vendredi 16 novembre 2018 - par Philippe Huysmans

Refuser le plat de lentilles

Le politique ayant échoué à récupérer le mouvement d’origine citoyenne, et voyant que les menaces ne serviront de rien face à une mobilisation qui dépasse largement le cadre de ses moyens de répression, le pouvoir s’apprête à distribuer (parcimonieusement) les plats de lentilles.

Le gouvernement, confronté pour la première fois à un mouvement spontané qu’il n’avait pas vu venir (et qu’il n’a aucun moyen de contrôler), commence tout doucement à perdre de sa superbe et la panique s’installe. Pas à cause d’une journée de blocage (qui plus est un samedi), les conséquences financières seront forcément limitées.

Non, ce qui inquiète, c’est le précédent que cela risque de créer dans l’esprit des Français qui pourraient bien redécouvrir à cette occasion que le vrai pouvoir c’est le pouvoir de la rue. Les sans-dents, les laissés-pour-compte d’une économie qui n’a jamais réalisé autant de profits plantureux, et jamais ne les a si peu redistribués.

Les gens ordinaires pour qui l’automobile n’est pas un luxe, mais bien un indispensable sésame pour avoir accès au marché de l’emploi, et aux infrastructures. Cette tranche de la population française qui a déserté les centres urbains désormais hors de prix pour un pavillon de banlieue, seul moyen pour elle d’accéder à la propriété et n’être plus condamnés à devoir payer éternellement des loyers toujours plus élevés, en pure perte.

Aussi, le Français est notoirement frondeur et l’on ne saurait compter les épisodes dans l’histoire de France où le peuple de régions entières — écrasé par les taxes et excédé par la cherté des denrées de première nécessité — s’est soulevé comme un seul homme. On se souviendra comment, par une belle journée de juillet, les Parisiens, face à une énième augmentation du prix du pain, s’étaient révoltés, avaient pris la Bastille — symbole de l’oppression du pouvoir — puis entamé ce qui allait devenir la plus sanglante des révolutions au coeur de l’Europe.

La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature (Noam Chomsky).

Or si la classe dominante semble tant et plus évoluer dans un monde totalement déconnecté des réalités de la vie des Français, croyez qu’ils sont parfaitement conscients de l’immense fragilité de leur pouvoir, qui ne repose que sur la propagande et la répression. Répression menée par des forces de l’ordre qui, lorsqu’on y regarde de près, sont composées de gens issus du peuple, en butte aux mêmes taxes iniques. Méprisés par leur hiérarchie, détestés par le peuple qui y voit logiquement des instruments de répression à la solde d’une élite accapareuse, je n’ai pas l’impression qu’ils constitueraient un rempart bien solide contre les conséquences d’une révolte massive.

La tactique du pouvoir : le plat de lentilles

Et il n’y en aura pas pour tout le monde, forcément. Il s’agit, par des mesurettes dont la mise en oeuvre s’apparente à une usine à gaz, de redistribuer bien parcimonieusement une infime partie des recettes aux ménages à faible revenus. Le but ? Se présenter comme un gouvernement responsable, soucieux des conséquences sociales d’une telle rage taxatoire sur le pouvoir d’achat de la France d’en bas. En réalité, il s’agit surtout de préparer le clivage, qui sera matraqué par la voix des médias à la botte, entre les Français qui bossent (au sein de la start-up nation) et les « # ?$ ! de feignasses d’assistés » qui ne savent que couiner et geindre sur leur sort en toute occasion. Et c’est même encore plus pervers que ça, en fait…

Une histoire de « tiens » et de « tu l’auras »

Vous avez tous été confrontés, ces dernières années, lors de l’achat d’un téléphone mobile, d’un ordinateur ou d’un autre produit de consommation, à la pratique du « cash-back ». Dans les faits, vous payez le prix affiché, mais on vous fait miroiter que cela vous donne droit automatiquement à un remboursement (cash-back) d’une partie du prix, directement par le fabricant. Les plus perspicaces (ou les plus méfiants) d’entre nous auront immédiatement compris qu’il y a un loup : pourquoi mettre en place une gestion administrative forcément coûteuse pour… appliquer une ristourne ? Ne serait-il pas plus « simple » de faire une simple promotion, avec un prix alléchant ? Faut-il préciser que cette technique de vente augmente mécaniquement le prix final, puisque les taxes d’import et la TVA sont calculées sur le prix de vente, avant déduction d’un hypothétique remboursement ?

Vous l’avez compris, dans les faits, la plupart du temps, quand vous achetez le produit, vous vous apercevez que le cash-back n’était « valable » que pour une période donnée, et que vous n’êtes pas éligible à l’obtenir : pauvre consommateur !

