Commentaire de Philippe Vassé
sur Russie : réalités, apparences, tensions et contradictions
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Julius,
Je lis votre commentaire et ne veux pas rentrer dans les débats vides de sens sur les opinions des uns et des autres.
Par contre, votre phrase sur les pertes soviétiques est très surprenante.
Que Staline ait liquidé une partie des cadres de l’Armée Rouge comme il avait assassiné auparavant les révolutionnaires de 1917, chacun le sait. Chacun sait aussi qu’il a essayé par tous les moyens, y compris l’horrible accord de démantèlement de la Pologne signé entre Von Ribbentrop et Molotov, de retarder, voire de tenter d’éviter l’attaque allemande contre l’URSS.
On peut estimer cela cynique et immoral (surtout pour les Polonais qui en furent les victimes premières), mais chercher à éviter un conflit pour son pays n’est pas en soi répréhensible, contre aucun dirigeant d’Etat, fussent-ils français et anglais en 1938 lors de l’abandon de la Tchécoslovaquie ou russe en 1939.
Staline et l’URSS y ont gagné presque deux ans de paix, la France et l’Angleterre à peine 10 mois. C’est là le fait historique fiable que l’on peut seul retenir.
Mais, porter sur le dos de Staline- qui n’avait rien d’un pacifiste et d’un humaniste- la politique d’extermination des « Untermenschen » dans le jargon nazi, en clair des « Slaves de l’Est », notamment en URSS et...en Pologne serait une aberration totale.
Hitler avait, depuis 1933, et dèjà dans ses écrits, énoncé ses intentions de rayer ce qu’il appelait le communisme de la carte. C’était déjà ce que certains appellent en Histoire, avec un peu d’ironie, « un anti-communiste primaire génocidaire ».
Cette guerre à l’Est a été le principal front militaire, celui qui a saigné et ruiné le régime nazi, mais aussi celui qui a coûté le plus grand nombre de victimes, soviétiques et...allemandes.
On peut, comme vous, et c’est votre droit, ne pas aimer le « régime stalinien », mais il convient de rester clair et honnête sur la part cruciale de l’URSS à la victoire sur le nazisme.
La vérité historique ne s’occupe pas des opinions. Elle les domine et les contraint.
Votre interlocuteur a raison sur un autre point : sans les immenses pertes en hommes et en matériel en URSS, jamais les troupes américaines, anglaises, canadiennes et françaises libres n’auraient pu débarquer, ni en France, ni en Italie.
Donc, indirectement, les pays d’Europe Occidentale doivent leur libération au courage des troupes de l’URSS. Et je ne vais pas ici développer sur les plans américains sur le sort que le gouvernement américain réservait à l’Europe ici : on commence aujourd’hui à bien les connaître et ils n’étaient pas précisément « démocratiques » : plan Morgenthau pour l’Allemagne, plan Eisenhower pour la France et les pays voisins avec occupation militaire...
Ce sont les réactions des peuples et parfois des dirigeants des pays d’Europe occidentale qui ont empêché ces plans d’occupation américaine de se réaliser, comme Benès l’a empêché 3 ans pour son pays après 1945 par les troupes russes.
Le nazisme a été abattu par sa guerre contre l’URSS. C’est là qu’il a creusé sa propre tombe, en créant par sa politique d’extermination raciste anti-slave une réaction populaire massive et irréductible de haine contre lui.
Cela ne vous empêche pas de détester qui vous voulez ensuite, mais il me paraît souhaitable de restituer les faits avant toute autre chose.
Autre point qui fait débat et que vous abordez un peu légèrement, à mon sens : cette habitude détestable de certains de jongler avec les chiffres de morts des régimes nazis et staliniens afin de comparer ces régimes.
Deux remarques historiques : 1- le nazisme a occupé toute l’Europe durant 4 ans en moyenne et avait une véritable stratégie d’extermination de populations précises et ciblées, ceci s’alliant avec la volonté de transformer en esclaves économiques TOUS les peuples occupés dont la vie était sans valeur aucune aux yeux des nazis. On est loin des politiques des régimes dits « communistes » et des raisons de leurs actes criminels. Les différences de systèmes économiques sautent aussi aux yeux des moins cultivés. Les points de comparaison stricto sensu sont donc absents du débat.
2- Le débat fait rage entre spécialistes des sujets en question car les données initiales ont été parfois perverties par des historiens assez confus. Ainsi, il semble utile de distinguer par exemple les décès dus aux actes des régimes eux-mêmes (exécutions individuelles et/ou collectives, personnes mortes des suites de mauvais traitements) de celles décédées dans les guerres, les épidémies et les famines, qui ne sont pas directement liés à des actions des régimes considérés.
C’est un aspect du débat historique sur les faits de même nature.
Le nombre de victimes de régimes politiques en Histoire, de tout temps, ne vaut pas argument de comparaison en rien.
Ainsi, les massacres du Japon impérial en Chine, comme celui de Nanjing (Nankin en français) ne signifient pas que le régime nippon voulait exterminer le peuple chinois, ou qu’il partageait les mêmes axes politiques que son allié nazi après 1938. Cela vaut pour le régime mussolinien ou franquiste.
Le million de morts algériens tués par les troupes françaises ne signifie pas que la 4ème République était une dictature ou avait des buts d’extermination. Et pourtant, les chiffres sont imparables aussi ici.
Ce que je souligne par ces remarques est qu’il faut, si on veut comaparer des régimes politiques, fussent-ils « incomparables » par nature, établir des critères précis qui puissent être « comparables ».
Ce que ne sont pas des chiffres, par nature fluctuants, discutables et souvent sans rapport avec la nature exacte du régime concerné.
Bien cordialement,
