mercredi 25 mars - par Gaspard Yorick

Un Voyageur Sentimental dans le Corona

À la vérité, amis qui partaient en exil,

Tout dépend de nous, et il n’y a pas besoin de vivre,

Dans une cabine isolée au fond des bois,

Pour respirer le grand air de la liberté.

Sous le ciel de Paris, avec sa morale enhardie,

Sa bonne humeur qui transpire,

Ses fidèles amis et quelques pintes autour d'un cendrier,

On voit un voyageur sentimental revenir d’un tour du monde,

Si apaisé dans sa prairie natale en présence du bonheur,

Qu'au milieu des cendres envolées avec le rire des anges,

Après avoir regardé ému dans les yeux, un par un,

Ses amis du passé ; il donne un coup sur la table,

Et transporté par son torrent de larmes,

Il chante l'admirable : Mes amis... Dieu est parmi nous !

 

 Souvent lorsque l’horloge du monde s’arrête, la grande aiguille de la vitalité commune et la petite aiguille de la vitalité individuelle, beaucoup d’entre les hommes modernes, enveloppés dans le monde continuel des illusions, ayant déjà eu trop de temps pour vivre, apprenant peu, sensuels à l’excès, paresseux dans ce qui importe, trouvent des difficultés à transformer tout ce temps libre en quelque chose de suprêment moral. Ils ont tous cette maxime à la bouche : « Deviens-toi-même » L’un avance dans la nuit de son âme, à peine un arbre contourné, il tombe sur la fatalité terrible de tourner infiniment sur le rond-point de ses souffrances, grimpant les dunes des rêves oubliés ; un autre, ayant des vues de plaisir sur cette fenêtre, ne connaissant que la jouissance, même dans les examens de lui-même, s’enivre dans la nostalgie heureuse et la confiance en lui-même, le contentement de soi jamais déçu, avec pour drame que sa solitude est son illusion d’ivoire. Dame ! Un dernier a fait chemin parmi les arbres, il a senti, dès qu’il sauta la première branche du bois, les vents qui lui glissaient dans l’oreille : « Pourquoi suis-je impuissant ? Pourquoi je me sens comme un talent inabouti ? Pourquoi tout me semble tromperie en moi ? Pourquoi je me sens déjà trop gaspillé et sans lendemains de victoire ? » - Toutes les jeunes générations, fuyant l’hypocrisie des journées, enlevant leurs costumes de la semaine, se posent ces questions. Pauvres enfants du siècle ! - On les a brisé avec l’égalité partout et tout le temps, avec la mort du véritable singulier, du véritable supérieur ; on a brodé ce monde sous la coupole de l’art universel, on a mis dans leurs cœurs la mauvaise conscience sans limites, leur désir de reconnaissance refoulé, et qu’ils languissent, désormais, roulés dans la boue, la volonté de se démarquer, de faire triompher leur morale ignorante, d’aspirer à l’imposteur supérieur par l’art ou le quart-d’heure de gloire !

 Mais, jeune homme, prenez une pause dans votre dissertation sur les syndromes des névrosés et des artistes sans art qu’est le monde entier, un bruit vient vous apporter une mauvaise nouvelle ; ciel ! elle est digressive et progressive ; elle affecte tellement.

 Quoi ! Un virus a remplacé une guerre, nous a sauvé de la barbarie ? Quoi ! Nous avons échangé le sentiment tragique, le glorieux, le sacrifice, la dignité dans le drame, la vérité des natures, la souffrance lente, contre le sentiment de l'absurde, le vulgaire, la restriction médiocre, la vitesse de la lumière connectée et le cri du coq des bons sentiments ?

 Peuples du monde, au lieu de vous faire laver le cerveau au canapé, qu'auriez-vous préféré ? La même sur un champ de bataille l'épaule trouée ? - Ceux tenant les cartes n'opèrent-ils pas comme ce qu'il y a de plus juste ? – Moins de monstruosité sanguinaire, plus de larmes absurdes.

 Ces gouvernements de la politique mondiale laissent mourir au plus près du hasard ; Ils espèrent avoir le droit à tout, ils espèrent pouvoir contraindre à tout, Ils roulent vers la gouvernance mondiale, ils roulent vers le monde futur, vers les grandes réformes qu'ils imaginent, la grande roue de l'Histoire qui va monter en vitesse ! Donnons le Monde à ces rassembleurs ! Donnons la Vérité à la science ! – Voici la Nature qui a bâti la cathédrale des derniers puissants.

