mardi 5 avril - par Taverne

Trois poèmes sur la guerre d’Antonio Machado

En 1931, Machado proclame la République à Ségovie, en hissant le drapeau républicain sur l’hôtel de ville de Ségovie au son de La Marseillaise ! Antonio Machado était professeur de français et républicain convaincu. Il était à Madrid quand la Guerre civile d'Espagne éclate en juillet 1936. Il faut savoir toute l'horreur d'une guerre civile ; elle divise les familles. Le frère aimé d'Antonio a choisi de soutenir le camp franquiste alors qu'Antonio, lui, met sa plume au service du parti républicain. Il écrivit un poème évoquant l'exécution de Federico Garcia Lorca. 

Machado fut évacué avec sa mère et deux autres frères, à Valence, puis en 1938 à Barcelone. Il meurt d'épuisement en France à Collioure, à quelques kilomètres de la frontière, où il repose à jamais. Sa mère meurt trois jours après. 

Dans son recueil "Champs de Castille" (1907 - 1917), il évoque la guerre mais de loin, se réjouissant que son pays soit en paix. Si on relit aujourd'hui ce poème en faisant abstraction des belligérants nommés (Albion et Germanie), on saisit la pensée profonde du poète à propos des guerres. La guerre, pour Machado est barbare et stupide, elle fait des victimes des deux côtés. Elle ramène l'Humanité très loin en arrière. Il ne savait pas encore que viendrait la guerre civile et que sa famille serait dispersée et scellée par un destin funeste. 

Espagne en paix

Seigneur ! La guerre est mauvaise et barbare, la guerre
que les mères haïssent, rend les âmes furieuses ;
tandis que passe la guerre, qui sèmera la terre ?
Qui moissonnera les épis que dore le soleil de juin ?

Albion épie et chasse les quilles sur les mers ;
La Germanie détruit les temples, les demeures, les ateliers ;
Dans les maisons la guerre met un souffle de gel,
La faim sur les chemins, les pleurs aux yeux des femmes.

La guerre est barbare, stupide, régressive ;
Pourquoi sur l’Europe à nouveau cette sanglante rafale
qui fauche l’âme et cette folie agressive ?
Pourquoi l’homme à nouveau de sang se saoule-t-il ?

La guerre nous rapporte le pus et la peste de l’outre-mer chrétien ; le vertige d’horreurs qu’apporta Attila en Europe avec ses féroces armées ; les hordes mercenaires, les puniques rancœurs ; 

La guerre nous ramène les morts millénaires
de cyclopes et de centaures, d’Héraclès et Thésée ;
La guerre ressuscite les songes des cavernes de l’homme du temps des mammouths géants et velus.

Dans ses "Poèmes de guerres" (1936 -1939), nous trouvons peu de poèmes puisque le poète a dû fuir l'Espagne et qu'il est mort peu après. Il n'a rien eu le temps de voir de la Seconde guerre mondiale. On y trouve cependant ce court poème sur un enfant mourant qui voit et entend des avions dans le ciel et que sa maman essaie de réconforter.

La Mort de l'enfant blessé

A nouveau dans la nuit…C’est le marteau
De la fièvre aux tempes bien bandées 
de l’enfant. – Mère, l’oiseau jaune ! 
Les papillons noirs et mauves ! 

- Dors, mon enfant. – Auprès du lit, la mère serre la petite main -. Oh ! fleur de feu ! 
Qui te glacera, fleur de sang, dis-moi ?
Dans la pauvre chambre une odeur de lavande ;

Dehors la lune ronde qui blanchit 


le dôme et la tour de la ville assombrie. 
Un avion invisible bourdonne.
- Dors-tu, oh ! douce fleur de mon sang ?
Un cliquetis de vitre à la fenêtre.
- Oh ! froide, froide, froide, froide, froide ! 

On trouve aussi cet autre poème, plus connu et dédié à Federico Garcia Lorca

Le crime a eu lieu à Grenade

A Federico Garcia Lorca 

(Ce poème de Machado fut publié pour la première fois le 17 octobre 1936 dans l'hebdomadaire « Ayuda »).