La même chose s’applique au plat de lentilles que l’on vous fait miroiter : qui vous a dit que c’était une mesure appelée à durer dans le temps, ou plus exactement, qu’est-ce qui empêchera, dans six mois ou un an, le gouvernement de reprendre de la main gauche ce qu’il avait donné de la main droite, au titre de l’égalité de tous les citoyens devant les lois ? Ils pourraient même vous la jouer façon « à l’insu de notre plein gré » : un contribuable ne bénéficiant pas de la subvention qui assignerait l’État en justice au titre qu’il serait discriminé. Le serait alors « obligé » de mettre fin aux subventions : pauvre gouvernement !

Une affaire de dignité humaine

Qui vaut tout également pour les idées sur un « revenu universel » que l’on voit fleurir ici et là, et qu’on imagine être une mesure à l’initiative des partis de la gauche sociale. Seulement voilà, il n’en est rien, pour deux raisons :

  • il n’y a plus de gauche en France, il faudra vous y faire. Même le programme du PS est un condensé de doctrine ordo-libérale mâtiné de suivisme Otanesque ;
  • le « revenu universel » tel que prôné par les partis de gauche et (bizarrement) soutenu par la droite n’est qu’une manière de transformer les citoyens en obligés (au sens moyenâgeux du terme).

Souvenez-vous que le travail est constitutif de la dignité de l’homme : votre salaire, vous ne le mendiez pas, vous le gagnez à la sueur de votre front. c’est, concrètement, l’expression de votre participation à la vie de l’économie nationale, à la société. Vous ne le devez à personne, vous n’êtes redevable de rien.

Dès l’instant où l’on parle de remplacer cette souveraineté par une allocation (qui rapidement s’assortira de conditions, je vous en fiche mon billet) vous devenez vous-même un assisté, avec toutes les conséquences qui en découlent, et notamment l’impossibilité de critiquer l’État devenu providence, qui aurait le pouvoir extravaguant de vous couper les vivres sur base d’une simple décision administrative.

Plus graves sans doute sont les conséquences sur votre dignité humaine : d’individu libre vous devenez client d’un système, le plaçant ainsi automatiquement en position d’autorité, et vous, en position d’avoir à subir cette autorité, comme un enfant1

Est-il besoin d’expliquer en détail en quoi ceci s’applique à la proposition du gouvernement d’Edouard Philippe d’instaurer une forme de soupe populaire dont la casserole contiendrait un peu d’essence en lieu et place du traditionnel bouillon ?

>> Permalien vers l’article sur le site du Vilain Petit Canard

Notes

  1. À ce sujet, je ne puis que vous conseiller de lire les écrits d’Étienne Chouard sur le partage dans les sociétés dites primitives, en ne perdant pas de vue que ces us et coutumes ont été en usage durant la plus grande partie de l’humanité.


113 réactions


    • Yanleroc Yanleroc 17 novembre 2018 01:04

      @Cadoudal, j’ ai envie de te dire que ce programme si bien construit pourrait très bien, si le chaos quasi absolu s’ installait en France, voir son créateur appelé à la rescousse, il me semblerait tt indiqué dans une situation post-chaos. Pourrait même se faire appeler Corinne. 

      Mais l’ avenir a toujours le choix de changer de direction, même s’ il est engagé : Philippe Guillemant : Comment changer un futur déjà réalisé.


    • samy Levrai samy Levrai 17 novembre 2018 10:26

      @Cadoudal
      Je t’ai deja expliqué monomaniaque raciste que les arabes n’etaient pas responsables de l’immigration, qu’ils n’etaient pas responsables due l’absence totale de democratie dans ton pays, qu’ils ne sont pas responsables du chomage, de la pauvreté generalisée, qu’il n’etaient pas responsables des lois et de la justice, ni de la politique qui revient à leur faire la guerre dans leurs propres pays... mais j’ai pu constaté que tes limites étaient très importante en matière de réflexions que tu preferes te tromper de cibles pour que tout continue et que tu puisses continuer a tourner en boucle.


    • Sparker Sparker 18 novembre 2018 14:46

      @Philippe Huysmans

      Non je ne parlais pas de Mélenchon en particulier mais du mouvement LFI en général, ne participez pas à l’enfumage en réduisant les choses à Mélenchon.
      Et oui il n’y a pas d’autres alternatives en ce moment.
      Si vous pensez que l’énergie déployée n’est là que pour occuper le terrain et non pour « gagner » je me demande sur quoi repose votre analyse ?
      Et le dindon vous salue bien...


    • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 19 novembre 2018 08:46

      @Sparker

      Oui, mais moi je parlais bien de Mélenchon, et j’ai bien précisé que j’estimais que l’immense majorité des militants étaient de bonne foi.

      C’est quand même étrange cette propension à vouloir faire comme si on attaquait « tous les militants FI » quand on critique votre grand timonier ?


