Commentaire de Christian Labrune
sur Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire


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Christian Labrune Christian Labrune 16 avril 15:39

ce sera plutôt l’heure de chercher à mieux sécuriser les églises et plus généralement, les bâtiments anciens qui n’ont pas été conçus avec les normes de sécurité actuelles.

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Quand j’ai vu hier soir, à une heure où je ne regarde presque jamais la télévision, les flammes surgir des toits de Notre-Dame, ça a été un un coup terrible. On avait vu l’arc de triomphe saccagé ; maintenant, c’était le coeur de Paris qui brûlait, et je me suis dit : cette fois, ça y est, la France est foutue. Non seulement elle s’enfonçait depuis des années dans une politique ignoble et dégoûtante, mais maintenant ce sont les signes mêmes de sa gloire passée qui commencent à s’effacer l’un après l’autre. J’ai beau être athée autant qu’on peut l’être, je n’ai pu m’empêcher de réagir comme un homme du moyen-âge qui croit pouvoir lire dans ce qui advient les signes de la fin des temps.

Sur l’écran, la flèche de Viollet-le-Duc tenait le coup au milieu des flammes. Même si je ne l’aimais guère, je ne pouvais pas imaginer que, sortant du métro dix minute plus tard à l’hôtel de ville, je ne la verrais plus au-dessus de la petite fenêtre haute du transept nord, où dansaient déjà les flammes. C’était un spectacle atroce, à fendre le coeur. Autour du vaste périmètre interdit, les Parisiens arrivaient en masse, plusieurs dizaines de milliers probablement, dans un silence de mort. Les visages paraissaient livides, sidérés.

On ne pouvait se rendre compte du désastre qu’en gagnant la pointe Ouest de l’île Saint-Louis et le quai d’Orléans, puis, la rive gauche et le quai du port de la Tournelle, toujours si paisible et mélancolique dans les peintures de Jongkind. C’était tout à fait comparable à certains grands incendies représentés par des peintres du XIXe siècle, au musée Carnavalet : celui des Tuileries, celui de l’Hôtel de Ville. On pourrait penser que l’art du peintre a quelque peu exagéré la violence de ces scènes tragiques, mais quand on a vu brûler Notre-Dame, on est bien forcé de se dire que ce n’est pas le cas. 

La même foule se pressait ce matin partout sur les quais. Plus de flammes, plus de fumées. De l’extérieur, rien ne restant de la toiture, on pourrait croire qu’elle n’a jamais existé. Seules les petites fenêtre, au-dessus des rosaces du transept et de ses voûtes, qui ouvrent maintenant sur le ciel, pourraient signaler que quelque chose de pas très normal a eu lieu. Photographiées avec un fort grossissement, les rosaces ne laissent cependant apparaître aucune lacune de la verrière, et les autres vitraux ont dû résister. J’aimerais bien que ce soit le cas aussi pour les grandes peinture de La Hyre et de Lubin Baugin..

On reconstruira Notre-Dame, évidemment, et j’espère bien, étant donné mon âge, que cela ne prendra pas vingt ans, mais si la même chose arrivait à Chartres, ce serait irrémédiable. Les vitraux de Notre-Dame, les trois rosaces mises à part, sont surtout du XIXe siècle, et ne sont pas d’une qualité vraiment exceptionnelle, comme ceux de Chartres. Le nettoyage des façades à l’époque de Malraux a été une bonne chose, mais je suis assez vieux pour me souvenir d’une cathédrale complètement noircie qui ressemblait davantage à celle de Victor Hugo et correspondait mieux à l’idée (très fausse !) que nous nous faisons du moyen-âge. A Chartres on a décapé même les voûtes, au-dessus de la clôture du choeur sculptée par Jean de Beauce, et cela n’est pas très heureux : Notre-Dame de la Belle verrière, peut-être le plus beau vitrail qu’on connaisse, y irradiait beaucoup plus, se détachant sur des murs noircis et sombres, qu’entre ces pierres presque blanches.

Viollet-le-Duc est un architecte génial, mais l’esthétique si j’ose dire ! de Disneyland lui doit quand même beaucoup, et le blanchiment des façades n’a pas arrangé les choses. Depuis des années, Notre-Dame, vouée aux touristes, était devenue, de fait, une sorte de Disneyland. On n’y entrait plus par plaisir ; spontanément et sans trop réfléchir, comme à Saint-Gervais en face, de l’autre côté du fleuve : il fallait faire la queue pendant dix minutes pour pouvoir enfin faire le tour de la nef.

Pendant des années, en attendant sa « résurrection », Notre-Dame n’existera plus que dans notre souvenir et dans notre imagination. Comme idée pure. C’était peut-être ça, au fond, la visée première de l’art médiéval. Certes, nous ne rêvons plus de la Jérusalem céleste, mais nous continuons quand même de rêver, et c’est essentiel.


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