I

LE CRIME
 
On le vit, avançant au milieu des fusils.,
par une longue rue,
sortir dans la campagne froide,
sous les étoiles, au point du jour.
Ils ont tué Federico
quand la lumière apparaissait.
Le peloton de ses bourreaux
n'osa le regarder en face.
Ils avaient tous fermé les yeux,
ils prient : Dieu même n'y peut rien !
Et mort tomba Federico
— du sang au front, du plomb dans les entrailles —
… Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade
— pauvre Grenade ! —, sa Grenade…

II

LE POÈTE ET LA MORT

On le vit s'avancer seul avec Elle,
sans craindre sa faux.
— Le soleil déjà de tour en tour, les marteaux


sur l'enclume — sur l'enclume des forges.
Federico parlait,
il courtisait la mort. Elle écoutait.
« Puisque hier, ma compagne, résonnaient dans mes vers
les coups de tes mains desséchées,
qu'à mon chant tu donnas ton froid de glace
et à ma tragédie
le fil de la faucille d'argent,
je chanterai la chair que tu n'as pas,
les yeux qui te manquent,
les cheveux que le vent agitait,
les lèvres rouges que l'on baisait…
Aujourd'hui comme hier, ô gitane, ma mort,
que je suis bien, seul avec toi,
dans l'air de Grenade, ma Grenade ! »

III
 
On le vit s'avancer…

               Élevez, mes amis,
dans l'Alhambra, de pierre et de songe,
un tombeau au poète,
sur une fontaine où l'eau gémira
et dira éternellement :
le crime a eu lieu à Grenade, sa Grenade !

Outre ces trois poèmes sur la guerre, "Champs de Castille" comprend une annexe composée d’éloges à des amis et poètes qu'il admirait. Il a notamment dédié un poème à Miguel de Unamuno « pour son livre « Vie de Don Quichotte et de Pancho ».

Machado qualifie Unamuno de « donquichottesque don Miguel de Unamuno, robuste Basque » qui va « talonnant sa folie d‘un éperon d’or, sans crainte des mauvaises langues » et « dicte des leçons de chevalerie ». « Il veut enseigner les rides du doute au chevalier avant qu’il ne s’élance ; tel un nouvel Hamlet… ». « Il veut être un bâtisseur », « il connaît Jésus et crache sur le pharisien. » 

L'Histoire se souvient du célèbre discours tenu par Miguel de Unamuno à l'Université de Salamanque face aux franquistes assemblés. Deux hommes, un même combat contre la bêtise et la sauvagerie...

 



20 réactions


  • Laissez le dormir à Collioure. Chaque époque son style... il reviendra en d’autres temps... Il faut savoir accepter les temps morts de l’histoire.... 


    • Taverne Taverne 5 avril 15:53

      A Mélusine qui écrit « Laissez le dormir à Collioure. »

      ***

      Mon cœur s’est-il endormi ?

      ruchers de mes songes
      ne distillez-vous rien ? Elle est desséchée
      la noria de ma pensée,
      ses godets vides
      tournant, tournant, plein d’ombre ?

      Non, mon cœur ne dort pas.
      Il est éveillé, éveillé.
      Il ne dort, ni ne songe ; il regarde
      ses yeux clairs grands ouverts,
      des signes lointains ; il écoute
      sur la rive du grand silence. (« Mi corazón se ha dormido... »)


    • @Taverne quand vous comprendrez que les ukrainiens sont des russes nazifiés et que peut-être Machodo voterait Mélenchon qui soutient Poutine... (certes, il ne le chante pas sur toits). Machado doit certainement se trouver dans la bibliothèque de Méluche...


    • J’ai eu un compagnon juif de gauche. Il voulait faire la guerre d’Espagne... Devrais-je le condamner ??? parce que c’est la guerre.... ???? 

