mardi 8 novembre 2011 - par S.B.

Salut à Iegor Gran

Après que les locaux de Charlie Hebdo ont brûlé, que journalistes et dessinateurs ont dû trouver un autre endroit pour travailler, un salut amical, et reconnaissant, à un des chroniqueurs de ce journal, Iegor Gran.

Si vous avez aimé les Monsieur et Madame Martin de Ionesco (La Cantatrice chauve), qui finissent par se découvrir mari et femme après moult « Comme c’est curieux ! », ou l’Elève, du même Ionesco, qui souhaite faire des « études très supérieures » et passer son « doctorat total » (La Leçon), alors vous aimerez peut-être les chroniques de Iegor Gran.

Cet écrivain d’origine russe collabore à Charlie Hebdo depuis quelques mois. On peut s’y réjouir de sa plume nette, précise et déraisonnable, qui foule au pied, en les pulvérisant par l’absurde, certaines vaches sacrées de notre contemporaine société, qui se prennent trop au sérieux pour voir leur ridicule : on peut compter sur Iegor Gran pour le montrer sans le démontrer, par la voie royale du rire. Parfois, un fait-divers est l’occasion pour cet esprit libre de larguer les amarres pour voguer sur une mer heureuse, seule à définir son propre horizon, celle où l’on peut tout inventer, celle où l’imagination nous venge de toutes les injonctions, idéologiques, commerciales, psychologiques, plus ou moins explicites mais toujours là, qui émanent quotidiennement d’une société ultra-médiatisée. Le rire jouissif que procure la lecture des chroniques de Iegor Gran est bien celui de la victoire sur cette douce mais réelle tyrannie. Il signifie que, libre, on l’est resté, malgré l’omniprésence de la publicité, la manipulation médiatique de masse, et le besoin consensuel d’un politiquement correct apparent.

Florilège de ses billets récents dans Charlie.

Dans Chartes d’adhésion (14 septembre), il alerte sur les contrefaçons de la « Charte d’adhésion aux valeurs de la gauche et de la République » des primaires socialistes. Et conseille aux concernés de lire attentivement la charte qui leur sera proposée. Il serait en effet dommage de signer par mégarde ceci, « …je ne possède pas de Porsche et ne compte pas en acquérir […] je chie sur les options cuir et toit ouvrant, qui sont des symboles de l’arrogance des nantis… ». Ou ceci, « Je me reconnais […] dans le projet d’une société où le soleil brille sans sécheresse, où la pluie mouille sans moisi, où les érections durent plus longtemps que mes insomnies… ». Voire cela, « …je n’ai pas honte de me proclamer de gauche à la face du monde et de la chienlit… ». Iegor Gran, suggèreriez-vous que certains voudraient nous faire signer des mots…qu’ils auraient vidés de leur sens ?

Dans Le Pakt (de Marrakech, 5 octobre), sont exposés les 10 commandements rédigés et signés par « Dominique » et « Martine », en « pleine possession de leurs moyens intellectuels, moraux, sexuels et autres ». Dont celui-ci : si Martine est en tête d’un sondage, « on refait un sondage jusqu’à l’obtention du résultat désiré ». Ou celui-ci : en cas d’empêchement, Dominique « avertirait Martine par un coup de fil approprié en employant la phrase convenue « De là où je suis, la France, c’est loin et c’est petit », répétée trois fois ». Est précisé que le PAKT est « absolument secret », qu’il « n’autorise aucune interprétation sexuelle » (sans interdire pour autant une « relation libre et consentie » entre les deux signataires), et qu’il ne peut être utilisé pour « une demande de mise sous curatelle » de Martine.

Dans Frottons-nous les uns aux autres (12 octobre), la dernière campagne de la RATP sur les bons usages des transports en public passe à la casserole, par le biais d’un « apprenti délinquant » : arrêté en plein saut au-dessus du tourniquet par la vision du message publicitaire « Qui saute par-dessus 1 tourniquet peut tomber sur un contrôle à quai », il retombe sur Terre, douché, et va faire la queue derrière le guichet. Sur sa lancée, l’auteur suggère à Publicis une campagne contre les « frotteurs » assidus, avec un visuel genre « gorille, solidement doté par la nature, en train d’astiquer son strauss-kiki sur une voyageuse », et un slogan, « Qui contre un fessier d’autrui se frotte est un citoyen de chiotte ». Ou, autre possibilité, « Quand tu te branles ni vu ni connu, tu indisposes les inconnues ». Iegor Gran aurait dû faire de la pub. Je ne pourrai hélas jamais lire ses slogans sur aucun mur, ni m’arrêter pour les méditer.

