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Commentaire de babelouest sur Juste se rapprocher… sortir à mains nues - AgoraVox le média citoyen

Commentaire de babelouest
sur Juste se rapprocher… sortir à mains nues


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Jclaude babelouest 24 mai 2021 19:26

Souvenir...

La veille, il allait au tas de blé prévu pour le réensemencement de l’automne, et y prélevait une petite, ô bien petite poignée de grains. Il la mettait à bouillir doucement dans une petite casserole, avec de la menthe. Pendant ce temps-là, il préparait le vélo avec plusieurs lignes différentes à utiliser selon les états de l’eau, et puis les deux cannes à pêche. Le blé cuit allait au frigo en attendant le lendemain. Comme on ne sait jamais quelle météo on va trouver, il y joignait un imperméable, et un chapeau de paille.

Le lendemain, le réveil sonnait très tôt, à quatre heures en général, ce qui ferait cinq heures aujourd’hui, heure d’été. Il enfourchait le vélo, prêt de la veille, bien avant le lever du soleil, parcourait trois ou quatre kilomètres, en s’enfonçant dans le « marais mouillé », ce labyrinthe de petites « conches », de « rigoles » (chaque largeur de fossé ou de canal avait un nom différent), de petits chemins dont beaucoup étaient sans issue et aboutissaient justement à une rigole.

Après un certain coude du chemin, il descendait de vélo, ouvrait une assez symbolique barrière avec des barbelés, refermait derrière lui pour le cas où le terrain où il s’aventurait fût peuplé de bétail. Il traversait ce terrain, herbu, odorant, entouré de peupliers bruissants et frémissants sous la brise nocturne. Il ne faisait pas vraiment chaud à cette heure-là, dans un milieu toujours humide. Il arrivait sur le bord opposé du pré, bordé de frênes têtards qui plongeaient une partie de leurs racines directement dans l’eau de la rigole. Il vérifiait l’état de celle-ci. Souvent l’eau était claire, mais il arrivait que des lentilles d’eau formassent une couche vert clair à la surface : il fallait prévoir les lignes lestées, avec beaucoup de plombs et des bouchons plus gros. Il déballait sans bruit le matériel, plantait les supports de lignes, assujettissait des grains de blé décortiqués au bout des lignes grâce à une petite lampe à pile, étendait les lignes, et le bouchon était à l’eau alors que l’Est commençait à peine à s’éclaircir.

Il attendait, immobile. Les oiseaux commençaient leur chant matinal, voletaient d’arbre en arbre. Le ciel blanchissait un peu plus à travers les rideaux successifs d’arbres. Il commençait à voir les bouchons blancs sur le noir de l’eau, ou le vert des lentilles. Souvent, c’est là que commençaient les prises. Les poissons allaient sans doute en quête d’un petit déjeuner. Gardons, tanches, ablettes parfois venaient goûter les grains de blé. Dès la prise, ils aboutissaient dans un panier métallique plongé dans l’eau, et accroché à la berge. Parfois de prises, il n’y avait point. Mais cela n’avait pas d’importance, car cette ambiance suffisait au bonheur. Le soleil continuait à monter, il en profitait pour se découvrir. Les insectes reprenaient leurs ballets, nombreux papillons dont un jaune qui n’existe nulle part ailleurs, facétieuses libellules qui se posaient sur le bouchon parfois, abeilles affairées. Si des veaux étaient présents, il leur arrivait de venir le flairer, l’air interrogateur. La matinée s’avançait ainsi. Les senteurs de menthe sauvage et de beaucoup d’autres herbes aromatiques emplissaient l’air avec l’arrivée de la chaleur. Décidément, il était bien ainsi, seul, loin des contraintes nécessaires (ce qui était normal) ou tâtillonnes (ce qui l’était beaucoup moins).

Il rentrait vers midi dans un nuage d’insectes, de papillons, de libellules... Il repliait tout, reprenait le vélo, parfois un oiseau s’envolait à son approche. C’est ainsi qu’un jour, il vit passer juste au-dessus de lui un magnifique faisan tout effrayé, dans le petit chemin entouré de grands arbres. Un froissement dans les feuilles : les plombs. Un coup de fusil. Le chasseur n’avait pas vu le pêcheur. Heureusement, il le rata, de même qu’il rata le faisan. C’est pourtant si beau, un faisan ! Comment peut-on oser y toucher ?


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