samedi 13 février - par Laurent Herblay

Les oublis effarants des ayatallohs du désendettement

 

Comme en 2009, l’évolution des déficits et de la dette provoque une contre-offensive des idéologues dits néolibéraux. Après une première salve à la rentrée, menée par le Medef, l’institut Montaigne et l’ifrap, Agnès Verdier-Molinié sort un nouveau pensum alarmiste « La France peut-elle tenir encore longtemps  » qui occulte bien des aspects du débat sur la dette pour défendre son agenda habituel.

 

Publicité

Démonter une présentation superficielle et biaisée

Bien sûr, il n’y avait pas grand chose à espérer de la directrice de l’ifrap, qui défend toujours les mêmes idées, quel que soit contexte, sur lequel elle ne fait que rebondir pour vendre sa soupe habituelle. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que son cri d’alarme est extraordinairement biaisé et superficiel. Si le story telling est relativement habile, en parlant de l’Agence France Trésor, le discours est effarant. Elle invente ainsi une « peur panique dans leur for intérieur  » qu’éprouveraient les agents de l’Agence du moment où les marchés ne voudraient plus de la dette française. Elle donne comme « preuve » le fait que notre pays ne se finance pas à 70 ou 80 ans, une maturité extravagante pour la France, qui se finance à 8 ans en moyenne. Le fait que les marchés soient prêts à payer pour prêter à la France, montre bien au contraire que nous sommes encore très loin du point de rupture.

Ce faisant, elle passe également sous silence la très forte baisse de la charge de la dette. En 2008, nous consacrions encore 3% du PIB (plus de 10% du budget de l’Etat) au paiement des intérêts de la dette. Nous sommes tombés à 1,2% en 2020 et, malgré l’envolée du montant nominal de la dette, le cap des 1% sera enfoncé très prochainement, du fait du niveau très bas des taux d’intérêt... Elle n’est pas la seule à biaiser sur la question, un éditorialiste des Echos faisant ainsi mine de s’inquièter d’une charge de 34 milliards, en oubliant de mentionner que cette charge a considérablement baissé depuis 12 ans, et qu’elle n’est pas un motif de crainte aujourd’hui. Dans le cadre actuel, si la dette et les déficits de la France ont très fortement progressé en 2020, il faut rappeler que d’autres pays (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon) affichent des déficits plus élevés que nous sans que cela pose problème...

En outre, il ne faut pas oublier que même en cas de remontée des taux, elle ne s’applique qu’aux nouveaux titres. Avec un peu plus de 8 ans de maturité moyenne, il y a donc une forte inertie de la charge de la dette, qui donne du temps aux gouvernements et aux banques centrales pour agir, comme nous avions pu le voir lors de la crise de la zone euro. Bref, parler de « faillite à éviter maintenant  » est une grossière caricature. Bien sûr, la situation actuelle s’explique en bonne partie par la politique des banques centrales, entre taux au plancher et rachat massif d’actifs, dont des dettes publiques (plus de 20% au niveau de la zone euro). On peut ne pas être d’accord avec ce choix, mais cela explique en partie le niveau actuel des taux, et donc la facilité de placement des dettes publiques. Et la conjoncture actuelle, entre récession historique et inflation au plancher, plaide pour une poursuite de ces politiques.

Publicité

Donc, au contraire des dires de l’ifrap, le contexte actuel nous donne du temps. Il n’y a pas d’urgence, même si cela n’exclut pas de remettre en questions certains choix. Pourquoi ne pas sabrer dans les niches fiscales, remettre en question certaines baisses d’impôt, ou faire la chasse à la désertion fiscale ? Bien sûr, certaines dépenses peuvent être remises en question, mais il y a aussi de vrais besoins qui devraient être financés : la crise sanitaire a fait apparaître les rangs trop clairsemés et mal reconnus de notre première ligne dans nombre de domaines (soignants, enseignants…etc), quand ceux des innombrables agences qui sont incapables d’organiser quoique ce soit, de l’approvisionnement de masques à la logistique des tests ou de la vaccination pourraient peut-être être dégarnis… L’excès de strates administratives semble nous paralyser et nous gagnerions à investir pour ceux qui sont sur le terrain.