Dans Nouvelles conditions générales pour les usagers (19 octobre, qui fait suite dans l’actualité à l’agression au couteau d’un contrôleur SNCF), nous découvrons les attitudes à adopter pour écarter définitivement tout risque de risque d’agression. L’usager de base a désormais un seul but, hormis celui de prendre le train pour aller quelque part : faciliter le travail et soutenir le moral du contrôleur, qui cache sous l’uniforme « un cœur délicat ». Pour remplir sa mission citoyenne, l’usager s’engage à proscrire tous les comportements à risque, à savoir : dissimuler ses mains pendant le contrôle, parler au contrôleur sans y avoir été invité, porter des vêtements de luxe (qui pourraient humilier celui qui examine votre billet), voyager avec des bagages (qui pourraient le faire trébucher), aller aux toilettes (et ainsi générer des odeurs désagréables sur son lieu de travail), dormir (certains rêves peuvent rendre « agressif »). Entre autres.

Dans Calages de communication (2 novembre), l'agence Euro RSCG propose 4 "options de com" à François Hollande, qui vient de faire la Une de tous les hebdos après sa victoire mais qui a besoin d'entretenir la flamme. Option n°2 : rassembler des journalistes et leur proposer des "sujets consensuels" à traiter, comme "Hollande, une enfance ordinaire", "Hollande et la salle de bains", ou, plus osé mais à fort potentiel médical, "Hollande, 36,8°C sous l'aisselle, 37,2°C dans le fion". Le journaliste qui lèvera le doigt le plus vite remportera le sujet de son choix...Les trois autres options ne manquent pas d'originalité non plus. Euro RSCG y est à la hauteur de l'efficacité que l'on a pu constater ces derniers mois avec le client (et ami) célèbre que l'on sait.

Enfin, last but not least, cerise sur le gâteau, ou plutôt entrée, plat principal, fromage, dessert, cerise et digestif : Xavier de Ligonnès au JT de 20 heures (28 septembre). Extraits choisis :

« Claire Chazal : Bonjour, Xavier de Ligonnès, merci d’être là avec nous. Vous avez été accusé d’avoir tué votre femme et vos quatre enfants […]. Vous n’avez pas donné votre version des faits […]. Pouvez-vous nous dire ce soir ce qui s’est passé dans votre maison de Nantes ce lundi 4 avril ?

XdL : […] J’ai toujours clamé mon innocence et je suis content ce soir. Alors je vais vous dire ce qui s’est passé. Il n’y a pas eu d’agression sexuelle. Voilà. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le procureur. Est-ce que c’était une faiblesse ? Je crois que c’est plus grave que cela : c’était une faute, une faute morale […].

Claire Chazal : Est-ce que vous estimez que les médias ont été particulièrement violents à votre égard ?

XdL : […] Dans cette affaire, j’ai vécu des choses violentes, oui. Un piège, c’est possible.

Claire Chazal : Mais tout de même, tuer comme ça votre femme, vos enfants, est-ce bien raisonnable ?

XdL : Ma femme est une femme exceptionnelle. J’ai une chance folle de l’avoir. [Pause + Soupir]. Je lui ai fait du mal. Je le sais. Je m’en veux.

[…]

Claire Chazal : Parlons maintenant de musique country. Vous êtes un amateur éclairé. Est-ce que, d’après vous, le mouvement qui vise à intégrer Wanda Jackson à la country est justifié ?

… ».

Dans ces temps où certains ont un urgent besoin de rire, merci Iegor Gran.



6 réactions


  • bernard29 bernard29 8 novembre 2011 13:38

    eh bien quel niveau ?? 
    Vous pensez faire de la pub pour Charlie ?? non.... sans rire ??


  • Fergus Fergus 8 novembre 2011 23:11


    Bonsoir, sabine.

