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lundi 17 septembre 2007
Par Clea Caulcutt
"Combien de civils sont morts dans les affrontements en Irak ? La réponse nous échappe. Les estimations varient entre 54 000 et 600 000. Malgré le déploiement de technologies nouvelles des forces américaines, le nombre de morts dans les affrontements reste un mystère.
« La responsabilité d’établir un bilan des morts civils en Irak devrait reposer sur l’occupant, » affirme Zoe Nielsen, directrice adjointe du Centre de sécurité humaine à l’université de Simon Fraser à Vancouver, « mais en Irak, le gouvernement dit souverain devrait s’acquitter de cette tâche or il n’assume pas ses responsabilités. » Le ministère de la Santé irakien a cessé de publier des bilans de morts civils en décembre 2006. Et l’armée américaine nie toute responsabilité. En décembre 2005, le président George W. Bush estimait que « plus ou moins 30 000 Irakiens » étaient morts en Irak. Le lendemain, le porte-parole du Pentagone démentait l’affirmation en disant que les forces américaines n’avaient pas de bilan officiel en Irak.
En effet, pourquoi établir un bilan des morts ? « Parce que celui-ci constitue une bonne indication du progrès accompli en Irak, » explique Jason Campbell, chercheur au Brookings institution, et montre si la violence est en train de diminuer. Campbell maintient que l’armée américaine ne publie que des « bonnes nouvelles » à propos du conflit en Irak. Les décideurs politiques ne peuvent pas juger de l’efficacité des stratégies de Bush en Irak s’ils ignorent les bilans des morts. Mais plus essentiellement, « on a justifié l’invasion de l’Irak en disant que Saddam Hussein était un tyran qui martyrisait son propre peuple, » rappelle Zoe Nielsen, « s’il s’avère que plus de personnes meurent aujourd’hui que sous le régime de Saddam, cet argument ne tient pas la route. »
France 24 a donc passé au crible les différentes méthodes utilisées pour estimer le nombre de morts en Irak. L’armée américaine base ses chiffres sur des rapports « non-vérifiés » des « éléments de la Coalition » et le ministère de la Santé irakien sur les rapports des hôpitaux. Les observateurs indépendants ont recours, eux, à des sondages faits en Irak ou des études des médias.
Voici un aperçu des estimations disponibles.
50 000 (Mars 2003 - Juin 2006) - Chiffres officiels irakiens
En juin 2006, le ministère de la Santé irakien a affirmé qu’au moins 50 000 personnes sont mortes de « causes violentes », tout en admettant qu’ils avaient sans doute sous-estimé le nombre de morts. Ils fondent leurs chiffres sur les archives des hôpitaux. Mais depuis décembre 2006, le ministre de la Santé refuse de publier des informations officielles sur les morts civils, affirme un porte-parole de l’ONU Farhan Haq. Selon le Washington Post, un document de l’ONU révèle que le premier ministre irakien Nouri al-Maliki a demandé au ministère de la Santé de ne plus publier d’informations sur les bilans des morts. L’ONU refuses de commenter sur leurs raisons.
60 070 (Avril 2004 - Mai 2007) - Chiffres officiels du département de défense
Le département de défense des Etats-Unis émet des bilans de morts civils en Irak avec une grande réticence. Interrogés sur cette question, les porte-paroles répondent que « le ministère de la Santé irakien est plus apte à publier ce type d’informations ». Ce qui ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’informations concernant les morts en Irak seulement qu’ils ne veulent pas le partager. Interrogés avec une certaine insistance, ils admettent qu’ils publient des estimations « peu concluantes » de morts par journée, en moyenne, basées sur « des rapports non-vérifiés soumis par les éléments de la Coalition » dans leur publication trimestrielle. Après une laborieuse analyse de leurs données, il semble qu’ils estiment qu’environ 60 000 civils sont morts en Irak depuis le 1er avril 2004.