Mais surtout, le cas du Japon infirme complètement les inquiétudes d’Agnès Molinier-Verdié. En effet, malgré une dette publique de l’ordre de 250% du PIB, le pays ne se pose absolument pas la question de son désendettement pour éviter une prétendue faillite. Au contraire, la révolution amenée par Shinzo Abe en 2012, a consisté à relancer l’économie par une augmentation de la dépense budgétaire pour sortir de la déflation dans laquelle le pays était enfermé. Et pour ne pas dépendre des marchés, le pays a largement augmenté son programme de monétisation de le dette publique, au point que la Banque du Japon détient aujourd’hui pour plus de 100% du PIB du pays de dette publique, plus de 40% du total ! Cela a permis de maintenir les taux au plancher, et représente une forme d’effacement officieux de la dette puisque le Japon se doit à lui-même les titres que détient sa banque centrale.

C’est la voie que la zone euro s’est trouvée contrainte de prendre, à petite échelle par rapport au Japon, depuis la crise de la zone euro, au point que plus de 20% des dettes publiques de la zone sont détenues par la BCE, ce qui a poussé 100 économistes, menés par Thomas Piketty, à réclamer son annulation pure et simple. L’idée a le grand mérite de la clarté : l’arrangement actuel devrait être repolitisé et débattu plutôt que laisser à l’appréciation fluctuante de banquiers centraux qui n’ont pas de comptes à rendre, Christine Lagarde ayant déjà répondu que l’idée était inenvisageable. Piketty en a débattu avec Dominique Seux sur France Inter vendredi. Même le journaliste des Echos a souligné que la dette roule et que la charge actuelle n’est pas élevée, tout en s’opposant par tous les moyens à l’économiste, fantasmant une inquiétude des épargnants, que les monétisations actuelles n’effraient pas.

Les débats actuels ont un grand mérite : ils révèlent à quel point l’action des banques centrales est critique dans le financement des Etats dans ces circonstances si exceptionnelles. Mais par ricochet, cela montre aussi que des décisions hautement politiques sont prises en dehors de tout cadre démocratique, ce qui n’est pas normal. L’effacement est une question légitime. Autant dire que cette idée n’a aucune chance de voir le jour dans la construction monstrueuse et dysfonctionnelle qu’est l’euro.

 



11 réactions


  • binary 13 février 11:51

    Vous partez du principe que les taux d intérêt ne varieront pas, parce que les banques centrale les contrôlent. Sauf que vous n avez pas compris , que les banques centrales ne travaillent pas pour les états, au sens la population qui doit rembourser. UN claquement de doigt et les taux d intérêt à court terme de ex-France passeront au dessus de 10 ou 20%. Vous semblez oublier que dans PIB , le B veut dire Factures, pour ne pas dire fausses factures. Aucun rapport avec le PIR, c est à dire la production RÉELLE du pays, qui dans notre cas tend irrémédiablement vers zéro. Le défit de l avenir est rembourser ce que d autres décident que vous devez, et sans rien produire. Facile ?


    • Pere Plexe Pere Plexe 13 février 18:52

      @binary
      Oui facile.
      La question de la dette est indissociable de celui de la création monétaire.
      Il est flagrant que ceux qui s’opposent violemment au non remboursement de la dette sont aussi ceux qui de facto valide la création monétaire ex nihilo.
      Ce qui pourtant est kif kif.
      A cela prés que ceux qui en profitent ne sont pas les mêmes.


  • Géronimo howakhan Géronimo howakhan 13 février 12:00

    Salut pas de quoi paniquer les dettes ne seront jamais remboursés, point..cela mettra en faillite les parasites du vrai travail collectif et coopératif...puis nous passons sur une base volontaire à la coopération, au partage, à l’équité,etc bien sur sur a minima l’organisation de la survie ensemble dans de bonnes conditions pour tous..

    ceci ne marchera jamais si nous ne récupérons pas nos autres capacités endormies que la pensée analytique empêche de fonctionner, depuis genre 13 000 ans..je sais l’histoire ancienne elle aussi est fausse..donnant un totalitarisme sur le cerveau comme sur la terre...

    Il y a de la disparition d’espèce dans l’air avec mention error 404..

    Et oui nous sommes non seulement un échec flagrant mais aussi sommes la seule espèce criminelle volontairement par nos choix comme entre autre d’avoir plus sur ..mon travail ? non bien sur, sur le dos des autres...


  • pierrot pierrot 13 février 13:35

    Concernant les dettes dites souveraine, le principal enjeu est que l’emprunt serve à des projets rentables ou socialement utiles (éducation, recherche, santé, culture etc.).

    La charge de la dette est, et devrait rester proche de zéro pour une longue période.

    Il faut donc s’endetter utilement.

    La France bénéficie d’un prestige de confiance et donc les riches lui prêteront car ils n’ont pas de choix pertinent.

