Henri Masson
24 novembre 2005 11:53
L’évangélisme à l’américaine pour l’anglais, si le terme « évangélisme » vous plaît tellement à propos de l’espéranto, Nico, est fort bien décrit sur un document intitulé « La superpuissance et l’expansion de l’anglais », chapitre 8 de l’« Histoire sociolinguistique des États-Unis » publiée par Jacques LECLERC sur : /www.tlfq.ulaval.ca/axl/amnord/usa_6-8histoire.htm> (« L’aménagement linguistique dans le monde », Québec, TLFQ, Université Laval).
Il serait plus amusant de parler d’« angélisme » à propos de l’espéranto et d’« évangélisme au B-52 » pour l’anglais. Le maréchal Lyautey, cité dans le document indiqué ci-dessus, avait dit : « Une langue, c’est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation ». Staline aurait pu dire : « Combien y a-t-il de divisions derrière l’espéranto ? ». Vu sous cet angle, le mot « angélisme » pourrait effectivement paraître plus juste
Bon nombre d’espérantistes ont goûté au goulag pour avoir cru qu’il y avait quelque chose d’humain dans l’homme...
Mais j’ai l’impression que l’on dérive sérieusement du thème initial proposé par AlbanA. Qu’il veuille bien nous excuser !
Quoi qu’il en soit, la solution parfaite n’existe pas. L’espéranto se propose comme la solution la moins imparfaite et il s’agit là de la clé de voûte d’un multilinguisme sain et équilibré. Il est donc heureux que le rapport Grin le prend en considération.
A noter que les deux rapports précédents du sénateur Legendre avaient fait le silence sur l’espéranto. Le rapport Herbillon avait osé soulever légèrement le voile, et il est intéressant d’y découvrir les raisons du blocage révélées par le député Pierre Forgues. Des précisions à ce sujet peuvent être trouvées dans un article intitulé « La communication plombée » publié dans le numéro de décembre du supplément en français de La SAGO qui vient d’être mis en ligne. Le rapport Thélot, lui, conseillait de mettre plutôt le bras que le doigt dans l’engrenage de l’anglais et faisait le silence sur l’espéranto.
L’apprentissage des langues devrait en effet commencer par l’espéranto. Toutes les expériences effectuées jusqu’à ce jour, depuis maintenant un siècle, ont montré qu’enseigner l’espéranto en premier constitue un gain de temps, et donc d’argent, dans l’apprentissage ultérieur d’autres langues. Ce rôle de tremplin et de stimulant est totalement ignoré par les autorités de l’éducation qui devraient admettre, comme le professeur Robert Phillipson (l’auteur de « Linguistic Imperialim » et de « English-Only Europe ? ») après qu’il ait observé, à Prague, en 1996, le déroulement d’un congrès universel d’espéranto : “Le cynisme autour de l’espéranto a fait partie de notre éducation”.
Bien sûr, j’en vois venir et dire d’un air narquois « Ben alors, si ’votre’ espéranto était si bien que cela, ça se saurait, il y a longtemps que ce serait LA langue internationale ! ».
Il s’agit là d’une belle manifestation d’ignorance des aspects historiques de cette langue et des difficultés qu’elle a tout de même réussi à surmonter malgré des obstacles de taille tels que les régimes totalitaires. Que l’on veuille bien comparer l’histoire de l’espéranto avec celle des chiffres indo-arabes, du système métrique et de certaines inventions. Parmi beaucoup d’autres, l’inventeur Rudolf Diesel en savait quelque chose : "Je considère cette langue du point de vue de l’ingénieur dont les efforts s’orientent vers l’économie d’énergie... Le but de l’espéranto est d’économiser du temps, de l’énergie, du travail, de l’argent et d’accélérer, simplifier les relations internationales. De ce point de vue, il est difficile de comprendre les oppositions, telles qu’elles apparaissent encore contre l’adoption d’une chose si utile pour l’humanité. Je considère l’espéranto comme une nécessité pour la paix et la culture."
En ce qui concerne le multilinguisme, il existe une anecdote connue dans le monde espérantophone. L’industriel roumain Henri Fischer, grand polyglotte, avait fait part aux participants du congrès universel d’espéranto de Dresde, en 1908, d’une expérience personnelle vécue en 1903 :
“Au cours d’un voyage vers l’Extrême-Orient, j’avais pris place dans le wagon-restaurant du train de Bucarest à Constantinople. A peine installé, je remarquai un voyageur qui essayait en vain de faire comprendre au garçon ce qu’il désirait. Ce dernier mit en pratique ses connaissances linguistiques ; il parlait le roumain, le serbe, le turc, le bulgare et le russe. Hélas, l’étranger ne comprenait pas. Prêt à lui tendre une main secourable, je m’approchai - outre le roumain, je parle sept langues - et lui demandai en allemand, français, anglais, italien, hongrois, espagnol et grec, si je pouvais lui rendre service. Mais en vain. L’étranger ne comprenait aucune de ces douze langues. Je me rappelai alors un article de journal traitant de l’espéranto que j’avais lu quelque temps auparavant, mais sans y ajouter foi. Je finis donc par lui demander : “Chu vi parolas Esperanton ?” [remarque : « chu » vient du polonais « czy » = est-ce que ?]]. Un cri de joie me répondit : “Jes, mi parolas !”. Et il continua à me parler une langue qu’à mon tour je ne comprenais pas, car mes connaissances de l’espéranto se bornaient alors à cette seule phrase. Dès que l’étranger s’en aperçut, il remédia de suite à mon ignorance en me mettant dans la main une petite “Clef de l’Espéranto”*, de celles qui existent dans la plupart des langues. Malgré son poids minime, ce livre contient la grammaire complète et le vocabulaire de la Langue Internationale. Je me mis aussitôt à l’étude et, dix heures plus tard, quand nous nous retrouvâmes sur le pont d’un bateau, je pouvais déjà me faire comprendre en espéranto.”
Et l’industriel roumain de conclure, parmi les rires de l’assistance : “J’appris donc ainsi que mon nouvel ami était suédois et parlait quatre langues : le suédois, le danois, le norvégien et le finnois. A nous trois, le garçon de restaurant, l’étranger et moi, nous connaissions seize langues sans pour cela pouvoir nous comprendre !”
Le temps paraît donc venu, un siècle après cette expérience, de prendre l’espéranto avec considération plutôt qu’avec commisération.
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* En fait, ces clés, inventées par un chimiste allemand, Herbert F. Höveler, étaient de minuscules brochures de format à peu près égal à celui de la moitié d’une carte potale courante. Sur 30 à 40 pages, elles donnaient un aperçu grammatical et un vocabulaire suffisant pour permettre de s’exprimer en quelques heures, certes élémentairement, mais bien mieux qu’après des mois d’apprentissage de l’anglais de base.
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