » dont je mélangeais ce matin un peu la fin dramatique avec « Intérieurs »...
      —mémoire- à quoi joues-tu ?
      Deux films excellents .
      cdt.


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