 À quoi bon, mes amis, faute d’appui sur vous-mêmes, philosopher sur ce qui aurait pu différemment se passer ? Pourquoi presser contre votre cœur : « Mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné ? » - Le Monde n’était que flammes ; et ne sachant plus à qui la faute, croyant adorés la Justice, comme à chaque événement qui vous soulèvent d’animosité, vous avez lancé vos baves, vous vous êtes dégradés à ce point… qu’on pourrait défier les plus grandes pleureuses du romantisme de verser autant que vous, il faudrait d’abord leur retirer les objets d’inquiétudes qu’ils ont mouillés d’or, puis leur apprendre à viser en désastreux toujours à côté de l’essentiel

          Encore, je me vois me perdre dans la dissertation. C’est que je ne les aime pas.

 Que manque-t-il à cette peinture médiatique du Coronavirus ? - Beaucoup de choses qu’on ne voit, ni n’entend, avec la puissance d’expression compatible.

 Elles iront prochainement, mais avant, je veux vous parler d’une certaine race d’hommes, qu’aujourd’hui on traite d’égoïste, qui n’a pas le droit à la parole, et qu’on juge affreusement mal.

 Chez certaines des natures les plus sensibles, échappant d’ordinaire aux affaires du monde, maigres de causes à défendre, de patries à libérer sur haut-parleurs, n’étant ni du peuple, ni démocrate, ni aristocrate, ni bourgeois, ni de la street, et surtout pas pratiquants de la charité et de la bonté théâtralisées, cet épisode pandémique leur inflige une immense peine et frustration. Bien que ces développements pourront paraître étranges, inhumains, malades ; où réside que, par-dessus toutes leurs convulsions, celle de la déception de l’infini apocalyptique fait le plus mal ?

        Dans cette jeunesse, étudiante sans drapeaux, là où, même sans pessimisme ni idées noires, ils rêvaient, honteusement quelques-fois, d’assister à l’effondrement de tout ce qui existe dans la comédie humaine, de participer à des inondations de grandeur dans la destruction ; ils voulaient que le monde périsse avec eux, ils voulaient revenir au monde le plus simple et la pure intimité. Comment leur en vouloir ? Il y a une telle armée de singes contre la puissance de la vie et l’éternel retour de la joie du monde entier !

 Oui, ce désir fait le diable chez les âmes, souvent sans enfants, victimes du système, économiquement ou moralement ; chez ceux trop attachés à la double vérité. Ce sentiment était plus fort, avec une sorte d’impatience originale, loin des anarchistes, lorsque pensifs et solitaires, parmi leurs vies d’études superficielles ou de plaisir, aucun projet ne les raccrochait profondément à l’avenir.

 Et maintenant que toutes ses idées de jeunesse semblent appartenir à une autre personne, qu’ils ont peut-être des projets, un travail qui devrait bientôt porter ses fruits, la providence annonce l’approche de l’apocalypse ; ils font réunion avec leurs anciens désirs ; ils ouvrent les yeux et les oreilles comme jamais, leurs esprits n’arrivent plus à se reposer, jour après jour, le monde tombe de falaises inconnues… Ô mon Dieu, tout va disparaître, et moi qui me connais, moi qui possède la conscience épurée, ce sont les limbes éternelles sur terre que vous promettez ! – Survivons, mes amis et moi, vaillant, voguant l’Arche, et toute la souffrance sociale, tout ce poids répugnant sera ôté des épaules ; en un instant je serais libéré de tout, dans l’aurore de la souffrance, dans l’aube d’un monde animal, mais qu’importe la solitude, la misère, la mort, si avant le bout il y aurait plusieurs semaines d’idéal avec les frères et sœurs que je trouverais sur mon chemin bossué par l’aventure !

 Pourquoi est-il si excité cet écorché ? – Quelle pitié ! - L’ivresse qu’il s’est infusé en lui, vient de partir, et il se demande, pourquoi l’apocalypse, qu’il a fantasmé mille fois au cinéma, arrive-t-elle maintenant, alors qu’une éternité d’amour semblait enfin clémente à payer ses sueurs !

  Après même avoir réfléchi, si cette apocalypse n’était que passagère, à ce qu’elle risquerait de produire comme séquelles sur le décor de ses participations, il s’endort avant que le soleil de minuit ne rayonne, murmurant : « Que verrais-je demain matin sur Google Actualités ? »

 Soit dans le cours des péripéties aggravées, soit lorsqu’on l’apocalypse qu’on leur a martelée semble d’un coup prendre moins de certitude, certaines natures dans une phase de transition, ces jeunes passagers clandestins en jogging au contraste des jeunes cadres dynamiques, après la vague d’effroi, se disent, mais la poisse, je n’aurais pu me faire plaquer à un pire moment ! - J’avais digéré tous mes désenchantements, j’avais vaincu la détresse en moi, j’allais rebondir, j’allais entamer des choses pour le deuxième chapitre de ma vie, j’allais trouver une voie, je commençais à vivre en paix, je commençais à obtenir la tolérance parfaite, j’allais sortir du laisser-aller dans lequel je m’étais allongé chez mes parents chez qui je vis encore ! – Que le diable est malin ! Voilà mon décor chamboulé ! Me voilà retarder pour cette mascarade grossière, meurtrière et temporaire ! - Me voilà mis à l’épreuve, face à moi-même… et à moi de savoir en tirer parti !