      BREL : Je viens rechercher mes bonbons
      Vois-tu, Germaine, j’ai eu trop mal
      Quand tu m’as fait cette réflexion
      Au sujet de mes cheveux et longs
      C’est la rupture bête et brutale
      Je viens rechercher mes bonbons
      Maintenant je suis un autre garçon
      J’habite à l’Hôtel Georges Vé
      J’ai perdu l’accent bruxellois
      D’ailleurs plus personne n’a cet accent-là
      Sauf Brel à la télévision
      Je viens rechercher mes bonbons
      Quand père m’agace moi je lui fais zop la
      Je traite ma mère de névropathe
      Faut dire que père est vachement bat
      Alors que mère est un peu snob
      Enfin tout ça c’est le conflit des générations
      Je viens rechercher mes bonbons
      Et tous les samedis soir que j’peux
      Germaine, j’écoute pousser mes ch’veux
      Je fais glou glou je fais miam miam
      Je défile criant : paix au Vietnam
      Parce qu’enfin enfin j’ai des opinions


    • Taverne Taverne 5 avril 16:43

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Je n’ai pas parlé de l’Ukraine. Je laisse Antonio Machado vous répondre encore : 

      Sur dix têtes, neuf
      foncent tête baissée et une seule pense.
      Ne soyez jamais étonné qu’une brute
      se décorne à lutter pour une idée.


    • @Taverne Face à un nazi, ou on se barre et quand ce n’est plus possible : ion tire.... 


    • voxa 6 avril 06:32

      @Taverne

      « Trois poèmes sur la guerre d’Antonio Machado »

      Souvent, vous vous permettez, doctement, péremptoirement, de donner des leçons de français à vos contradicteurs...

      Je ne peux donc résister, moi qui ne suis rien avec mon simple certificat d’étude primaire, de corriger le titre de l’article d’un juriste par passion, d’un poète, d’un philosophe et d’un auteur de chanson.

      Je vous propose donc :

      Trois poèmes d’Antonio Machédo sur la guerre.

      Je ne connais pas, je l’avoue, cet Antonio Machado, mais je ne crois pas qu’il fut principalement un guerrier.

      Je pense que vous conviendrez, que parfois, la réflexion et l’intelligence l’emportent sur la culture mémorielle et sur la frime.

      Modestement vôtre.

      PS : ne me remerciez pas, c’est un prêté pour un rendu.

      ...



    • tonimarus45 6 avril 08:02

      @Taverne---Rappelez nous l’attitude des gouvernants du monde libre envers les republicains espagnols et quel pays les a aides malgre ces pays


    • Taverne Taverne 6 avril 11:39

      @voxa

      Non, Machado n’était pas un guerrier, pas plus que l’enfant mourant du deuxième poème et pas plus que Federico Garcia Lorca descendu lâchement. Il y a bien des guerriers lâches. Il existe aussi des non guerriers courageux et humains. 

      Non, je ne conviendrai pas que votre intelligence est supérieure à ces martyrs et à la poésie d’Antonio Machado. Consentir à ce que vous dites serait lâcheté de ma part et indigne de l’hommage dû aux victimes innocentes de toutes les guerres. 


    • @Taverne Certains peuvent dit être « innocent » d’autres pas. Votre prochain article. Qu’est-ce que l’innocence ? Estimez-vous que les pervers narcissique n’existent pas ou comme le dit l’église catholique qu’il y a quelque chose de bon chez chaque être humains. Contrairement à Rousseau étant plus famiière avec la gnose orthodoxe, je pense que l’homme naÏt d’abord dans un système de survie (sur le plan légal il est considéré comme innocent). Même si dernièrement un garçon de 5 ans a tué sa soeur avec un révolver. L’enfant ne pensait certainement pas qu’il y avait danger j’ose le penser (et que la faute incombe au parents). Mais si l’enfant est « innocent » du fait de son âge il n’est pas meilleurs qu’un animal. Il peut mordre le sein de sa mère s’il est fâché. Donc, dire que comme Rousseau l’homme naît bon et que c’est la civilisation qui le pervertit est une bêtise monumentale. Mais dire à l’inverse qu’il est mauvais n’est pas juste non. L’enfant est simplement dans une logique de : moi ou l’autre. C’est l’éducation qui au mieux lui apprendra que les autres existent et qu’il doit en tenir compte. Mais, dans la Torah, il est dit aussi qu’en premier « tu » dois te protéger et ensuite protéger les autres... C’est toute la notion du bien et du mal qui est soulevée... On ne juge pas un enfant pas parce qu’il est fondamentalement, mais bon mais parce qu’il ne sait pas qu’il n’est pas conscient de son acte... Innocent a plusieurs étymologie (innocent devant la Loi). L’étymologie dit : qui ne fait pass... Innocent a plusieurs étymologie (innocent devant la Loi). L’étymologie dit : qui ne fait pas de mal. Tiens, je m’attendais à : qui n’a pas conscience du mal qu’il fait... Bon soit.... J’aurais tendance à dire : moi ET l’autre. Excepté dans le cas où l’autre me détruit.... 