    La dette privée a d’autres enjeux.


  • Le421... Résistant Le421 13 février 18:04

    La dette sera payée le jour où on aura construit un viaduc 4 voies Brest-New-York...

    A moins d’être cinglé, tout le monde comprends cela.

    Ceci dit, parmi les grands dirigeants, les « cinglés », ça ne manque pas.

    La pintade à roulettes, Christine LAGARDE, spécialiste du « je m’en fous plein les poches et je ne paye pas un centime d’impôts » devrait à minima le comprendre et trouver une solution annexe...


    • Eric F Eric F 16 février 15:27

      @Le421
      Ce ne sont pas des cinglés mais des « communicants », le discours sur le fait que la dette publique doit être intégralement remboursée est un discours obligé, auquel ceux qui le prononcent ne croient pas, mais qui est dans la logique du marché.
      L’artifice d’une « dette perpétuelle à taux nul » a été évoqué, le bête « coup d’accordéon » n’est jamais mentionné, mais ça finit toujours comme ça.


  • Jean Keim Jean Keim 14 février 07:59

    Il n’y a pas d’obligation de rembourser une dette contractée en fausse monnaie, que dire d’autre !


  • SPQR Sono Pazzi Questi Romani SPQR Sono Pazzi Questi Romani 14 février 08:07
    Patrimoine de Macron : l’association anticorruption Anticor demande des comptes depuis 2017 dans l’indifférence générale !
    Anticor paye cette initiative : Castex refuse de renouveller l’agrément pour que l’association puisse continuer son travail...

  • julius 1ER 14 février 09:43

    excellent article pour lequel je plusse, du moment que l’on tire à boulets rouges sur cette caricature qu’est Verdier-Molinier qui squatte tous les plateaux TV pour réciter sa doxa-ultralibérale !!!!!

    souvent elle est invitée sans contradicteur et elle a tout loisirs d’asséner « ses » vérités qui comme votre article le montre si bien M Herblay n’en sont pas et loin s’en faut ..... son parti-pris de dézinguer en permanence la chose publique a quelque chose d’indécent et pour ce qui est de la Dette publique, l’exemple japonais bat en brèche toutes ses idées reçues !!!

    quand à dire que toutes les Dettes doivent être payées.... c’est juste une plaisanterie la France contre toute logique a rigoureusement payé toutes ses dettes ( au détriment des classes les plus pauvres )mais ce n’est pas le cas de beaucoup de pays et là je pense à l’Allemagne notamment qui n’a même pas payé le tiers de la moitié de cette Dette qu’elle avait contracté lors du fameux Traité de Versailles...

    d’abattements (Traité de Locarno) en abattements çà ne s’est pas résumé à grand-chose !!!! eh oui pour payer une Dette il faut avoir des moyens et des moyens il faut les créer ...autrement l’on affaiblit l’économie et l’on rentre dans un cercle vicieux où l’économie s’effondre et où l’on ne paye plus rien !!!!

    et là on parle de la 1ière Guerre Mondiale pour la 2ie RAS OU RAP rien à payer !!!

    quand aux yankees qui ont une Dette abyssale Verdier -Molinier n’en parle jamais elle devrait ... car eux ne se gênent pas pour faire fonctionner la planche à billets !!!

    le plan de relance de Biden 1900 milliards de dollars (à coté celui de l’UE fait un peu riquiqui ) est bien là pour témoigner de la différence d’échelle !!!! 


    • Eric F Eric F 16 février 15:32

      @julius 1ER
      "l’Allemagne notamment qui n’a même pas payé le tiers de la moitié de cette Dette qu’elle avait contracté lors du fameux Traité de Versailles...« 
      Effectivement, elle en a payé 17%, donc la légende urbaine selon laquelle ça l’a ruiné est un fake. La France par contre a du rembourser rubis sur l’ongle ses emprunts de guerre 14-18, comme elle avait payé les »réparations" de la guerre de 1870, et aussi -ce qui est peu connu- celles des guerres napoléoniennes suite au Congrès de Vienne (décidé non pas après le première abdication, mais après Waterloo).


  • Citoyen de base 15 février 09:24

    Lisez l’ouvrage monumental de David Graeber sur la dette :

    Dette, 5000 ans d’histoire - France Culture

    En gros, la dette c’est l’histoire de l’esclavage. Et régulièrement, ça se finit mal. Très mal.

    Et plus souvent pour les créanciers que pour leurs débiteurs.  smiley


Réagir