vendredi 20 février 2015 - par astus

Religion et politique : « frérocité » ou partage ?

Les évènements récents liés aux attentats de janvier ont mis en exergue le fait qu’il existe encore dans notre pays des relations difficiles entre religion et politique conduisant à des affrontements cruels jugés par certains comme l’expression d’une liaison « tumul-tueuse » entre ces deux frères ennemis livrés à leur « frérocité » respective. Il y aurait alors d’un côté l’affirmation identitaire d’un fondamentalisme religieux conduisant à une guerre contre des personnes qui ne partagent ni la même croyance, ni les mêmes valeurs, et de l’autre une violence comme prérogative exclusive de l’État selon la formule de Max Weber : « un État est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné ».

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Toute la question est alors de savoir comment il est possible de sortir de cette alternative frontale ce qui suppose une meilleure connaissance des systèmes en présence plutôt que de s’en remettre à l’indignation morale, d’autant que celle-ci, qui est facilement partisane et donc sélective, ne vise en définitive qu’à porter l’anathème d’un côté pour perpétuer l’affrontement avec l’autre. De fait chacun sait bien que les heurts entre religion et politique ne datent pas d’hier. Et sans remonter jusqu’aux croisades la Reconquista espagnole achevée le 2 janvier 1492 par Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille avec la prise de Grenade ou le massacre de la Saint Barthélémy le 24 août 1572 sont là pour nous montrer ce qui se passe quand la politique se cache derrière la religion. On pourrait même se poser la question de savoir si ces guerres politiques menées au nom des religions du Livre ne sont pas consubstantielles à leur existence même comme une sorte de Moloch survivant grâce au sang de ses propres enfants.

Toutefois les relations entre religion et politique n’ont pas toujours été conflictuelles ou violentes puisqu’on connaît des exemples ou l’association des deux dans le partage des fonctions exercées a pu se faire dans le but d’exercer un pouvoir ou de s’y maintenir longtemps comme pour l’Empire romain d'Orient remplacé ensuite par l’Empire Ottoman après la chute de Constantinople en 1453. Plus près de nous la royauté de droit divin s’est exercée jusqu’à la révolution avec une association souvent étroite, mais délimitée, entre la politique et la religion. Il faut donc constater que les relations complexes entre le pouvoir spirituel et temporel sont pour nous l’héritage d’une longue histoire civilisationnelle. Et l’on ne saurait nier que nos sociétés actuelles ont été très imprégnées par une vision religieuse du monde et que cela perdure en France. Remarquons par exemple que notre Marianne est un équivalent républicain de Marie et que le « baptême civil » est le pendant du religieux. Cette influence n’est d’ailleurs pas à sens unique puisque l’ « ecclésia » grecque, c’est à dire l’assemblée du peuple, a donné en français le mot église, qui est l’assemblée des fidèles.

On pourrait dire alors que notre système politique actuel n’est en définitive qu’un alliage historique plus ou moins hétéroclite de divers composants d’origine temporelle et spirituelle : les tables de la loi de Moïse (pour les interdits généraux permettant de limiter les affrontements humains et donc de pérenniser la société), celles de Solon (l’un des 7 sages de la Grèce, inventeur de la démocratie), le droit romain des douze tables (avec le passage de « ius », le droit religieux oral, à « lex » la loi civile écrite, comme base du droit romain, dont l’influence relayée par le code Justinien est attestée dans le code civil napoléonien et même au-delà), et le Nouveau Testament (aime ton prochain comme toi-même) interprété par les philosophes des Lumières, la Révolution française et la franc-maçonnerie (ce qui a donné les maximes fondatrices de notre République : égalité, liberté, fraternité).

S’il est donc attesté qu’il existe un lien étroit entre religion et politique on s’aperçoit alors que celui-ci est d’autant plus conflictuel et violent que la religion entre en concurrence avec la politique dans le projet de l’éradiquer ou de l’incarner seule, comme pour Daech actuellement, ou à l’inverse quand la politique devient l’unique religion autorisée, comme avec le totalitarisme soviétique. Il est donc très important comme facteur de paix de pointer autant les ressemblances et les convergences éventuelles entre les deux systèmes que ce qui peut faire limite entre eux. Plusieurs approches peuvent alors être convoquées pour tenter d’y voir plus clair.

La première différence naturelle entre religion et politique se situe sur le plan de la pensée car le fait religieux qui s’intéresse prioritairement à la spiritualité s’origine principalement dans la pensée magique des mythes fondateurs, qui est anthropologiquement la plus permanente et la plus partagée au monde et coexiste avec une pensée rationnelle orientée plutôt vers la vie de la cité, et donc davantage centrée sur la politique. Pour éviter tout malentendu précisons ici qu’il ne s’agit pas de hiérarchiser ou de moraliser ces différentes formes de pensée parce qu’elles sont présentes pour chaque individu tout au long de la vie et que le développement de la raison ne saurait se passer de multiples croyances, dont celle de la croyance en soi.

