jeudi 27 août 2020 - par nemo3637

1940 : funérailles en immersion

Ce n'est pas de combat héroïque dont je veux faire part ici. Ceux-là, les vrais, sont parfois relatés avec difficulté. Non. Il s'agit simplement d'une petite tranche de vie dans l'épreuve. Cette vie de quartier dans une banlieue ouvrière, avec ses solidarités, n'a-t-elle pas souvent disparu ?...

On était en juin 1940. L'armée allemande victorieuse n'était plus qu'à quelques km de Paris. Le long de cette nationale 3 qui conduisait vers l'Est, les soldats français – on devrait dire de l'Empire Français – livraient leurs derniers combats héroïques et désespérés. Enragés par cette ultime résistance, les vainqueurs, dans leur avance, frappaient sans pitié, à coups de bottes, les cadavres qui jonchaient le long de la route.

L'armée allemande fit rapidement promulguer le couvre-feu. Tout le monde, abattu, effrayé se retrouvait donc confiné à la maison. Mon grand-père, mutilé de la guerre de 14, bénéficiait dans ces premiers temps d'occupation, d'un certain respect de la part des Allemands qui se voulaient « corrects ». Ma grand-mère, si elle la ramenait facilement en aparté, s'éclipsait en silence au passage de la troupe qui défilait régulièrement devant elle dans sa rue. Mon père, qui avait tout juste 18 ans, avait eu l'interdiction formelle de sortir de sa chambre !

On reprenait peu à peu ses esprits. On osait même se rendre dans les jardins qui longeaient les maisons par derrière. Mais là une mauvaise surprise attendait notre voisine. Au matin, en courant, les yeux écarquillés de frayeur, elle s'en revint ainsi précipitemment.

Le cadavre d'un soldat allemand était couché dans le carré de salade. Il avait du être blessé et avait fini par agoniser dans cette verdure. Les horreurs de la guerre. Mais que faire ? Avertir les autorités cela revenait à se dénoncer et devenir ainsi suspect aux yeux de l'Occupant. Les voisins, mes grands-parents se réunirent en conciliabule pour établir un plan.

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Et la nuit venue....

Un étrange cortège composé d'un grand tapis roulé, porté par les voisins, traversa les jardins pour s'enfiler dans le couloir de la maison de mes grands parents. Ce couloir menait du jardin à la rue. Une fois à l'extérieur, après un rapide coup d'oeil circulaire, on déboucha vite sur la nationale 3, toute proche du canal de l'Ourcq. C'était la destination. On comprend que le tapis roulé n'était que le linceul du soldat allemand mort dans le jardin. Après que chacun eut pesté, une fois lesté tant bien que mal, il fut donc jeté dans le canal sans cérémonie.

On s'en retourna en hâte, avec la plus grande discrétion. Car on restait bien sûr sous la menace du contrôle d'une patrouille. Une fois à la maison, on commença à se remettre de l'émotion. On pensait s'être débarassé du terrible intrus. Mais...

Le lendemain matin ma grand-mère eut encore une mauvaise surprise ; une trainée de sang parcourait le couloir, de la porte du jardin à celle de la rue. Voilà comment l'intrus les désignait !

Il était encore tôt et mon grand-père était déjà sorti faire des courses. Avec un seau et un balai brosse ma grand-mère prit l'initiative. Ouvrant grande la porte, elle décida de laver à grande eau le couloir sanglant. Malheureusement une patrouille allemande déboucha du coin de la rue. Seul mon grand-père, de l'autre côté du trottoir, revenant des courses, pouvait l'apercevoir. Le cabas à la main, il commença à gesticuler étrangement pour avertir ma grand-mère qui ne comprit pas tout de suite la raison de sa muette agitation. A grands coups de balai elle continua à repousser vers la rue le liquide rougeâtre, y mettant encore plus d'énergie au moment du passage de la troupe.

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Celle-ci passa.

Ma grand-mère continua frénétiquement son nettoyage manquant de peu d'éclabousser les bottes de la soldatesque..

Il fut décidé de ne plus jamais parler de cette affaire.

Parmi celles et ceux qui portèrent le tapis roulé, plusieurs s'engagèrent ensuite dans la Résistance non sans courage comme la fille de la voisine qui était une militante chrétienne. Le jeune policier qui avait lui aussi participé à l'opération nocturne, devint communiste, militantisme qui lui valut d'être sanctionné et muté dans les années d'après-guerre

 



3 réactions


  • nono le simplet nono le simplet 28 août 2020 08:04

    quand Historia a décidé de faire une série d’Historia magazine" sur les années 40 ils ont reçu de nombreux témoignages comme celui là et en ont publié de nombreux, tout aussi parlants que le tien ...

    dans ma famille, le 9 juin 44, à Tulle, mon grand père voulait aller aux nouvelles ... ma grand mère le lui a interdit ... il n’a pas fait partie des 300 raflés en représailles, dont 99 pendus, 1 abattu et 101 sur 149 déportés qui ne sont jamais revenus ...


  • nemo3637 nemo3637 28 août 2020 11:49

    A quoi tient notre vie ?...

    Je croyais mon témoignage inédit. Mais quand j’ai voulu le révéler à la municipalité voici quelques années, le préposé aux archives m’a répondu que mon histoire était connue et répertorié depuis longtemps. Ah bon...

    Je me suis engagé auprès de la Chayote Noire à écrire l’équivalent d’un édito chaque semaine. Mais cette fois j’étais à court d’inspiration. Alors j’ai pioché dans des souvenirs de famille.

    Merci pour ton intérêt.


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