Alors que le Conseil européen des 23 et 24 mars a très clairement critiqué les autorités biélorusses pour avoir arrêté de nombreux manifestants et opposants politiques à Minsk et annoncé des sanctions à l’égard de Minsk, la population biélorusse, elle, dans sa majorité, soutient le président Loukachenko. Pourquoi le mouvement populaire semble-t-il si faible en Biélorussie, malgré toutes les révolutions « colorées » dans d’autres anciennes républiques soviétiques ? La Biélorussie peut-elle suivre les traces de l’Ukraine ? Pour trouver des éléments de réponse, les Euros du Village vous plongent dans un moment de l’histoire de la « Russie blanche »...
Un autoritarisme peut en cacher un autre
Le territoire qui correspond à la Biélorussie actuelle n’a jamais été
indépendant avant 1991. Pendant pratiquement toute son histoire, la
Biélorussie était sous domination étrangère. Au temps des tsars, elle
faisait partie de la Russie. Puis elle fut divisée entre la Pologne et
la Russie, après la guerre russo-polonaise de 1921, avant d’être
réunifiée et intégrée à l’URSS en juillet 1944 en tant que République socialiste soviétique de Biélorussie. Ainsi, pour l’essentiel, les
Biélorusses sont passés directement du système tsariste au système
soviétique, c’est-à-dire d’un autoritarisme à un autre. Contrairement à
la Pologne ou aux Etats baltes, la Biélorussie n’a pas eu les vingt ans
de l’entre-deux guerres comme période d’indépendance plus ou moins
démocratique. Et, contrairement à l’Ukraine et à ses Cosaques, la
Biélorussie n’a aucune tradition historique qu’elle peut réanimer pour
renforcer sa propre identité nationale, encore très floue. Et c’est là
tout le drame de la Biélorussie.
Jusqu’en
1986, la Biélorussie ne connaît aucune opposition significative,
qu’elle soit politique, culturelle ou économique. Elle est en effet une
des républiques les plus prospères d’URSS : très fortement
industrialisée, elle ne connaît aucune difficulté économique majeure,
même pendant la crise économique des années 1980 qui touche pourtant
tout le bloc de l’Est. Dans les années 1980, l’opposition politique
est composée essentiellement de quelques intellectuels isolés et «
inoffensifs » pour le régime. Le régime les craint si peu qu’ils ne
sont, pour la plupart, pas même emprisonnés, mais « seulement » mutés
de force dans d’autres régions et forcés d’y travailler dans des
métiers manuels.
L’opposition stimulée par l’écologie
Le premier réel mouvement de protestation apparaît en 1986, mais il est
essentiellement écologique et sanitaire. Comme dans les Etats baltes et
en Ukraine, les citoyens soviétiques sont inquiets de l’absence totale
d’information sur l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
L’inquiétude se transforme en choc quand la rumeur se répand qu’aucun
secours n’a été dépêché sur les lieux pour aider les victimes de
l’accident, et qu’aucune mesure de sécurité n’est mise en place pour
éviter les retombées radioactives du « nuage » de Tchernobyl. Le 15
décembre, une pétition, dite la Lettre des 28, est adressée au
Premier secrétaire du Parti communiste d’Union soviétique, Michail
Gorbatchev. L’année suivante, la contestation prend une tournure
plus politique. Le 1er novembre 1987, une manifestation massive dans le
centre de Minsk demande que la lumière soit faite sur les crimes de
l’époque stalinienne. Les revendications concernent essentiellement les
déportations massives entreprises en Biélorussie (ainsi que dans toute
l’Europe centrale et orientale) dès la fin de la Seconde Guerre
mondiale par le NKVD, ancêtre du KGB. En juin 1988, les manifestations
reprennent, mais les revendications ne concernent toujours pas des
sujets tels que la démocratie, l’indépendance ou l’identité nationale,
alors que des demandes similaires furent formulées en Europe centrale
dès 1956 et la condamnation de Staline par Khrouchtchev. 1987 est
le moment où le mouvement culturel biélorusse apparaît. En octobre, le
mouvement « Renaissance » (« Adradzennie ») est créé et, à l’époque,
essentiellement composé de groupes représentant la jeunesse biélorusse
instruite. Premier mouvement semi-légal de ce genre en Biélorussie
Renaissance demande essentiellement une libéralisation culturelle du
régime ainsi qu’une participation aux élections. C’est le moment où la
contestation prend une tournure culturelle et politique. Les autorités
répriment assez durement ce mouvement naissant. Ainsi, en janvier 1989, Renaissance doit tenir son congrès annuel à Vilnius (Lituanie) car
les autorités biélorusses lui refusent, jusqu’en juin, le droit de se
réunir en Biélorussie.
Le casse-tête de l’identité biélorusse
Les membres de Renaissance cherchent à établir une définition de la
culture et de l’identité biélorusses. Cela relève du casse-tête et les
progrès sont lents, tant il est difficile de distinguer la spécificité
biélorusse. De fait, ce débat est toujours en cours aujourd’hui.
L’histoire biélorusse ne fournit aucun événement ou personnage qui
pourrait symboliser l’indépendance de la nation biélorusse, comme c’est
le cas, par exemple, avec les Cosaques d’Ukraine. Religieusement, les
Biélorusses sont orthodoxes dans leur écrasante majorité, ce qui ne les
distingue pas des Russes. Contrairement à l’Europe centrale et aux
Etats baltes, ils ne peuvent pas se référer à leur propre langue, le
biélorusse étant très proche du russe (comme le moldave est très proche
du roumain). Et les deux langues utilisent l’alphabet cyrillique.