        Combien notre cœur chauffe, quand nous pensons, à ceux épargnés par les chutes financières, à ceux dont l’activité n’a senti que peu de secousses, à ceux qui ne sont pas des personnes spirituelles comme la société l’a tamponné, des vieilles bourgeoises mi-connecté, mi-traditionnelle par exemple, qui avaient commencé à reconstruire leurs âmes, sérieusement, à sortir de la torture et de la vie qui passe machinalement il y a quelques mois, et dont le reste de la vie n’était déjà plus que cadeau ; elles sont confortées sur leurs chemins. La providence leur fait du pied, elle leur murmure, concentrez-vous ! – Leur mouvement vers la joie du monde entier ne peut être détourné ; elles seront les seules, naturellement, de plus en plus au fond de l’essentiel. Et les penseurs, qui auparavant, flottaient en paix parmi les pêcheurs, qui ont connu la solitude extrême sur les collines embrumées des campagnes, rebroussant en eux jusqu’à devenir leurs idoles, se retrouvent à la grande ville, n'ayant plus à se défendre des distractions de la vie sociale, quel sentiment étrange ! - le monde est agité, mais tout silencieux, comme eux !

 Ô paix aux morts, compassion et respect à ceux qui les aident dans les heures sombres ! Vous êtes nos héros ; s’il y a des mains à baiser à cette heure, ce sont les vôtres et j’ai bien peur d’en mourir de ce labeur. C’est ce que je pense tout aussi bien que vous qui applaudissaient. Hélas, les natures sensibles comme les miennes, qui trouvent bien plus religieux et dionysiaque les clameurs, les tensions d’un stade de football, vous avez réussi à rendre sale d’y participer, comme des moutons, comme de l’extorsion, que mon balcon ne dansera jamais !

 Enfin, après quelques promenades à tenter, solide sur nos appuis, nous retirons du rocher la dernière l’épée. Il est gravé à la pointe : Quels effets aura ce confinement et cette excitation de la peur sur les individualités ?

 « Qu'un maximum de nos frères trouve la bénédiction de Dieu dans la solitude et la vie domestique, c'est ce qu'il nous reste à prier. Ah ! Des escalades, des actions de grâce, de l'amour universel authentique. Que tout cela serve au moins à ouvrir nos vannes remplies d’eau ! »

 C’est ce que nous disent les idéalistes, vendeurs et marchands d’imposture et de solitude, qui ont du crédit dans la parole publique, à côté des moralisateurs hystériques.

 Il y avait un temps où une certaine espèce de la race humaine prédominait dans les minorités accueillies dans chacun des cœurs ; elle était le voyageur sentimental.

 Partout où on le rencontrait, les âmes perdues de la rues l’arrêtaient ; lui, sur son destrier, l’oreille à la main, la langue au palais, bercé par son armure qu’il avait repolie douce et dépaysée, couvert d’incognito, il descendait sur l’éternel. L’âme perdue de la rue se soulageait par des confidences en lui, mille différentes fois dans une heure vive ; et il y avait tant de ressemblances abîmées de chagrin entre elle et le voyageur, qu’à peine étaient-ils aux adieux, que le perdu se disait enfin ! Eh ! Mon nouvel ami, qui êtes-vous ? J’ai tout parlé et je ne sais rien de vous ! – Alors, l’oreille, qui l’avait écouté avec tant de sentiment, répondait, soit qu’il n’était personne, soit que ce n’était pas grave. Puis quand la forme de son adieu lui paraissait idéale, il portait sa main sur le cœur, inclinait sa tête, et s’engouffrait dans le métro sous cet éclair de chaleur.

 Combien nous sommes loin de cet homme et de sa solidarité ! - Ah ! Ce confinement… chez ceux qui simulent des sentiments, chez ceux qui ont besoin d'un élan mondial, pour penser aux autres par des actions, alors qu'en temps normal ils sont sourds et cruels ; chez ceux qui vont découvrir la solitude, chez ceux qui vont rentrer en eux-mêmes ; qu'importe si, pour embellir la mort, on leur soulève les voiles de l'ignorance ; ce n'est pas en enfilant un chasuble qu'on peut créer à partir du néant. Rien ne sera conserver des possibles avancées, rien ne poussera très longtemps ! - Car, bientôt, et c'est le drame suprême, la petite roue du travail et du quotidien va retourner. Votre nature reviendra, vous sentirez que les autres vous ont manqué, vous sortirez descendre en fracas dans la nuit ; l'ivresse et le véritable amour régneront quelques temps, sans avoir à rougir une seule fois, le sentiment de communion détruira toute la mauvaise humeur accumulée.