Une autre différence principalement valable pour les religions du Livre est que celles-ci sont révélées et donc qu’elles se réfèrent à une Vérité absolue et permanente d’origine transcendantale qui est a priori non contestable par les croyants, sauf à créer un schisme. La politique, au contraire, est toujours relative et variable, donc non pérenne, puisqu’un gouvernement est toujours remplacé par un autre qui finit souvent par être contesté même par ses propres adhérents comme on le voit tous les jours. Il y a donc d’un côté une connaissance théologique qui se présente comme un dogme plus ou moins interprétable par les érudits, et de l’autre des lois votées par les citoyens ou leurs représentants, pour ne parler ici que de nos systèmes politiques.

Le recours au symbolique est également assez dissemblable entre la religion et la politique puisque celle-ci est ancrée dans la chaîne signifiante du langage (sans lequel il n’y aurait pas de forum) qui implique toujours l’existence d’un écart entre le mot (le signifiant) et la chose représentée (le signifié), comme dans le tableau de Magritte intitulé « Ceci n’est pas une pipe » qui justement en représente une. Sur le plan religieux cette différence dans le recours au symbolique est importante notamment en raison du fait que la divinité est à proprement parler indicible et irreprésentable, et qu’elle s’appuie sur la pensée magique. On peut penser par exemple au sacrement de l’Eucharistie dans la religion catholique où pour les croyants l’hostie n’est pas du tout un bout de pain quelconque mais le corps du Christ en vrai, et aux des caricatures de Mahomet qui pour ses fidèles ne sont pas des dessins humoristiques mais des blasphèmes, en vrai. Les rituels, cérémonies et prescriptions morales des religions qui interfèrent avec l’organisation politique de la cité peuvent présenter alors des différences qui se révèlent être parfois de véritables fractures : au niveau symbolique, comme on l’a vu, mais aussi social comme dans l’affaire du voile.

Les thèses de René Girard offrent aussi d’autres perspectives intéressantes qui permettent de distinguer la violence politique de la violence religieuse. C’est l’idée que le recours rituel au sacrifice religieux du bouc émissaire a pour fonction de purifier la cité de l’emprise haineuse du mimétisme des désirs humains pour préserver les hommes, et les vacciner en quelque sorte contre leur propre violence narcissique en instaurant symboliquement la fin des représailles. Dans la violence politique au contraire il y a la réactivation permanente et presque sans limite d’une vendetta meurtrière qui ne se termine pas toujours avec la mort des vaincus parce que leurs successeurs voudront inlassablement les venger comme on l’observe depuis longtemps dans les conflits du moyen orient. Cela permet de pointer que les sacrifices de victimes innocentes par Daech, présentées comme des boucs émissaires, n’ont en réalité aucun rapport avec celles-ci puisqu’il ne s’agit nullement de clôturer rituellement la violence mais au contraire de l’exacerber en renforçant les mimétismes haineux de façon projective au dehors pour créer l’union sacrée et de nouvelles « croisades ».

Où l’on voit que les relations entre la religion et la politique ne sont pas simples mais qu’elles sont d’autant plus conflictuelles et violentes que l’une cherche à prendre le pas sur l’autre. Il en découle que séparer religion et politique c’est épurer les deux et leur rendre une dignité perdue : recherche de spiritualité d’un côté, gestion de la cité de l’autre. Et comme le montre malicieusement Régis Debray dans son livre « Éloge des frontières », toutes nos légendes fondatrices : Ancien Testament, Iliade ou Énéide instaurent le geste fondateur de démarcation des espaces comme seul moyen de mettre de l’ordre dans le chaos. Dans la Bible Dieu « sépare » la lumière des ténèbres, et les eaux d’avec les eaux. Le sacré qui vient de « sancire » est ce qui délimite et interdit. Alors quand une communauté se bat pour « sauver sa peau » la lutte est à mort car comme le disait Paul Valéry « Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme c’est la peau », organe primordial des épigénèses. Et Debray de poursuivre : « L’indécence de l’époque ne provient pas d’un excès, mais d’un déficit de frontières. Il n’y a plus de limites à parce qu’il n’y a plus de limites entre. Les affaires publiques et les intérêts privés. Entre le citoyen et l’individu, le nous et le moi-je. Entre l’être et son paraître. Entre la banque et le casino. Entre l’info et la pub. Entre l’école, d’un côté, les croyances et les intérêts, de l’autre. Entre l’État et les lobbies. Le vestiaire et la pelouse. La chambre et le bureau du chef de l’État.

(…) Le principe de laïcité portait un nom : la séparation. La loi au forum ; le privé à la maison. »



10 réactions


  • La mouche du coche La mouche du coche 20 février 2015 12:51

    Votre article est bel et bon mais la REALITE nous dit le contraire. C’est l’athéisme qui produit la haine, pas les religions. smiley


  • astus astus 20 février 2015 13:56

    Pourriez-vous développer votre pensée pour nous expliquer comment selon vous la réalité dit le contraire...mais de quoi exactement ? Merci de préciser et de développer un peu.


