Commentaire de Najat Jellab
sur Émeutes du PSG, extrême droite : ce que Hegel m'avait appris à lire dans la France dès 2002


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Najat Jellab Najat Jellab 2 juin 11:42

@jakem

Merci pour votre commentaire prolifique. Vos questions concrètes cachent un vrai problème philosophique sous-jacent, notamment lorsque vous écrivez : ​« Madame Jellab suit un itinéraire intellectuel parallèle en accusant [...] l’État de n’avoir pas été positivement accueillant envers les populations importées. [...] Dites-moi, Madame, en Suède et au Danemark et en GB aussi ? J’aimerais lire votre réponse. Une réponse élaborée à partir de concret, pas de fulminations philosophiques... » ​Vous posez en fait, peut-être sans le savoir, la question des limites de la Sittlichkeit (la substance éthique). Votre argument est le suivant : si le modèle républicain français (universaliste), le modèle britannique (communautariste) et le modèle scandinave (social-démocrate) échouent tous à intégrer ces mêmes populations, alors le problème ne viendrait pas des manquements de la Sittlichkeit d’accueil, mais d’une incompatibilité intrinsèque des sujets à intégrer. ​Mais il faut sortir du débat moralisateur (le racisme vs l’excuse) et garder la rigueur de ce que vous qualifiez de « fulminations philosophiques » pour comprendre avec Hegel que l’Esprit objectif connaît une crise universelle. ​L’échec des modèles français, suédois ou britannique ne prouve pas une « incompatibilité essentielle » des populations, mais montre que le capitalisme tardif et la mondialisation ont détruit les médiations institutionnelles partout en Occident. Que le modèle soit assimilationniste ou multiculturaliste, il traite le sujet comme une pure force économique atomisée et non comme un citoyen concret. ​La philosophie n’est pas déconnectée du concret : elle est la saisie du concret par le concept. Ce qui se passe en Suède ou en France, c’est le déploiement d’une même contradiction globale : l’illusion qu’on peut importer des forces de travail (le règne du « besoin » chez Hegel) sans ouvrir l’espace de la reconnaissance politique réciproque. La violence qui en découle n’est pas un produit culturel importé, elle est le produit logique et universel de cette tentative d’unilatéralité. ​Que le modèle soit multiculturaliste (laisser les particularismes s’auto-gérer) ou universaliste abstrait (nier les particularismes à l’entrée de l’école ou de la cité), l’échec est le même car la racine est la même : la destruction systématique des médiations institutionnelles. Quand les syndicats, les partis, l’école publique, les médias, les services publics et les corps intermédiaires s’effondrent sous les coups de la rationalité managériale et technocratique (ce que la France vit depuis vingt ans sous des formes aiguës), il ne reste plus que l’immédiateté. Et chez Hegel, l’immédiateté non travaillée par la politique et la représentation, c’est la violence nue. ​Le lumpenprolétariat moderne n’est pas le produit de sa culture d’origine (vous voyez bien, à titre anecdotique, que ni au Maroc ni au Sénégal les foules en liesse après une victoire au football ne détruisent quoi que ce soit) ; il est le produit logique et universel de la décomposition des structures d’accueil. ​L’extrême droite qui s’avance pense être la solution. Elle s’imagine qu’en restaurant de manière autoritaire les symboles de la Sittlichkeit perdue (le drapeau, l’autorité uniforme, l’exclusion juridique du négatif), elle va recréer de l’unité. Mais c’est une illusion dialectique. On ne ressuscite pas une substance éthique par décret policier ou par nostalgie. Une Sittlichkeit ne se décrète pas : elle se vit à travers des institutions concrètes où chacun se sait reconnu. ​L’extrême droite au pouvoir ne sera pas une solution, elle sera une figure nécessaire du négatif. Elle va devoir se heurter à ses propres contradictions internes : l’impossibilité de résoudre la misère sociale par la seule rhétorique identitaire, et l’incapacité de plier la mondialisation économique aux frontières nationales. ​La crise est universelle parce que le modèle occidental de l’État-nation bourgeois est arrivé au bout de sa logique interne. Ce qui brûle dans les nuits post-PSG ou ce qui s’exprime dans les urnes, c’est le vieux monde qui se meurt de n’avoir pas su opérer son Aufhebung. Le verdict de l’Histoire est en cours, et comme je l’écrivais, il se fera sans concession pour les nostalgiques des solutions linéaires.


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