 Hélas ! Tout est toujours trop court ou trop long, la frénésie retombera comme l'argent au sol !

 Voyez vos jeunes générations, démunis dans l'intérieur ! Comme à l’apogée d’un feu, en pleine forêt tropicale et obscure, sous les arbres qui couvrent la lune, Il rôde autour des lucioles curieuses, qui surgissent des bois, puis vagabondent ; s’interrogeant : « qu’est-ce cette lueur plus forte que la nôtre ? Allons voir ! » - Courageuses, quoique insouciantes, elles s’en approchent une par une, sans hésitation s’y jettent, et meurent à la chaîne, sans comprendre ni comment ni pourquoi. Ainsi, de même, se jetteront, les solitudes torturées composant avec elles-mêmes, dans ce feu qui crépite le refrain occulte : Ô venez mes frères, qu’il est bon de brûler ensemble !  

  Voyez ces jeunes des grandes villes, revenus à la candeur des campagnes, produire de l’embarras, faire honte à la vie contemplative - Voyez ces amis confinés dans les collocations à l’aveugle, les amis d’enfance se soulager dans le nihilisme fraternel et jouissif !       

 Ô Néant, consolation de notre ennui, impuissance de notre volonté, je le sais, je le sens, ta trajectoire est sur mon orbite !

 

 Et que le ciel m’assomme si je ne disais pas un mot des braves !

 

 Les exaltés de la question sociale, les exploités, les paysans, qui ne peuvent arrêter de se battre dans le vrai combat moral et philosophique, pour les lesquels le chant du partisan est : " Notre ennemi ne voulait pas la paix, nous avons dû combattre en vain de lui " - ces hommes et femmes chanteront toujours plus fort la vérité.

 Et ceux qui ont refusé le combat chanterons toujours la vérité : « Notre ennemi était trop fort, nous avons décidé de vivre en paix et jouir de notre unité loin de lui. »

 Et ceux qui ignorèrent l’existence du combat chanteront toujours la vérité : « De quel combat parlez-vous ? »

 Et ceux qui ont fait le mal universel chanteront toujours un mensonge : « De quel combat parlez-vous ? 

 Et chacun, dans sa morale, gémira : " Trop souvent nos essais d'y parvenir ont été vains..."

 

       Moi aussi, j’ai le cœur d’un ardent idéaliste ; allez, mes amis, essayez de vous surpasser, essayez de revenir vraiment vers la nature et vous-mêmes, et non ce retour bidon dont vous faîtes la publicité sur internet et l’espace public. Désherbez les mauvaises herbes d’un jeune homme ! - Pour que l’absurde soit tué !

 Cela se peut-il ? – Si seulement ! No señor…

 Toutes les dépendances ont été amplifiées à domicile, dans la solitude sans public.

      Tous les problèmes du monde ont été pointés, tous les problèmes des hommes modernes ont été illustrés ; on a même l’impression qu’ils ont été élevés par un créateur inspiré.

     Dans chaque secteur touché, on trouve de quoi faire une série entière sur chacune des particularités prises une à la fois.

 Mi Deus ! Relions-les, et tout cela rebondit à l’infini, nous avons l’univers entier dans notre ventre.

 Nous sommes entourés par ce sentiment - qu’il arrive des fois quand on nous apprend ou vivons quelque chose qui sonne étonnant par sa faisabilité ou ses jugulaires morales, de s’écrier, mais comment est-ce possible ? Dieu jamais cela existe ! - Et à mesure que l’on raisonne ou l’on expérimente cette fâcheuse compagne, on sanglote : mais au fond qu’est-ce que j’en savais moi ?  

 Et ainsi, démêlant tous les nœuds que son économie, ses morales affaiblies et sa science ont calculés, pendant une branlette, enfermé dans la glande, plongé dans le sport du bien-être, le Monde est mort !

 Qu’on ne s’inquiète pas trop ; il ressuscitera comme un empire éternel de mathématiques, avec tant de privations, de suspicions, de virtualité, comme nous avons ressuscité Dieu en conserve après l’avoir tué.

 

 N’avez-vous pas entendu ? – On a coupé l’Arbre de la Vie…

 

 Le nouveau Monde est déjà né.



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