  • Beretman 17 novembre 2018 08:56

    « Vous ne le devez à personne, vous n’êtes redevable de rien. » Quel fantasme ! Rien que le contrat de travail constitue un acte de subordination à une autorité (celle de l’employeur)


    • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 17 novembre 2018 11:34

      @Beretman

      Le contrat, vous êtes libre de le signer, la subvention, je n’ai pas l’impression que vous ayez le choix ?

      Le contrat, c’est une force de travail en échange d’un salaire : un marché, l’assistanat c’est l’aumône en échange d’un non-dit : tiens-toi à carreau.

      Je ne pense pas qu’il y ait photo.


  • Christian Labrune Christian Labrune 17 novembre 2018 11:07

    À ce sujet, je ne puis que vous conseiller de lire les écrits d’Étienne Chouard sur le partage dans les sociétés dites primitives, en ne perdant pas de vue que ces us et coutumes ont été en usage durant la plus grande partie de l’humanité.

    ========================================

    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Chouard

    Deux extraits de l’article que Wikipedia consacre à ce fumeux olibrius, autre « autorité » citée après Chomsky :

    1 En 2007, Étienne Chouard conseille sur son blog une vidéo d’un dialogue entre Alain Soral et Thierry Meyssan, dont il qualifie le contenu — décrit par Conspiracy Watch comme « empreint d’un conspirationnisme forcené » — d’« entretien passionnant ». Étienne Chouard présente Thierry Meyssan comme un « résistant », le juge « intéressant » et dit n’avoir « rien trouvé de diabolique dans ses écrits ».

    2 Étienne Chouard dit apprécier en Alain Soral, dont il a fait la connaissance dans les années 2010, « un homme qui réfléchit beaucoup ». S’il affirme être « révulsé par les propos [de Soral] sur les homosexuels » et les féministes, et rejeter son projet politique « qui tourne autour d’un chef à l’inverse de ce [qu’il] propose », il lui reconnait divers mérites dont celui de l’avoir « rendu sensible » au sujet du sionisme et d’avoir « [tiré] le Front national à gauche ». Alors que Soral est généralement classé à l’extrême droite, Étienne Chouard le situe « à gauche parce qu’il se bat contre les privilèges », le qualifie de « résistant », d’« anti-totalitaire » et de « lanceur d’alerte qui proteste contre l’ordre établi », dont il estime que « ses paroles racistes, voire antisémites, dépassent sa pensée ».

    Chomsky + Chouar = ???

    Faisons confiance à l’intelligence du lecteur et laissons-le poser lui-même le résultat de cette belle addition.


    • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 17 novembre 2018 11:43

      @Christian Labrune

      Ne vous fatiguez pas, Lapeste, on sait tout ça (et on s’en bat les steaks). Ce sera même le sujet de mon prochain article, vous allez vous régaler.

      Et comme vous dites, « faisons confiance à l’intelligence du lecteur » sans trop tenir compte de vos menaces d’excommunication, eh ?


    • Yanleroc Yanleroc 17 novembre 2018 13:07

      @Christian Labrune
      Chomsky+Chouar= Duo interressant+ FA= trio gagnant ?
      Labrune=inversion des valeurs quand ça l’ arrange
      CW= Solo perdant.


  • zygzornifle zygzornifle 17 novembre 2018 13:50

    Ouais

    on voit bien que ce ne sont pas eux qui lavent les slips des gamins .....


  • cathy cathy 17 novembre 2018 14:45

    Vous nous prenez pour des édomites ?


  • Gilbert Spagnolo dit P@py Gilbert Spagnolo dit P@py 18 novembre 2018 13:47

    Concernant l’opération « Gilets jaunes », c’est le premier round qui vient de se terminer, maintenant il faut réaliser le deuxième, et là plus question d’importuner les simples citoyens,car finalement ce n’est pas le peuple qui est responsable de ces augmentations du prix des carburants, alors, ... il faut « faire c...r »,... enfin je veux dire enquiquiner les auteurs de cet état des choses, donc aller sous les fenêtres du Président de la République,et également sous celles de nos :Ministres, Députés, et Sénateurs de la LREM, avec : gamelles, cornes de brume, tambours, sifflets et bidons etc etc pour leur casser les oreilles pour que ces derniers entendent bien la colère du peuple.

    ( par avance je m’excuse auprès de leurs voisins et riverains .


    Si cette opération à lieu, il « faudra choufer » ceux qui ce jour là ne seront pas chez eux, et leur faire savoir, que ce n’est que partie remise !


    @+ P@py


    P.S.

    A vous de relayer ce message par vos réseaux sociaux, perso c’est pas mon truc, et je pige que dalle !




    • Philippe Huysmans Philippe Huysmans 19 novembre 2018 08:47

      @Gilbert Spagnolo dit P@py

      Vous proposez quoi ? Qu’on mette un petit gilet jaune sur notre photo de profil Facebook ? Ouuuuh, la grooooossse révolution.


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