Commentaire de Sylvain Reboul
sur La question du peuple ou le peuple en question
Voir l'intégralité des commentaires de cet article
Excellent article qui détaille les différentes acceptions du terme de peuple avec une grande finesse.
Le problème que pose cette pluralité d’acception est que si cette idée de peuple est un idéal éminemment discutable en ses diverses, voire contradictoires, significations , il est vécu comme nécessaire à la vie publique afin de forger une solidarité de destin indiscutable dans la conscience d’une population diverse (multiple) aux intérêts opposés.
Il convient donc de se demander si ne s’exprime pas au travers de cette notion, malgré et/ou plutôt à cause sa confusion apparente, une idée métaphysique en tant que fondement de la politique : celle-ci suppose, en effet, une unité introuvable pour exiger de chacun qu’il se soumette à ce qui est désigné par les autorités qui s’en réclament comme l’intérêt général.
Sans peuple, pas d’intérêt général, et, sans intérêt général, pas de vie politique possible, ni pouvoir central ordonnateur, semble-t-il.
Poser une notion de peuple comme fondement du vivre ensemble serait donc la part de religieux ou de transcendance unifiante (peuple d’un même Dieu pour tous ceux qui croient en lui) irréductible que pose toute collectivité politique pour justifier ce qu’elle exige de chacun en vue de la pérennité d’un ordre social pacifique, sinon cohérent.
Mais c’est aussi, face aux résistances et oppositions voire aux menaces que génère la multiplicité des populations concrètes, poser la notion symétrique et indissociable d’ennemi du peuple intérieur et/ou extérieur et du coup faire le lit de l’exclusion, de la guerre civile ou extérieure, voire du massacre purificateur et sacrificiel que génère l’idée de pureté ethnique.
On peut alors se demander si la démystification de cette idée en tant qu’elle serait de l’ordre d’une illusion (ou idéal inaccessible qui est prise pour une réalité existante et donc une vérité) dangereuse ne serait pas la fin de la politique comme communauté de destin. Peut-on, alors penser la multiplicité les électeurs comme source d’une politique individuelle et conflictuelle sans pour autant verser dans le chaos infra-politique et la guerre de tous contre tous ?
Il me semble que oui, mais au prix d’un abandon de taille : celui de la politique qui vise à forger un peuple héroïque dans lequel chacun se valorise en s’identifiant aux autres. La politique sans peuple, mais non pas sans électeurs en démocratie , se contenterait de gérer pacifiquement , c’est à dire avec le moins d’injustice possible au regard des droits de chacun et des moyens de les exercer, les conflits entre les individus et les populations.
C’est, me semble-t-il, ce qui est au coeur de l’évolution de nos démocraties en voie d’ouverture à la mondialisation ; ce qui ne va pas sans résistance violente venant des pôles théocratiques ou social-nationalistes de la pensée religieuse populiste.
Comment alors pacifier ce qui est un conflit par nature violent dès lors qu’il fait de la violence la seule manière de s’opposer par la terreur à d’un individualisme pluraliste démocratique paradoxal qui substiturait à l’idée de peuple celui d’électorat à jamais désuni et versatile ?
C’est le problème qui nous est posé aujourd’hui face à la violence terroriste à prétention tout à la fois révolutionnaire et réactionnaire.
Lire sur AV l’article que j’ai publié et d’autres sur le même thème (chercher dans les pages des auteurs à sylvainreboul) L’idée de peuple contre la démocratie