  • Crab2 20 février 2015 14:14

    C’est le titre d’un article de ’’ D. Ha. ’’ Publié le 19 Février 2015 et taxé de ’’ Faits divers ’’
    Citation :
    Faits divers " Soit vous stoppez la vente immédiatement du magazine satanique Charlie Hebdo ou alors attendez-vous très bientôt à des représailles sales porcs mécréants !!! "
    C’est une librairie de Saint-Gilles qui a été la cible d’une …

    Suites :

    http://laicite-moderne.blogspot.fr/2015/02/faits-divers.html

    ou sur

    http://laiciteetsociete.hautetfort.com/archive/2015/02/20/faits-divers%C2%A0-5563215.html


  • astus astus 20 février 2015 14:56
    La laïcité, qui a été mise à mal ces dernières années par ceux qui nous gouvernent, est le seul moyen politique de lutter contre le fondamentalisme religieux et il appartient à chaque citoyen de la faire vivre partout dans notre pays. Mais la laïcité n’est pas l’interdiction des cultes pour prôner l’athéisme, par exemple. Elle est le respect de toutes les croyances, et même de l’absence de croyance, si tant est que cela existe, et la séparation de celles-ci d’avec l’Etat. Car depuis la loi de 1905 le vivre ensemble dans la République ne repose pas sur un dogme auquel seules certaines personnes adhèrent, mais sur un débat démocratique qui concerne a priori tous les citoyens : « La religion est pour Dieu, la nation est pour tous » de Naguib Mahfouz fait ainsi écho à « L’Etat chez lui, les religions chez elles » de Victor Hugo. 
    Mais il n’est évidemment pas tolérable de laisser s’installer une violence qui menace les personnes et l’Etat. Les frontières à établir sont donc nécessaires non seulement entre politique et religions, mais à l’intérieur de celles-ci, entre ceux qui partagent les règles de la vie démocratique du pays et ceux qui ne le veulent ou ne le peuvent pas, généralement d’ailleurs pour des raisons beaucoup plus politiques que religieuses. Les totalitarismes, d’où qu’ils viennent, n’ont donc pas de place dans notre pays et doivent être fermement combattus ce qui commence par l’éducation et ne concerne pas que les enseignants, loin s’en faut. 

  •  C BARRATIER C BARRATIER 20 février 2015 16:45

    Je ne vois pas le problème dit frontal entre religion et politique ou athéisme et politique : les politiques sont élus, gouvernent, le code civil prévoit tout ! les lois des hommes sont seules applicables. Avec la laïcité de la république française chaque philosophie est réputée égale de l’autre, la liberté de conscience est protégée, son expression est libre, et chacun est libre de la lire s’il veut. La notion de blasphème existe à l’intérieur des religions, qui pourraient tout à fait demander des comptes à leurs fidèles sur ce point, mais hors de leurs adeptes, le mot n’existe pas, ni le délit par conséquent. Cherchez donc dans le code pénal français !

    Il y a des héritages qui ont pu transiter par la religion catholique, mais dont chaque citoyen peut avoir l’approche par des voies plus directes. Voir par exemple d’où vient le baptême, que vous citez, des milliers d’années avant le christianisme.
    En table des news :


  • astus astus 20 février 2015 17:42

    Vous citez ceci : « Je ne vois pas le problème dit frontal entre religion et politique » alors même que le problème apparaît justement quand certains laissent accroire que la religion peut régler tous les problèmes, sans aucun recours aux lois de la cité et donc à la politique, parce qu’un dogme a déjà tout prévu. Mais cela fonctionne dans les deux sens car comme j’essaie de l’expliquer dans ce texte la violence survient quand la politique veut être la seule religion comme dans les totalitarismes du XXème siècle ou quand à l’inverse c’est la religion qui devient la seule politique, comme aujourd’hui, et qu’aucune frontière n’existe entre les deux. Il faut cependant préciser que l’ultra-libéralisme dur est aussi un totalitarisme asservissant qui formate les esprits...mais avec leur apparent assentiment. 


    • astus astus 20 février 2015 18:52

      On peut même ajouter ceci : "Le monde est dangereux non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire” (Albert Einstein).


  • Crab2 21 février 2015 14:34

    Sur les dieux : sont-ils si parfait qu’on veut bien le dire ?

    Lettre aux ennemis de la laïcité

    http://laicite-moderne.blogspot.fr/2015/02/au-nom-du-ciel.html

    -

    http://laiciteetsociete.hautetfort.com/archive/2015/02/21/au-nom-du-ciel-5563851.html


  • Crab2 23 février 2015 10:12

    …/ affaiblir la laïcité en sortant l’État de son rôle, de sa neutralité vis à vis des religions pour finalement favoriser la montée, l’emprise, l’implantation dans la société des communautaristes - pourquoi n’a-t-il pas interdit le port de tous les voiles lorsqu’il était au pouvoir ?

    Suites :

    http://laicite-moderne.blogspot.fr/2015/02/sapiens-sapiens-pour-toujours.html

    ou sur

    http://laiciteetsociete.hautetfort.com/archive/2015/02/23/sapiens-sapiens-pour-toujours-5565027.html


  • astus astus 23 février 2015 19:24

    Crab2 : les politiques de droite et de gauche ont préféré en effet jouer la carte électoraliste pour flatter certains communautarismes au lieu de veiller au respect de la laïcité. On voit le résultat. 


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