Commentaire de Colombot
sur « Les médias progressistes » et le « numérique »
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J’ai réécouté l’entretien avec Philippe Aghion. Les médias adorent en effet marteler leurs convictions et se répéter indéfiniment, d’autant plus si surgit une objection « non autorisée ». Cela ne m’incite pas à retirer une ligne de mon article, mais j’avais éludé que que je suis en accord avec lui sur certains points. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une liste d’ingrédients et qu’il faut se garder des contradictions.
Pas d’objection sur l’Histoire du décollage économique de l’Europe, ni même l’accent sur la propriété privée (brevets…) dans cette Histoire, ni sur les vagues d’innovation à partir de technologies génériques (une vieille histoire), sur la nécessaire concurrence à la « frontière technologique » - qui s’apparente en fait à de l’innovation incrémentale - et la régulation des grandes firmes du « numérique », bien que P. Aghion commette une grosse erreur à cet égard, qui entache sa vision globale….Intégrer la société civile dans un triangle avec l’État et les entreprises est aussi souhaitable...au-delà des petits comités citoyens de façade. D’autre part, la productivité due aux innovations « numériques » est effectivement difficile à mesurer, comme leur impact sur la croissance, mais les interprétations peuvent varier.
Ca diverge plus sur les vertus de la compétition internationale, et dans une certaine mesure de l’innovation, et surtout sur l’arrière-plan politique comme surplomb, guidant et biaisant désormais toutes les analyses. Même si on peut toujours améliorer les choses, la situation actuelle, si on la juge dégradée, est le fruit des évolutions correspondant aux vertus précitées. Jusqu’à il y a peu, la France était toujours à la traîne et il fallait prendre exemple sur tous les autres (pour la vaccination aujourd’hui). Mais Trump et le Brexit ont tempéré les discours encensant la mondialisation et les vertus précitées, qui ne prévoyaient d’ailleurs pas la « régulation des GAFA ». Si c’est les Anglo-saxons qui renâclent, alors les Français sont moins tragiquement exceptionnels. Mais il faut néanmoins sauver l’idéologie dominante. La crainte du populisme rend d’ailleurs aveugle, en plus d’être immorale vis à vis des victimes de la mondialisation (on s’en foutrait si elles ne votaient pas ou ne manifestaient pas).
Si P. Aghion reconnaît que l’automatisation détruit des emplois, il en vient immédiatement, comme je l’ai rapporté dans l’article, à nier que cela se traduise au niveau macro-économique car l’effet de compétitivité des entreprises innovantes l’emporte sur l’effet de substitution. C’est d’ailleurs curieux d’opposer les deux. J’ai indiqué que cela s’effectuait au détriment d’autres entreprises, mais P. Aghion avait suggéré que cela s’inscrivait dans un contexte international. Un doux rêve, qui consiste à nier que la mondialisation a conduit aux oligopoles que nous connaissons déjà et que les économies d’échelle se vérifient toujours plus. En effet, dans le cadre de la division internationale ricardienne, qui sous-tend les réflexions de P. Aghion, on ne peut avoir des champions nationaux partout, surtout une puissance moyenne.
La solution selon P. Aghion, c’est la flexi-sécurité danoise car elle préserve la mobilité du travail, autre fondement de l’idéologie dominante. Au-delà de l’ironie de mon article, il est possible que le Danemark soit à la « frontière technologique » dans certains domaines. Mais il faudrait montrer comment son modèle social s’articule avec ces « frontières technologiques », sachant que les grands pays se situant à cette frontière en matière de « numérique », les Etats-unis et la Chine, représentent plutôt des anti-modèles sociaux. P. Aghion cite une étude montrant que la santé au Danemark n’est pas affectée par la perte d’emploi, mais la santé est aussi bien « assurée » en France et c’est l’emploi, le coeur du sujet. Or, si la compétition internationale dopée au « numérique » a produit des oligopoles, l’automatisation croissante avec flexibilité produit aussi une rotation opportuniste de la main d’oeuvre (jeunes / vieux…), magnifiquement illustrée en cette période de pandémie, et du déclassement, celui bien connu des emplois de services moins avantageux, mais aussi des diplômés, tous âges confondus. La formation, prescrite par tous les économistes, n’est d’ailleurs pas la panacée car les hiatus avec et sur les marchés du travail sont nombreux. C’est notamment l’objet de mes articles précédents.
