Commentaire de Éric Guéguen
sur L'impasse comme horizon
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Réponse à easy :
Parfait. À mon tour de répliquer à chacun de vos points (je vais essayer du moins, car j’ai un mal fou à faire en sorte que le site accepte des messages de plus de 5 lignes consécutives de ma part…)
1. La demande motive l’offre, qui motive elle-même la demande, etc. Vous en parlez comme d’un phénomène de toute éternité, mais il y a un bémol qui doit freiner votre élan : quand il s’est agi de produits de première nécessité (i.e. l’habillement et la nutrition essentiellement), ou d’appoint, d’amélioration de l’outillage ou de tout autre outil professionnel en vue de se sustenter, tout cela a paru logique. À partir du moment où les crédits d’une bourgeoisie d’affaires (XIVe siècle notamment) ont commencé à devenir indispensables à des rois dépensiers, l’économie s’est comme immiscée dans la politique, ou du moins le peu de politique mise en branle dans des royaumes où les décisions demeuraient pour ainsi dire arbitraires. Par un phénomène de gentrification, chaque classe s’est alors sentie en droit de lorgner vers celle du dessus, d’espérer y accéder, par des signes extérieurs en particulier, donc des articles de « luxe » (i.e. étrangers à toute notion de nécessité). L’argent a pris davantage de poids que du temps de Midas (ou de Crésus) dans les grandes décisions ; et généralement, toute ouverture sur le monde fait intervenir des spéculateurs (cf. Guerre du Péloponnèse et la chute d’une cité « proto-capitaliste » pourrait-on dire, vouée à l’hybris, face à la Sparte parcimonieuse).
2. La demande ne devient massive qu’à partir du XVIIIe siècle (cf. mon exemple des cotonnades), période qui correspond comme par hasard à une remise en cause de l’arbitraire royal, à un respect de l’Habeas Corpus, à l’émergence de l’individuation, non moins qu’à la chute de l’autorité religieuse, contribuant peut-être plus que tout à attacher aussi bien vos gueux que le moindre grand bourgeois aux biens terrestres essentiellement, et bientôt exclusivement. Le fait que vous citiez Odon Vallet est, à cet égard, plus que significatif : Vallet a une véritable vie spirituelle, qui ne peut se monnayer, un trésor qui échappe totalement à la plupart de nos concitoyens (je pense, je n’ai aucun chiffre là-dessus), ainsi qu’au point de vue marxiste qui ne jure que par la richesse matérielle (infrastructure).
3. La Révolution française introduit un nouvel élément : l’égalitarisme, vieux produit chrétien qu’elle recycle au goût du jour et promet de respecter, cette fois, à la lettre. Cet égalitarisme est, à n’en pas douter, et comme vous l’avez parfaitement fait remarquer, un vecteur formidable pour le commerce ; l’Homo Mercator ne peut que se frotter les mains des nouveaux débouchés que lui promettent les prochains millions de consommateurs ! Là naît véritablement, à mes yeux, le fameux capitalisme : se faire de l’argent avec n’importe quoi, du nécessaire comme du futile voué à devenir nécessaire.
4. Pour finir, je vais user de métaphore pour vous dire globalement comment les choses se sont produites de mon humble point de vue. L’arbitraire royal a maintenu sous sa coupe Et la raison, Et le nombre durant des siècles (nous ne devons pas pour autant que de mauvaises choses à cet arbitraire, mais c’est un autre débat). Avec nos Lumières, devaient se développer ET l’une, ET l’autre, en promettant aux masses asservies la délivrance par l’exercice de la raison. Ces Lumières, bourgeois pour la plupart (pensons à Locke ou Voltaire), ont eux-mêmes bénéficié de mouvements de classes par le haut grâce à la vénalité des offices, soit, de manière hypostasiée, grâce au marché, ni plus ni moins… bref, elles ont crû pouvoir juguler l’utilitarisme et l’appel au confort par le recours à la raison, mais patatra : le nombre est devenu très vite une priorité, la raison un accessoire. Le marché a aidé le nombre à défaire ses liens, la raison étant la cocue de l’histoire. Aujourd’hui, le marché demande son dû, en toute logique. Le nombre, cocufié à son tour, se tourne vers la raison, mais celle-ci est morte de chagrin. Le marché s’est satisfait du nombre (entendez de l’égalité), il s’en satisfait chaque jour davantage, il s’en nourrit même. Et quel est le grand drame de notre époque ? C’est que nous avons fait du nombre notre seule arme (la raison, elle, ne se marie pas toujours avec l’idée d’égalité). Entendez-vous : notre seule arme contre le marché est aussi son mets préféré !!!
J’espère être suffisamment clair, le sujet est vaste…
Je ne vois toujours pas en quoi l’ordre pour lequel j’ai opté contrevient au vôtre. Il est vrai, je dois l’avouer, que je m’appuie aussi, pour vous répondre, sur des écrits antérieurs à celui-ci mais non publiés par mes soins.
Pour conclure, au sujet des libéraux, je leur reconnais une certaine constance doublée d’un cynisme à toute épreuve, face à des socialistes naïfs à l’extrême, cocufiés à foison et néanmoins pétris de regrets, regrets que je comprends parfaitement.
Je ne fais pas le procès des uns ou des autres, j’interroge l’époque et m’offusque du fait que la Modernité n’assume plus ses choix, se trouve des coupables et pense remédier à la crise par cela même qui l’y a conduit.
Sur ce, bonne journée, et merci pour cet échange roboratif.
