jeudi 2 février 2017 - par Armelle Barguillet Hauteloire

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Sombre année 2014 pour la randonneur et écrivain Sylvain Tesson qui perd sa mère en mai et tombe d'un mur à Chamonix en août, chute de huit mètres qui lui brise les côtes, les vertèbres et le crâne et dont il sort quelques mois plus tard avec une paralysie faciale, la colonne cloutée de vis et des douleurs intenses dans le dos. Les médecins lui recommandent de se "rééduquer". Pour le marcheur inlassable, qui a parcouru une partie de la planète, cela signifie ni plus, ni moins : ficher le camp et reprendre la route ou plutôt les chemins noirs dans une campagne de silence, de sorbiers et de chouettes effraies. Lui qui connaît Samarkand, les forêts de Sibérie, l'Himalaya, les steppes russes et a pu mesurer l'immensité du monde, ce voyage de rééducation physique et morale se fera en France pour la simple raison que sur son lit de douleur, il s'était promis : "Si je m'en sors, je traverse la France à pied par les routes buissonnières, les chemins cachés, bordés de haies" - là où il existe encore une France cachée, ombreuse et protégée du vacarme des grandes agglomérations. 

Son départ se fera au col de Tende vers le Mercantour, puis il traversera le Verdon, le Comtat-Venaissin, l'Aubrac, le Cantal, le Limousin, la Creuse, l'Indre, la Champagne mancelle, la Mayenne pour gagner le Cotentin et achever son périple dans les genêts et les cardères du cap de la Hague dans "une aube fouettée de mouettes". Voici donc un voyage, né d'une chute, qui a permis à Sylvain Tesson de solder ses comptes et d'oublier ses infortunes. Une France traversée pour y trouver remède et oubli et dont le circuit lui réapprend à goûter les odeurs, les aubes, le ruissellement des bois, les hautes prairies et lui enseigne qu'un jardin est en mesure de fonder un système de pensée et qu'un insecte est une clef digne de la plus noble joaillerie pour ouvrir les mystères du vivant.

Durant ce parcours, il dormira souvent au pied d'un arbre, dans une combe moussue à la belle étoile ou dans un petit hôtel de village peuplé de vendangeurs. "Ainsi d'une connaissance parcellaire accède-t-on à l'universel" - souligne l'écrivain-randonneur. "Je sommais les chemins noirs de me distiller encore un peu de leur ambroisie". Grâce à eux, le marcheur retrouve non seulement le souffle mais l'inspiration, "la substance des choses, la musique du silence, l'odeur du tanin, le charme de la vie rurale, la musique des objets, la promesse des soirées piquées de lampions". "Ce dont j'étais le témoin" - écrit-il - "dans l'odeur doucereuse des filets aurifères, c'était la cousinage entre les princes de la vie et les paysans de la terre, cette fraternité d'enluminure pas encore fracturée par la lutte sociale. Un rêve romantique en somme".

Sylvain Tesson n'a pas prié Dieu de l'aider - il est agnostique - mais il l'a demandé aux sentes qui se perdent afin de nous permettre de nous retrouver : "Il était difficile de faire de soi-même un monastère mais une fois soulevée la trappe de la crypte intérieure, le séjour était fort vivable." il y a, certes, des milliers de manières de fuir le monde : "Port-Royal était la façon la plus noble ; le monastère cistercien, la plus aisée ; le cabinet d'étude, la plus modeste ; l'atelier d'artiste, la plus civilisée ; le refuge de montagne, la plus hédoniste ; la grotte d'ermite, la plus doloriste ; la bergerie dans les alpages, la plus romantique ; la cabane dans les bois, la plus juvénile ; le fortin colonial, la plus classe".

Selon l'écrivain, toute longue marche a ses airs de salut. On se met en route, on avance en cherchant des perspectives dans les ronces ou, mieux encore...en soi. "On trouve un abri pour la nuit, on se rembourse en rêves des tristesses du jour". On élit domicile dans la forêt, on s'endort bercé par les chevêches ou le bruissement des feuillées," on repart le matin électrisé par la folie des hautes herbes, on croise des chevaux. On rencontre des paysans muets"

Avec ce livre, Sylvain Tesson, marcheur philosophe, nous donne la meilleure médecine pour nombre de nos maux et nous met en garde contre le danger le plus inquiétant qui soit : la modernisation effrénée qui met en péril nos paysages et nos âmes. 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE



21 réactions


  • Harry Stotte Harry Stotte 2 février 2017 18:15

    « Sombre année 2014 pour la randonneur et écrivain Sylvain Tesson qui perd sa mère en mai... » 


    Je ne veux pas être discourtois, mais M. Tesson étant né en 1928 (86 ans en 2014), cela situe la naissance de Mme sa mère, vers 1912 dans le « meilleur »des cas...

    Etes-vous sûre de votre fait ?

