Kaïra Forever
Ainsi donc le petit Nicolas aurait mis le feu aux banlieues ? Le qualificatif ’racaille’ aurait été le mot de trop qui aurait fait déborder le vase de sa politique verbalement agressive et concrètement répressive ?
Si les circonstances n’étaient pas tragiques, on sourirait devant la touchante concordance de la gauche plurielle et de la droite chiraquienne pour utiliser Nicolas Sarkozy comme bouc-émissaire de plus d’un quart de siècle d’échec de la "politique de la ville", comme on le disait sous la présidence de François Mitterrand. Et est-ce vraiment une marque de respect pour les jeunes des banlieues, que de tenter de leur faire croire que le ministre de l’intérieur les a tous traités de "racaille" ?
Selon la définition du Petit Larousse, le mot par lequel le scandale est arrivé désigne un "ensemble d’individus méprisables". N’est-ce pas une juste description des groupes de jeunes qui, la nuit dernière encore, ont attaqué les forces de l’ordre à coups de pierres, vandalisé un centre commercial, incendié un gymnase et des dizaines de voitures en Seine-Saint-Denis ? Comment faudrait-il donc les qualifier ? De "jeunes gens psycho-affectivement perturbés manifestant des troubles variés du comportement" ?
Nicolas Sarkozy n’a par ailleurs fait que reprendre à son compte un mot utilisé au quotidien par les habitants des banlieues, en particulier, et par les jeunes Français, en général, pour désigner les voyous auxquels ils sont trop souvent confrontés. Dans la vraie vie, "racaille" se décline en "caillera" (verlan), "kaillera", "caille" ou "kaille". Il existe une marque de vêtements Kaïra Forever, et un logiciel de jeux vidéos Kaillera. Il y aurait même une "culture caillera" ! C’est dire l’offense faite par le ministre...
En réalité, le véritable mépris à l’égard des jeunes de banlieues consiste à toujours trouver des excuses à une minorité de sales gamins et de délinquants, alors que la grande majorité d’entre eux étudie et travaille dans des conditions ô combien précaires. Comment en est-on arrivé à considérer d’avance, comme dans le drame de Clichy-sous-Bois, que si un malheur s’abat sur des jeunes fuyant la police, c’est la faute de cette dernière ? Par quelle curieuse interprétation de la loi certains citoyens français ne devraient-ils pas obtempérer aux injonctions des forces de l’ordre ?
Le plus choquant n’est pas d’utiliser les expressions "on va nettoyer au Kärcher" ou "vous débarrasser de cette bande de racaille", comme l’a fait le ministre de l’intérieur lors de visites dans des quartiers difficiles. Non, le plus grave, en 2005, c’est que cela ne soit pas encore fait, et que le même droit à la sécurité ne soit pas garanti à tous, y compris dans les banlieues pauvres.