Min. 71 302 max. 77 852 (Mars 2003 - Sept 2007) - The Iraq Body Count
En l’absence d’informations officielles, les médias citent fréquemment les estimations de l’ONG Iraq Body Count (IBC). Cette organisation rassemble universitaires et militants des droits de l’homme, qui passe au crible les médias qu’ils disent de « qualité » tel la BBC, le New York Times, Fox News ou le Chicago Tribune. L’IBC ne prend en compte que les morts qui apparaissent dans au moins deux médias et affirment que leurs chiffres sous-estiment la réalité irakienne.
Mais la fiabilité de la méthode utilisée par IBC est discutable. De nombreux médias dépendent d’agences de presse qui leur fournissent des informations sur les morts en Irak et qu’ils ne peuvent vérifier. Un fondateur de l’IBC, John Sloboda explique que leur ONG essaie de vérifier leurs informations « autant que possible » auprès d’au moins deux agences de presse tels AP, Reuters ou l’AFP. Si ce n’est pas possible ils « comptent sur le travail éditorial des médias afin de vérifier les détails d’un incident ».
Mais combien de journalistes sont libres de se déplacer en Irak et d’enquêter sur le nombre de morts civils ? John Sloboda admet que le mouvement des journalistes étrangers est limité, mais que de nombreuses dépêches d’agences sont signées par un journaliste étranger, plusieurs journalistes irakiens qui travaillent, eux, avec d’autres dont les noms n’apparaissent pas. Selon lui, les agences de presse couvrent une majorité des incidents en Irak grâce à un réseau de journalistes anonymes.
Le chercheur norvégien John Pedersen, qui a contribué à l’étude sur la santé irakienne pour l’ONU, affirme que les chiffres de l’IBC sont trop bas parce que les médias mentionnent rarement les homicides dans les régions reculées. Dr. Gilbert Burnham, épidémiologiste à l’université Johns Hopkins, souligne que « les médias ne livrent pas de statistiques fiables, ils peuvent révéler des tendances mais ne donnent pas de chiffres absolus fiables ». Il compare l’Irak aux pays développés : « même avec un excellent registre d’état civil, nous recensons la population tous les dix ans ».
L’IBC est financé par des donations sur son site Internet.
601 027 morts de violences (mars 2003 à juillet 2006) - The Lancet/Johns Hopkins University
En 2006, une équipe d’épidémiologistes américains et irakiens ont suscité une vive polémique en affirmant que 601 027 Irakiens sont morts depuis 2003, créant une onde de choc touchant la Maison Blanche, où le président Bush clamait que l’étude n’était « pas crédible ». Mais il est plutôt difficile d’ignorer une étude financée par la prestigieuse Massachusetts Institute of Technology et publiée dans la publication médicale de référence « The Lancet ».
L’équipe de chercheurs estime que 601 027 irakiens (civils et militaires) sont morts de causes violentes dans des attentats à la voiture piégée, des bombardements, coups de feu et d’autres violences depuis 2003.
C’est en interrogeant un échantillon aléatoire de foyers dans le pays qu’ils sont parvenus à cette estimation, bien supérieur aux autres. Mais la méthodologie employée par l’équipe de Johns Hopkins est couramment employée par les organisations de santé publique, y compris celles rattachées à l’ONU ou aux Etats-Unis.
L’équipe a sélectionné 47 localités dans le pays et interrogé 12 801 personnes à propos des décès depuis le début de l’invasion des Etats-Unis. Dans 92% des cas, les familles ont pu présenter un certificat de décès.
Mais l’un des auteurs de l’étude, Dr. Burnham, admet que son équipe a limité le nombre de localités visitées à seulement 47 pour une population de 22 000 000 pour des raisons de sécurité. A titre de comparaison, le Comité International de Secours a réalisé une étude similaire en République Démocratique du Congo sur 750 localités pour une population de 65 000 000 d’habitants. L’échantillonnage de l’équipe de Johns Hopkins signifie qu’il y a 95% de chances que le vrai bilan des morts se situe entre 300 000 et 900 000."