    • Stupeur Stupeur 2 février 2017 18:33

      @Harry Stotte
      Sylvain (42 ans en 2014), le fils de Philippe.


    • Harry Stotte Harry Stotte 2 février 2017 19:54

      @Stupeur

      Désolé smiley

      Hier soir, j’ai entendu Philippe Tesson pendant plus d’une heure sur Radio-Courtoisie, la radio libre du pays réel et de la francophonie, et je n’ai pas réalisé qu’il était question d’un autreTesson, qui a aussi sa renommée, mais dont j’ignorais l’existence, son père étant nettement plus « spectaculaire »

    • armand 2 février 2017 20:07

      @Harry Stotte
      « Hier soir, j’ai entendu Philippe Tesson pendant plus d’une heure sur Radio-Courtoisie, » oui , il n’y a plus que là que ce chancre puisse s’exprimer


    • Graal 2 février 2017 20:21

      @armand
      « il n’y a plus que là que ce chancre puisse s’exprimer » 
       Indispensable, ce commentaire ?


    • Harry Stotte Harry Stotte 2 février 2017 20:46

      @Graal

      «  Indispensable, ce commentaire ? »


      Indispensable, peut-être pas, mais utile, certainement. Comme cela, je sais à qui j’ai affaire : un adepte de la liberté d’expression à géométrie variable. On ne les reconnaît pas toujours au premier coup d’oeil.

    • Doume65 3 février 2017 11:59

      @Harry Stotte
      «  M. Tesson étant né en 1928 »
      Sylvain Tesson n’est pas un inconnu. Il a relaté dans un livre dnas les années 90 le tour du monde à vélo qu’il a effectué avec un ami. Et pour les autres commentateurs, le confondre avec son père ne sert qu’à faire des amalgames à la Caroline Fourest.


  • Graal 2 février 2017 18:33

    D’où tenez vous qu’il est né en 1928 ? Sylvain Tesson est né en 1972.
    Ne confondriez-vous pas avec son père Philippe ?


  • Stupeur Stupeur 2 février 2017 22:03

    Une (très bonne) émission, si vous voulez mieux connaître Sylvain Tesson : Thé ou Café - Intégrale du 12/11/2016


  • MAIBORODA MAIBORODA 3 février 2017 08:14
    Autant son père Philippe Tesson , vieux réac ultra-conservateur digne des pires néo-cons n’a guère ma sympathie, autant je considère le fils Sylvain comme un homme riche d’expériences insolites racontées de manière brillante.
    J’ai , pour des raisons personnelles, particulièrement apprécié son ouvrage intitulé « Berezina », ouvrage dont je me suis fait un plaisir de retranscrire, sur le site de l’Association Corse-Russie, les critiques élogieuses dont il a bénéficié.

    Rubrique : Notes de lecture
    Article : Parutions relatives à la Russie et à l’Ukraine.

    • Harry Stotte Harry Stotte 3 février 2017 12:09

      @MAIBORODA

      « Autant son père Philippe Tesson , vieux réac ultra-conservateur digne des pires néo-cons... »

      Il vous faut revoir les cases dans lesquelles vous rangez les gens : c’est ou « ultra » ou « néo », mais pas les deux.

      J’en profite pour vous signaler qu’après l’élection de Ronald Trump, les néocons se sont littéralement volatilisés. Aux dernières nouvelles - qui commencent à dater - certains se sont abstenus le 9 novembre, tandis que les autres ont voté Clinton...

    • MAIBORODA MAIBORODA 4 février 2017 08:54

      @Harry Stotte


      Votre connaissance des subtilités de la langue française me semble à la fois déficiente et déficitaire.

    • Harry Stotte Harry Stotte 4 février 2017 23:11

      @MAIBORODA


      Ah ben, ça soit être ça, ouais... 


      Et si on y ajoute mon ignorance de la signification des appellations des différents courants politiques, c’est le désastre assuré smiley


      Bonsoir chez vous.

  • ZenZoe ZenZoe 3 février 2017 11:55

    En tout cas, il faut saluer le courage de cet homme qui, effectivement, s’exprime à présent et marche certainement avec difficulté.
    Marcheur, voyageur... et grimpeur.
    Il est « stégophile » (activité consistant à monter sur les toitures, dans son cas essentiellement celles des cathédrales). Surnommé le prince des chats, il a souvent passé des nuits entières sur des clochers et des flèches. C’est en escaladant une façade à Chamonix qu’il s’est d’ailleurs cassé la figure (et plein d’autres os).


  • velosolex velosolex 3 février 2017 12:04

    J’ai lu avec beaucoup d’émotion ce beau livre. Les chemins noirs que Tesson explore, ce sont ces propres chemins. « Dieu, qu’il faut souffrir au poète, pour que son chant aille la qualité de celle du rossignol », Nous dit le poète. 