    • voxa 8 avril 05:31

      @Taverne

      Federico Garcia Lorca, je pense, conchierait votre philosophie BHL...


  • Picasso fut aussi inspiré (Guernica) et cela lui rapporta beaucoup d’argent.. C’est que les guerres sont un excellent sujet pour les poètes... LA MUERTE... Un peintre dont le modèle était amoureuse s’est laissée mourir de faim. Afin que l’artiste puisse peindre chaque moment de la finale....


    • Clocel Clocel 5 avril 15:42

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Son tableau sur la guerre de Corée est beaucoup plus puissant à mon goût.


  • Lonzine 5 avril 18:21

    Ou a été prise cette belle photo ?


  • Taverne Taverne 5 avril 18:58

    C’est une statue représentant Machado à Baeza.

    La ville de Baeza se situe dans la province andalouse de Jaén.

    Le séjour d’Antonio Machado à Baeza (octobre 1912-novembre 1919) est considéré comme l’une des étapes littéraires les plus prolifiques de l’auteur de « Campos de Castilla » (Champs de Castille), tout en essayant – personnellement – de surmonter la disparition récente de sa jeune épouse, Leonor Izquierdo, décédée à Soria le 1er août 1912, à l’âge de 18 ans.

    Quant aux œuvres d’art dédiées à la mémoire de son séjour dans la ville, la Cabeza de Machado réalisée par le sculpteur aragonais Pablo Serrano en 1966 se distingue, dont l’inauguration mouvementée, initialement prévue pour le 20 février de la même année, a été interdite par le régime franquiste, pour finalement être célébrée en avril 1983. (Wikipedia espagnol)


  • ZXSpect ZXSpect 5 avril 19:05

    .

    Paroles
    Jean Ferrat

    Je ne sais ce qui me possède
    Et me pousse à dire à voix haute
    Ni pour la pitié ni pour l’aide
    Ni comme on avouerait ses fautes
    Ce qui m’habite et qui m’obsède

    Celui qui chante se torture
    Quels cris en moi quel animal
    Je tue ou quelle créature
    Au nom du bien au nom du mal
    Seuls le savent ceux qui se turent

    Machado dort à Collioure
    Trois pas suffirent hors d’Espagne
    Que le ciel pour lui se fît lourd
    Il s’assit dans cette campagne
    Et ferma les yeux pour toujours

    .../...

    .


  • Taverne Taverne 6 avril 14:23

    « Chantez en cœur avec moi : savoir, nous ne savons rien,
    venus d’une mer pleine de mystères, à une mer inconnue nous irons…
    Et entre deux mystères est la grave énigme ;
    une clé inconnue ferme trois coffres.
    La lumière n’éclaire rien et le savant n’enseigne rien.
    Que disent les mots ? Que dit l’eau du rocher ? »

    (Proverbes et chansons)

    Portrait


    (…) «  Et quand viendra le jour du dernier voyage,
    quand partira la nef qui jamais ne revient,
    vous me verrez à bord, et mon maigre bagage,
    quasiment nu, comme les enfants de la mer
    . »

    Ces vers tirés de Champs de Castille sont gravés sur sa tombe à Collioure.


Réagir