Justement vous touchez sur un sujet peut-être peu connu mais que je rencontre quotidiennement dans mon travail en tant qu’enseignant d’anglais aux non-anglophones. Et oui, je confirme que c’est grave.
Nos étudiants sont tous des gens professionnels, en grande partie européens mais avec quelques japonais aussi. Ils pratiquent tous l’anglais pour leur travail. Et ils surestiment presque systématiquement leur capacité d’expression claire en anglais. Même ceux qui reconnaissent qu’ils n’ont à leur disposition qu’un code appauvrit — sans nuances, en manque d’émotion, et finalement sans le *pouvoir* de leur propre langue — acceptent sans question que c’est inévitable, que « ça suffit pour moi », qu’il n’y a pas d’autre moyen de toute façon.
Le phénomène précis dont vous parler — le fait que tout le monde peut comprendre quelque chose de différent sans s’en rendre compte — aussi est commun. Je l’ai même entendu entre anglophones de naissance de différentes parties du monde. Un exemple : le mot « quite ». Vous comprenez ce mot, vous, cher lecteur ? Si je dit que le repas que vous m’avez fait est « quite good », c’est un compliment ou plutôt le contraire ? Si un ami est « quite sick », il va comment ? Et si un crime que l’on voit au actualités est dite « quite appalling », c’est comment ? Comment traduire « quite » en français ? Est-ce « un peu » ou « moyennement » ? Est-ce « très » ou « complètement » ?
Alors la réponse est double : ça dépend d’abord du mot qui suit. « Quite good », c’est « pas mal, mais pas super » ; « quite sick », c’est « assez malade, mais pas mourant » ; mais attention, « quite appalling » signifie « absolument affreux, le pire imaginable », c-à-d *plus* que simplement « appalling » (« affreux »).
Mais tout ça, si ce n’est pas encore assez compliqué... tout cela n’est vrai que pour un britannique. Les américains ont beaucoup plus tendance à comprendre le deuxième sens (c-à-d « très » ou « complètement ») que le premier. J’ai entendu l’histoire d’un médecin britannique travaillant aux Etats-Unis, qui reçoit un appel sur son portable demandant qu’il vienne voir un patient qui serait « quite sick ». Alors pour lui ça veut dire qu’il n’y a rien de très grave, et il propose de passer plus tard dans l’après-midi, et il a fallu plusieurs clarifications avant qu’il comprenne qu’il s’agissait d’un appel d’urgence.
Un autre anecdote de ma propre expérience : je dispute actuellement avec mon fournisseur de service téléphonique ici en Angleterre. Selon mes comptes, ils me doivent une cinquantaine de livres, et j’ai passé plusieurs mois à les réclamer. Alors, à chaque fois que je téléphone, je parle avec un anglophone de naissance, mais d’origine indienne, ou éventuellement pakistanaise. Déjà il faut un peu de pratique pour bien comprendre l’accent, mais cela n’est pas trop difficile ; ça s’entend suffisamment souvent dans la rue et à la télé pour ne plus choquer. Le problème, c’est que deux fois maintenant, j’ai compris que l’opérateur m’a promis le remboursement de cette somme ; deux fois cela n’a pas été fait ; et deux fois, ils ont dit qu’ils n’avaient jamais promis quoi que ce soit. Alors jusqu’ici, c’est juste une histoire de service clientèle incompétent. Mais voici le truc : en ré-écoutant l’enregistrement des conversations, je me rends compte qu’en fait on ne se comprenaient pas du tout, et que quand moi je parlais de mon remboursement, lui il comprenait quelque chose d’autre, et les deux fois que moi j’avais compris que j’aurai mes cinquante livres, en fait lui il parlait d’autre chose. Et je ne les ai toujours pas, d’ailleurs !
Tenez, pendant que j’écris, un autre exemple, qui vient du français cette fois-ci. Dans une pièce de théâtre (dont le nom m’a échappé sur le coup, mais je pourrais le rechercher pour un éventuel intéressé) il y a une description d’un des personnages, un avocat. La première fois qu’il entre sur scène, il est en costume, chemise bien chic, cravate etc. et il porte sous son bras sa serviette. Alors, tous mes lecteurs qui sont francophone de naissance ont actuellement un bon image dans la tête de cet avocat ; mais le pauvre traducteur de la version anglaise l’avait mal compris d’exactement la même manière que moi, et dans la version anglaise, l’avocat débarque avec une serviette de bain roulée sous le bras. Comme ce traducteur, je suis anglophone de naissance, et mon français a été acquérit plus tard dans la vie, et justement comme moi, il/elle a du voir le mot « serviette », qui est un mot tout simple, que j’ai appris au collège il y a vingt ans, que j’ai entendu et utilisé mille fois depuis, et le sens a toujours été le même, et l’idée de chercher ce mot dans un dictionnaire pour contrôler que je l’ai bien compris m’apparaît ridicule — qu’est qu’il y a à ne pas comprendre ? Et ben, il se trouve qu’il y a un autre sens à ce mot que je ne soupçonnais jamais — ça veut dire aussi « une mallette », « une petite valise », « un porte-documents », juste au cas où il y a d’autres étrangers qui meurent de découvrir le sens caché de ce mot !
Donc, il existe en français comme en anglais, mais selon mon expérience, ce phénomène de polysémie est très très courant en anglais — beaucoup plus qu’en français, j’ai l’impression — et il peut être très gênant pour des locuteur non-natifs. Il suffit de comprendre un petit mot à travers dans un phrase, et le sens de toute la phrase peut se tordre complètement. (Il faut rajouter que je suis bien conscient que mes compétences en français, surtout à l’écrit, sont toujours loin de mon niveau en anglais, et donc il est possible que j’ai plus de conscience de ce problème en anglais justement parce que je ne le remarque pas là où il existe bel et bien en français. Pourtant, j’ai toujours l’impression que ça gène beaucoup plus les non-natifs en anglais qu’en français).
Une autre contribution ci-dessus parle de l’espéranto comme langue de communication au niveau international. Je rajouterai ici seulement que le problème que j’ai passer du temps à décrire n’existe quasiment pas dans cette langue, et que dans sa pratique, dont j’ai aussi quelques années d’expérience, je trouve vraiment beaucoup moins souvent les conversations à contre-sens que dans mon travail en anglais avec les étrangers, ou par rapport aux années que j’ai passé parmi les français. Et ceci malgré les nationalités et les cultures très mixtes qui sont le norme dans le monde espérantophone.
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