Condensations (II)
Sons et vibrations (poëme).
Quand on trace une ligne droite sur une feuille de papier avec un crayon, le son du crayon qui frotte dessus nous informe sur la régularité du trait. Le son révèle à la fois la dynamique, le résultat, la qualité et la quantité du geste ; sa nature, sa vérité. L’oreille est le meilleur des outils.
Moyen et fin, l’outil est la condensation de ce que nous mettons en œuvre ou en jeu afin d’achever une connaissance. Une réponse obtenue est une réponse perdue, puisqu’elle n’a plus le support de la question qui lui donnait sa raison d’exister. Nos sens doivent donc être réinvestis afin de relancer le jeu ou l’œuvre. Les outils stéréotypiques de la science, le télescope, le microscope, font appel à la vue et mettent en avant des formes parfois disponibles au toucher ou au goût, sans engager ou rarement le toucher ou le goût.
Le langage tend à résumer ce qui est vu ou entendu, ce qui est goûté, touché ou senti. La science ignore généralement les sens car elle cherche la précision mathématique, soit la mesure, et la mesure vient d’abord agrémenter ce qui est visible en lui donnant une forme homogène. Quand elle est appliquée au son, elle cherche à trancher dans les vibrations afin d’obtenir le son le plus fin possible pour l’oreille humaine, mais elle ne s’interroge que rarement sur ce dont le son est le miroir, alors qu’elle s’extasie beaucoup plus sur les proportions visibles et les rapports de grandeur. La science privilégie l’espace visible et le temps mesurable sur l’espace-temps dans sa dimension vibratoire/synesthésique, car elle ne peut pas le penser sans les outils adaptés, coupée qu’elle est de ses outils primordiaux, les sens humains reflets des autres matières, ramenées pour l’analyse à des caractères étrangers qu’il s’agirait de distinguer, profondeur de méthode utile et fausse dans son principe, le tout du monde relevant de la condensation à partir d’un même réagissant à un autre même pour produire du distinct. La science, si elle veut progresser au-delà de l’utile, si elle veut atteindre à une forme plus légère et moins aveugle de la beauté, gagnerait à utiliser tous les sens disponibles.
Les idées n’existent pas dans le monde vu ; elles s’expriment sous formes de sons. Les informations les plus fiables dans le monde naturel parviennent sous formes de sons. La cognition privilégie le son. Le vivant cherche les conditions de son maintien par l’analyse des sons. Le télescope, le microscope et les mathématiques ont pu aider Galilée, Newton, Darwin et Maxwell, ils n’en demeurent pas moins liés au visuel, à des rapports calculés par le cerveau en lien avec son appendice optique. Les deux grandes unifications de la physique ont amené à une impasse conceptuelle aujourd’hui : la théorie de la gravité n’est pas compatible avec la théorie des quanta. Et pourtant, elle l’est. Forcément, elle l’est. La fondation synesthésique de nos études ne peut pas se tromper. Gageons cependant que nous avons utilisé nos yeux autant que possible. Et qu’il nous faudrait maintenant étudier par ailleurs.
Dans l’obscurité, nous nous en remettons aux vibrations. Celles que nous émettons nous-mêmes, celles qui dans le silence nous paraissent être le reflet des dangers qui pourraient nous environner, celles qui sont donc les vecteurs d’informations sur les dangers réels auxquels nous nous exposons. Ces vibrations, nous les comprenons d’abord par le moyen de l’oreille. Le silence, comme l’ombre, n’existe pas. Il y a toujours un minima de lumière, un minima de son. Un minima de vibration. Dans l’acoustique, peut-être, pourrions-nous trouver ce qui relie la théorie de la gravité à la théorie des quanta.
Imaginons un protocole expérimental très simple : écoutons l’océan. L’océan, le lieu idéal entre l’absolu du cosmos gravitationnel et le noyau de notre planète, le relatif Ciel-Terre qui fonde nos mythologies. L’océan, amas le plus massif des molécules les plus minuscules. Tout ce qui se passe à la surface de l’eau, dans l’eau et entre ce qui constitue l’eau, tous les phénomènes acoustiques qui engendrent son accumulation, son évaporation, sa solidification, toutes les températures sonores qui existent entre ces états métonymisent le fluide harmonique de l’espace-temps. Produisons un spectre acoustique complet des manifestations de l’eau. Recherchons les signatures communes, identifions les invariants du spectre qui pourraient permettre de relier les fluctuations quantiques aux ondes gravitationnelles. Ce que l’œil ou le microscope ne peuvent pas voir, l’oreille et l’amplificateur l’interpréteront. Les rythmes, les cadences, les tensions, comme chez Bach, Beethoven ou Big Jay McNeely, nous permettront de formaliser du micro au macro ce qui se joue dans les modulations, turbulences, courants, pressions, de l’élément primordial de la vie sur Terre, afin de comprendre ce qui se joue là où il n’y a pas d’éléments, là où le bruit est le plus bas, là où on suggère soit le silence du vide, soit le fracas sous les atomes.
C’est au prix de cette condensation stéréophonique que nous approfondirons notre connaissance. La lumière est une onde que nous avons assez vue ; écoutons-la. La gravité ne s’exprime pas seulement par de grandes ondes ; tendons l’oreille vers les plus petites. La vue, le goût, l’odorat sont des sens confus. L’audition seulement tend à imposer l’ordre, même dans la profusion ou la surcharge, et à donner à la chair ce qui fonde le sens de son toucher. L’univers est structuré comme un continuum reflet/écho de notre propre structure corporelle, de notre synesthésie primitive. La géométrie est vibratoire, non visuelle. 24 images par seconde sur une pellicule carrée ou rectangulaire n’enchaînent pas un mouvement ; un son ne saurait être distribué en échantillons.
La musique offre un modèle heuristique complet qu’il s’agit de poursuivre dans la science du vivant, car cet art d'organiser les vibrations est d’abord né de l’écoute de la nature. Pour une grande majorité d’entre nous ayant grandi en villes, la variété de ce que nous entendons ne nous renseigne pas sur le vivant mais seulement sur notre ambition d’espèce. Nos sens y sont sous-utilisés, nos capacités synesthésiques n’y sont pas éprouvées. La facilité s’y acquiert au prix d’une pauvreté. Enrichir notre perception en déplaçant le champ de l’attention de nos yeux vers nos oreilles n’est qu’un premier pas. Des formalisations plus ambitieuses nous attendent. On peut suggérer une météorologie acoustique, une physique acoustique, une biologie acoustique, une chimie acoustique.
Mais pour les accueillir, il faudra quitter la ville, condensation exclusive de nous-mêmes et de nos besoins, chargée de nos nécessaires mensonges, déliée du reste du monde et de ses signaux. La science doit devenir un projet écologique ou elle disparaîtra sous le poids de ses réductions utilitaristes. Nous ne sommes pas nés pour servir.