    Les plus belles pièces de Mozart sont aussi celles de sa triste fin. 
    Jusqu’alors les écrits de Tesson me laissaient assez froids. Je ne croyais pas à son odyssée journalistique sur les bords du lac Baïkal. Il y avait là une tentative de se mettre dans la peau de London, mais sans l’inconfort de l’insécurité, et de l’aventure...On était loin des écrits de Bouvier, de « l’usage du monde ». Tesson restait un héritier, quelqu’un courant après une légende à faire ; Las, toutes les terres sont découvertes. Son voyage en moto de retour de Moscou sur les traces de la grande armée m’avait pourtant amusé. 
    C’est un grand blessé qui a écrit ce livre ; Il faut faire l’éloge de inondation, de l’accident, qui vous force à élever son chant et sa compréhension du monde, même si je souhaite à Sylvain de complètement se rétablir. Mais il nous a donné là un livre vrai, où il se montre tel qu’il est, comment il s’est relevé, et comment il fait front. Cela avec le décor d’une France des déshérités, de décors sauvages et beaux, que certains d’entre nous connaissent et apprécient, en dehors des endroits à la mode. Quand à son style il a gagné en images et en beauté, ce que son corps à perdu en souplesse. 

    • ZenZoe ZenZoe 3 février 2017 12:08

      @velosolex
      Merci pour ce beau commentaire, très informatif.


    • velosolex velosolex 3 février 2017 12:54

      @ZenZoe

      On peut faire le parallèle avec un superbe livre de Steinbeck, « voyage avec Charley », que l’auteur des raisins de la colère a écrit à la fin de sa vie, alors qu’il se remettait d’un accident vasculaire, qui l’avait laissé diminué.
       Mais néanmoins assez fort et résilient pour entreprendre ce chemin en camping car bricolé, ce doit être en 61, d’un état à l’autre des states. 
      L’auteur note les évolutions du paysage qu’il a connu, les indices de la modernité, de la déshumanisation, avec l’emprise des supermarchés, des motels, où vous ne croisez personne. 
      Mais ça et là , des traces de résistances....
      Charley est le nom de son chien, français faut il préciser, qu’il a ramené d’un voyage dans notre pays, et qui il ne parle qu’en français....

    • Olivier Perriet Olivier Perriet 3 février 2017 13:43

      @velosolex

      Sylvain Tesson un mythomane ?

      Je ne sais pas, mais dans son voyage en Sibérie, lorsqu’il explique qu’il descend une bouteille de vodka la soirée ou traîne en canot de toile sur un lac en plein dégel avec la houle qui se lève, ça m’a semblé un syndrome pour le moins dépressif.


    • velosolex velosolex 3 février 2017 18:03

      @Olivier Perriet
      Mythomanie ? Exagération ?...L’art du conte n’est jamais tout à fait objectif. Mais l’authenticité et la force du récit sublime les petits mensonges. Sans doute que l’homme a eu quelque accointances avec la bouteille. Ce n’est pas le premier ; De Verlaine à Hemingway en passant par Jack London, l’alcoolisme est exagérément représenté chez les écrivains ; les syndromes dépressifs ou les troubles de l’humeur de type PMD étant concomitants ; ce qui donne des personnalités comme Jim Morrison ou Romain Gary....Cependant, ce n’est pas l’alcool qui les rend géniaux, c’est juste une béquille qui les accompagne, pour le meilleur et pour le pire. L’écriture étant une autre façon de se soigner, si l’on peut dire les choses ainsi, quoique je n’aime pas trop ce terme, bien qu’ayant passé ma vie dedans. Il met un peu trop l’accent sur la normalisation, l’ennemi justement du génie, et même il faut le dire souvent de la vie. Une vie aseptisée vous emmènera jusqu’à plus d’age, mais le risque est grand de vous endormir avant de mourir. J’entend ; Tout est question de mesure, le dompteur doit savoir ne pas se mettre en danger, et rester à bonne distance de l’animal avec la lequel il joue. Tesson dans ce beau livre se met à nu, et présente ses plaies, ce qui n’est pas très actuel dans la représentation et demande un certain courage. Pour autant nul auto apitoiement, juste parfois une teinte de dépit tempéré par l’humour : Epilepsie, douleurs articulaires, il a un traitement lourd qui l’empêche de boire maintenant de l’alcool. Ca ne fait rien il assume, il boit maintenant du viandox, dans les bars qu’il continue à fréquenter, tout le long de cette route noire, une diagonale des pays désertés, que l’état à plus ou moins abandonnés. Peu de gens je pense auraient fait ce qu’il a fait là. Un truc qui dépasse à mon avis en valeur le tour du monde psychotique en solitaire à la voile

       Souvent j’ai vu de ces hommes, qui ayant frôlé la mort, en repartent avec une énergie nouvelle. Car tout à coup ils savent qu’ils ne veulent plus mourir. 

    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 4 février 2017 10:15

      @velosolex

      J’apprécie beaucoup vos commentaires et les partage.

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