Commentaire de Philippe Moreau
sur Le prix du livre a fait la fortune de la Fnac
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Je pense que vous n’avez pas dû visiter beaucoup de villes américaines. A part à New-York, qui est une exception, et dans quelques grosses villes américaines, les librairies sont constituées, pour l’essentiel, d’espaces sans âme éclairés au néon avec des vendeurs totalement incompétents, qui vendent les dix best-sellers du moment, avec une rotation très forte. Je n’en tire pas de jugement sur les lecteurs américains, qui aimeraient sans doute, comme tous les consommateurs, avoir davantage de choix.
Ils aimeraient, je pense, disposer des mêmes prix qu’en France. Parce que la dérégulation a entraîné là-bas, comme partout, une hausse des prix.
C’est un phénomène économique qui a été très étudié et qui est maintenant tout à fait établi, la dérégulation entraîne :
- D’abord une baisse des prix, donc une élimination de la concurrence, avec la survie des seuls plus gros
- Les plus gros sont trop peu nombreux pour se faire réellement concurrence. C’est un phénomène d’oligopole, qui a été critiqué à juste titre par tous les économistes libéraux (dont Adam Smith).
- Parfois même les gros s’entendent entre eux pour fixer les prix. C’est ce qui s’est passé en France dans le secteur des mobiles, avec un préjudice de plusieurs centaines de millions d’euros pour les consommateurs.
- Comme ils n’ont pas d’incitation à faire autrement, les gros font remonter les prix. Normal.
- Entre-temps, le choix s’est réduit, comme le nombre d’éditeurs sur le marché, et le nombre d’auteurs également.
Donc on arrive à... Moins de livres publiés, à des prix plus élevés, avec des rotations plus importantes. Vous avez intérêt à aimer Marc Lévy ET à vous dépêcher pour l’acheter, sinon autant attendre le suivant...
Je vous recommande un livre que nous avons publié aux éditions Danger Public, et qui m’a personnellement beaucoup appris sur tout ça : La Mondialisation en 20 leçons, d’Anya Schiffrin. Anya Schiffrin (qui, pour la petite histoire, est la fille de l’éditeur André Schiffrin) est une ancienne journaliste du Wall Street Journal. Elle enseigne à l’Université de Columbia, à New York. Elle a travaillé sur ce livre avec Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001. Je vous recommande plus particulièrement le chapitre consacré aux effets de la libéralisation des marchés.
Voici la liste des gens qui permettent de faire un livre. Visiblement, vous ne le savez pas, donc je vous le dis (sans en rajouter) :
- L’auteur (e)
- L’éditeur / l’éditrice qui choisit le livre
- L’assistant(e) d’édition qui prépare la copie
- Le ou la maquettiste qui fait l’intérieur du livre
- Le ou la maquettiste qui fait la couverture et la 4e
- Le correcteur / la correctrice
- Le ou la chargé(e) de fabrication, qui choisit le papier, l’imprimeur, gère le dossier une fois qu’il est sorti du bureau de l’éditeur
- L’imprimeur
- Le représentant, qui place le livre auprès des libraires
- Le distributeur, qui achemine effectivement les livres auprès des libraires, et assure les retours
- Le libraire
Il faut tout un village pour un faire un livre, 
A moins de vouloir lire Marc Lévy avec plein de jolies fautes d’orthographe, une maquette pourrie, une couverture approximative, imprimé en Chine... Ce serait inconstestablement un progrès pour les financiers et les multinationales... Mais pour les « lecteurs moyens », comme nous...
Mais le fait est que, en matière d’édition, le marché non réglementé ne fonctionne pas. Il ne règle pas de manière optimale - et miraculeuse - les échanges entre les acheteurs de culture et les vendeurs de culture. Et il ne les règle surtout pas en faveur des consommateurs. Vous avez une vision fortement idéologisée. Le marché peut tout. Laissons faire les choses... Sauf