    Je ne connaissais pas ce rédacteur. Merci de me l’avoir fait découvrir. A toutes fins utiles, et en rapport avec l’une de ses chroniques, le texte suivant, extrait d’un bouquin que j’ai rédigé il y a quelques années :

    Je peux aujourd’hui l’affirmer en connaissance de cause, le métro répond à une triple nécessité : transporter les millions d’usagers de la mégalopole ; assurer durant la journée un gîte aux clochards et à leurs chiens ; permettre aux frustrés et aux refoulés d’assouvir dans l’anonymat leurs fantasmes et leurs obsessions.


    Sur ce dernier point, je pourrais vous en raconter des tonnes. A commencer par mon tout premier voyage sur la ligne 7 avec Marion, le jour même de notre embauche.

    Il y avait eu ce matin-là quelques débrayages de personnel à la suite de l’agression d’un conducteur. Les rames de métro, déjà très chargées en temps normal, étaient bondées comme jamais. Poussées par la déferlante migratoire des populations laborieuses, nous avions pourtant été propulsées, Dieu sait comment, à l’intérieur d’un wagon, puis comprimées dans la masse humaine comme des harengs en caque. En moins confortable, les harengs sont formels !

    Passé Châtelet et de nouvelles convulsions du magma humain dans lequel nous étions engluées, je m’étais retrouvée calée contre une barre d’appui. Une bien curieuse barre qui mesurait dans les quinze centimètres de hauteur et s’imprimait avec insistance entre mes fesses en ponctuant chaque secousse de la rame d’un vigoureux coup de boutoir. Une barre sexuée ! Par manque d’expérience, je m’étais dégagée sans esclandre.

    Quant à Marionnette, rose à Châtelet, elle était devenue rouge à Palais-Royal et pivoine à Opéra, chacune de ces étapes marquant la progression d’une main exploratrice sous les plis de sa jupe. « Allez Marion, tu en verras d’autres ! » lui avais-je lancé à la sortie du métro après qu’elle m’eut raconté sa mésaventure.

    Elle en avait vu d’autres effectivement, et moi avec. À cela près que, depuis, nous avions appris à nous défendre. Maladroitement dans les premiers temps, avec des attaques personnelles contre l’agresseur supposé. Mauvais ça, très mauvais : le mec n’est plus protégé du regard des autres par l’anonymat et il se sent agressé à son tour, surtout si vous lui avez balancé en public une apostrophe du genre : « Ça vous ennuierait de retirer votre main de sous ma jupe ? »

    Généralement la réponse fuse aussitôt : « Mais ça va pas, elle est complètement piquée, celle-là ! » Ou alors : « Non mais, t’as vu ta tronche, hé ! morue ? Faudrait pas prendre tes désirs pour des réalités ! »

    Et toc, ça vous retombe sur le blair. Pour un peu, c’est vous la coupable ! Cela étant, vous avez quand même gagné sur un point : le peloteur effectue une prudente et rapide retraite. En revanche, si votre jupette n’est plus squattée, vous êtes devenue le point de mire général. Ou du moins vous croyez l’être car, ne vous faites pas d’illusion, les autres voyageurs se contrefoutent de votre problème. Ça fait belle lurette qu’ils n’en ont plus rien à cirer de ce genre d’incidents. Si on devait sonner la charge à chaque fois qu’une nana se fait mettre la main au cul...

    Autre danger de la riposte personnalisée : vous pouvez vous planter. Comme la fois où, agacée par un gugusse qui me tripatouillait les miches, j’avais tourné la tête vers lui en l’invitant vertement à explorer autre chose que ma petite culotte. Fatale erreur : sa main gauche bidouillait un walkman récalcitrant et la droite était prise dans un plâtre. J’avais bonne mine.

    En fait, la troisième main appartenait à un costard-cravate perdu dans la contemplation du plan de ligne affiché au-dessus de la porte. Un costard-cravate ! A priori pas le genre à te masser le croupion. Tu parles ! Ce sont les pires. D’accord, on se fait aussi palucher par des gros rustauds ou par des ados libidineux, mais ceux-là sont maladroits ou manquent d’assurance, quand ils n’ont pas une peur bleue de se faire piquer. Le costard-cravate, lui, sait parfaitement ce qu’il veut, il est malin et a l’habitude de dissimuler sa perversion sous son uniforme de respectabilité. Il procède en douceur, évalue la résistance, progresse par paliers à la manière d’un plongeur de haute mer et, pour peu que la victime soit paralysée par la peur du scandale, va jusqu’au bout de son désir.

