L’étrange affaire des « Hallucinés de Pont-Saint-Esprit »
Août 1951 dans le Gard. Tout va pour le mieux dans la belle ville de Pont-Saint-Esprit. L’été s’écoule paisiblement, et, malgré le temps maussade, on prend plaisir à flâner le soir sur la rive du Rhône ou à admirer le vieux pont médiéval depuis les balustrades de la place Saint-Pierre. Jusqu’au 16 août. Ce jour-là, le drame se noue, et il fera de terribles dégâts…

- Saint Antoine confronté au « mal des ardents » (détail du rétable d’Issenheim de Matthias Grünewald)
La veille, la fête catholique de l’Assomption a été un franc succès dans la communauté spiripontaine. L’office religieux a, comme les années précédentes, été célébré dans l’église Saint-Saturnin par l’abbé Charles Jurand, curé de la paroisse. Tradition oblige, les paroissiens ont ensuite participé à un pique-nique dont le pain des sandwiches provenait du fournil de M. Roch Briand, réputé être le meilleur boulanger de la ville. En ce mois d’août, la bonne humeur règne sur la cité gardoise. D’autant plus qu’à la fin du mois se déroulera la fête votive, ce dont se réjouit déjà la majorité des 4 300 Spiripontains.
Or, voilà que le jeudi 16 août, surviennent des évènements étranges : plusieurs habitants de Pont-Saint-Esprit sont victimes de douleurs abdominales, de vomissements, de diarrhées, de céphalées, d’hypotension et de bradycardie. Un seul point commun relie ces personnes : toutes ont consommé du pain provenant de la boulangerie de M. Briand. Consultés, les trois médecins locaux – MM. Channac, Gabbaï et Vieu – penchent pour une banale intoxication alimentaire liée au pain. On tourne alors un regard méfiant vers cet artisan pourtant respecté que l’on suspecte d’avoir élaboré son pain avec de la farine polluée.
Toutes les occasions étant bonnes pour sourire des difficultés de l’opposition municipale, le maire Albert Hébrard – un protestant sympathisant communiste – et ses amis observent sans déplaisir les déboires du boulanger du 29 Grand’Rue. Roch Briand entretient pourtant de bonnes relations avec le maire, mais le boulanger cumule un double défaut à ses yeux : il est catholique et gaulliste. Face à l’évolution des évènements, les moqueries sont toutefois vite abandonnées. Et pour cause : au fil des jours, de plus en plus d’administrés sont victimes du mal mystérieux qui s’est abattu sur Pont-Saint-Esprit et les alentours.
Le 20 août survient le premier décès alors que viennent s’ajouter aux effets physiques des symptômes psychiatriques : délire, convulsions, comportements obsessionnels, actes inhabituels de violence et, plus inquiétant encore, des hallucinations terrifiantes à l’origine de tentatives de suicides. Le 22, l’on compte déjà des dizaines de malades, victimes de ce terrible fléau. Dépêché sur place le 23 août, Le Dr Giraud, doyen de la Faculté de médecine de Montpellier, constate les dégâts sur une population en proie à d’indicibles douleurs physiques et psychiques sans pouvoir établir un diagnostic incontestable.
De l’ergotisme à une action de la CIA
Arrive la nuit du 24 au 25 août, « la nuit de l’Apocalypse », comme la nommera ultérieurement le Dr Gabbaï. On compte déjà 5 morts, et voilà que des dizaines de nouveaux cas se déclarent. Pour le Dr Giraud, il n’y a plus de doute : le pain a été pollué par l’« ergot du seigle », ce champignon toxique hallucinogène, jadis connu pour être à l’origine du « mal des ardents ». Et de fait, les symptômes observés semblent accréditer cette hypothèse, entre les gens qui hurlent de terreur en courant dans les rues à moitié nus et ceux qui se défenestrent pour échapper à d’imaginaires flammes ou parce qu’ils croient pouvoir voler.
Il faut se rendre à l’évidence : les Spiripontains sont devenus hystériques, entre ceux qui sont réellement atteints et ceux qui, au vu des effets du mal, paniquent à l’idée de l’être. Fort heureusement, le phénomène va décroître en septembre puis disparaître totalement en octobre. Il aura fait 7 morts et touché près de 300 habitants de la cité et de ses environs. 29 d’entre eux auront dû être internés* plus ou moins longuement dans une unité psychiatrique de l’hôpital de Montpellier. L’automne arrivé, c’est une ville assommée par la tragédie qui se remet tant bien que mal de cet épouvantable cauchemar sanitaire.
Il n’en reste pas moins que les questions demeurent. L’ergotisme est-il réellement responsable ? L’hypothèse a paru d’autant plus plausible que ce champignon parasite des céréales contient des alcaloïdes dont l’un, l’acide lysergique, sert de base au LSD, la drogue hallucinogène bien connue. Deux laboratoires marseillais, l’un de la police, l’autre de l’armée, sont chargés d’analyser le pain incriminé. Le premier rend un rapport positif : l’ergot est bien présent sous la forme de traces ; le résultat est en revanche négatif pour le second. Autrement dit, rien n’est tranché, ce qui ne manque pas d’alimenter les fantasmes.
Comme l’on pouvait s’y attendre, d’autres hypothèses fleurissent ici et là. On pointe ici du doigt le Panogen, un fongicide agricole contenant du méthylmercure ; on accuse là l’Agène, un produit contenant du trichlorure d’azote qui servait à blanchir la farine jusqu’en 1949 ; ailleurs, l’on cible l’Aspargillus fumigatus, un champignon connu pour ses effets délétères. Le plus surprenant reste toutefois à venir : en 2009, le journaliste américain Hank Albarelli affirme que l’affaire du « pain maudit » de Pont-Saint-Esprit est le résultat d’un épandage volontaire de LSD-25 par la CIA à des fins d’expérimentation. Un pur délire !
La réalité est qu’à ce jour, aucune explication irrécusable n’est venue mettre un point final à cette fascinante affaire. On continue d’ergoter, même si le parasite du seigle semble être la cause la plus probable. Reste la conviction de quelques vieux paroissiens spiripontains, persuadés que les habitants de la cité gardoise ont été victimes d’une diablerie comme leurs lointains ancêtres médiévaux atteints du « mal des ardents ».
* Certains sous camisole.
À lire : Jeanne des Anges vs Urbain Grandier (affaire des « Possédées de Loudun »)




Toujours rien hein... 