    Femmes, mes sœurs, n’ayez plus peur de réagir lorsque vous êtes confrontées à ce type d’agressions. Costard-cravate ou pas, il y en a marre de se faire tripoter le trou-fignon, ras le bol de se faire malaxer l’arrière-train, plein le dos de se faire impunément chatouiller le minou. Faites comme moi, engagez-vous sans hésiter dans la voie des représailles silencieuses : coup de pompe vachard dans le tibia par-ci, coup de coude vengeur dans l’estomac par-là, sans oublier le nec plus ultra de la répression : le coup d’épingle vicelard dans la viande du bonhomme. Rien de tel pour évacuer les doigts indiscrets ou faire débander le gros porc qui vous colle. Foi de Toinon.

    Maintenant, si vous êtes une adepte convaincue de la non-violence, il n’y a guère de solution. Sauf à manifester votre irritation bruyamment, mais surtout de manière anonyme, j’insiste sur ce point. Quitte à attirer l’attention sur vous. Dans ce cas, utilisez de préférence le mode humoristique, il mettra les rieurs de votre côté. Choisissez par exemple une formule comme celle-ci : « Une main s’est égarée entre mes cuisses. La pauvrette recherche désespérément son propriétaire. » Ou alors, sur le mode comminatoire : « Le mec qui a fourré sa main sous ma jupe a dix secondes pour la retirer, sinon ça va saigner ! » Ou bien encore, sur un ton calme mais lourd de menaces : « Je préviens gentiment le type qui explore mes sous-vêtements qu’il arrive en terrain miné ! »

    Je vous le garantis pour avoir moi-même expérimenté ces différentes formules : c’est très efficace et vous êtes instantanément déparasitée. Encore faut-il oser tenir ce genre de propos en public ! Bien que cela ne me dérange pas le moins du monde, pour ma part, je préfère quand même l’épingle. Question de goût !

    Bonne nuit, Sabine.

     


  • Georges Yang 9 novembre 2011 07:50

    Charlie Hebdo,ce n’est plus le journal satirique de jadis, par contre, Iegor Gran est un des écrivains montants, l’auteur de ONG et l’écologie en bas de chez moi mérite d’être lu, on se demande ce qu’il fait à Charlie, car il semble être un vrai esprit libre
    Laissez tomber Charlie et lisez Gran


  • SATURNE SATURNE 9 novembre 2011 08:36

    @ l’auteur :
    mais voulez-vous bien quitter ce site immédiatement !
    Ca va pas non, d’écrire des choses intelligentes sur des gens intelligents et leurs mots pour le dire.
    J’appelle immédiatement la direction pour que vous restiez en bas de page, avec la jauge des satisfaits en rouge de honte.
    A moins que vous ne vous rattrappiez la prochaine fois :
    des sujets sur la politique à 4 balles, les indignés, Israel, la Palestine, les religions.
    Un peu de cul, à la rigueur.
    Reprenez-vous , Sabine.
    Merci d’avance.


  • SATURNE SATURNE 9 novembre 2011 10:29

    @ Sabine,
    Ah vous voyez, quand vous voulez...
    Je pressentais que vous aviez le potentiel pour devenir un « grand auteur d’Agoravox » (achtung, oxymore).

    PS : si vous pouviez « optimiser votre discours » , comme on dit, en faisant encore quelques concessions :
    -une photo de vous en string, que vous changeriez régulièrement (la photo..). Il y a des précédents heureux, ca marche
    -un petit passage sur l’écologie, ou l’egologie verte
    - un peu de théorie du complot (si, si j’insiste. Votre crédibilité est à ce prix).
    A vous lire.


  • In Bruges In Bruges 14 janvier 2015 11:26

    Bonjour,
    Les hasards des moteurs de recherches me renvoient ici. C’est du reste interessant, au vu de ce que l’on sait aujourd’hui.
    Savez-vous ce qu’il est advenu de ce chroniqueur ? Sauf erreur, il ne fait pas partie des victimes.


Réagir