Cependant, à cette époque, les premiers symboles nationaux biélorusses
font leur apparition : blason biélorusse, drapeau biélorusse... Ces
symboles sont utilisés pour manifester non pas une opposition à l’URSS,
mais seulement la spécificité de la Biélorussie comme membre de l’URSS.
De manière générale, l’affirmation de l’autonomie biélorusse se fait
très lentement. Au cours de l’année 1990, le Soviet suprême adopte
plusieurs lois sur l’identité nationale, toutes assorties de longues
périodes de transition. La loi du 27 janvier, par exemple, instituant
le biélorusse comme langue officielle (aux côtés du russe), est
assortie d’une période de transition de trois à dix ans. Malgré
tout, politiquement, rien ou presque ne bouge. Les mouvements
populaires concernent encore et toujours essentiellement les
conséquences de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ainsi que
quelques revendications culturelles. Même la déclaration de
souveraineté du 27 juillet 1990 par le Soviet suprême est liée à la
catastrophe de Tchernobyl : elle proclame essentiellement un Etat
biélorusse « sans énergie nucléaire ». Le 17 mars 1991, 83% des
Biélorusses se prononcent pour le maintien de la Biélorussie dans
l’Union soviétique. (Les historiens considèrent ce référendum comme
ayant eu lieu dans des conditions plutôt satisfaisantes, ce qui rend le
résultat crédible.)
Un geste irréfléchi
Moins de six mois plus tard, le 25 août 1991, la Biélorussie déclare
son indépendance en urgence, après l’échec de coup d’Etat militaire
contre Gorbatchev. L’indépendance est proclamée sans que personne en
Biélorussie n’ait une idée claire des conséquences de cette déclaration
ou un projet politique pour l’avenir du pays. En effet, pour la
Biélorussie, l’indépendance ne signifie ni démocratisation ni passage à
l’économie de marché. Le modèle soviétique, un peu adouci il est vrai,
y subsiste encore aujourd’hui. L’impression que l’indépendance fut
déclarée dans un moment de panique se renforce quand on considère que
la Biélorussie fait, depuis lors, de son mieux pour rester « attachée » à la Russie. Elle fut en effet un des acteurs principaux de la création
de la Communauté des Etats indépendants (CEI) en décembre 1991. Les
économies russe et biélorusse sont, héritage de l’époque soviétique,
toujours très étroitement liées. Beaucoup d’industries de
transformation situées en Biélorussie reçoivent leurs matières
premières de Russie et y exportent l’essentiel de leurs produits finis
ou semi-finis. Une rupture des liens commerciaux avec la Russie serait
une catastrophe économique pour la Biélorussie. Par ailleurs, il fallut
attendre juin 1992 pour que la Biélorussie introduise sa propre monnaie
(le rouble biélorusse) et décembre de la même année pour que les forces
armées biélorusses (issues de la dislocation de l’Armée rouge) prêtent
serment.
Le paradis soviétique perdu
La situation en Biélorussie aujourd’hui est essentiellement la même
qu’en 1992. Certes, elle est indépendante et s’est débarrassée des «
cryptocommunistes », mais elle reste essentiellement un Etat soviétique,
aussi bien dans ses structures que dans sa culture politique : un Etat
qui ne sait toujours pas comment survivre ni comment s’adapter à un
monde dans lequel l’URSS n’existe plus. Quant aux Biélorusses, ils
sont, selon la formule du Dr. Jakub Basista (de l’Université Jagellone
de Cracovie) « reconnaissants à Lukachenko de leur apporter la
stabilité. Ils ne sont pas libres, mais les prix sont stables. Ils ne
sont pas d’accès aux médias indépendants, mais ils ont du travail. Ils
ne peuvent pas voyager, mais ils ont l’eau courante et chaude ».
4 réactions
Fuligule
(---.---.233.178)27 mars 2006 14:54
Votre approche de l’histoire de ce pays est intéressante. En effet, vous faites très justement remarquer que ce pays, devenu indépendant après la chute du mur de Berlin, est l’un des rares sinon le seul qui ne manifeste pas (ou peu) pour plus d’autonomie ou plus de reconnaissance dans le concert des Nations. Bien que celà n’apporte rien (sic), je trouve utile de souligner que certaines ex-républiques soviétiques avaient toute leur place dans cette Union et très peu en dehors.
Je souhaite que ce pays puisse se démocratiser un jour, mais je trouverais juste que ce soit pour demander son rattachement à la Russie. Il y a trop d’ex républiques soviétiques qui sont devenues de plus grandes dictatures depuis leur indépendance et dont les élites sont totalement corrompues. La Russie, à défaut d’être parfaite, est représentée dans toutes les instances internationales et donc à ce titre - quoiqu’on en dise - un peu plus soumises à des lois ... un peu plus sûre.
Désolé de devoir mettre un peu au point vos références historiques. Le Belarus (ou Bielorussie) n’a pas été tout le temps sous le joug de la Russie tsariste.
Aux 9e, 10e et 11e siècles, le Belarus actuel fait partie du Duché de Kiev. Puis avec la chute de ce dernier apparaissent des petits duchés indépendants (Polotsk, Pinsk, Smolensk, Torovsk) qui après les grandes invasions tatares, sont occupés aux 13e et 14e siècles par la Lituanie. En 1569, le traité de Lublin marque l’union de la Lituanie (dont la Bielorussie) et de la Pologne.
Les siecles suivants, jusqu’a la fin du 18e siecle avec la disparition de la Pologne-Lituanie, ne seront qu’une succesion de conflits entre la Russie qui monte en puissance et la Pologne-Lituanie.
Fin 18e, la Pologne-Lituanie est divisée, en trois étapes successives. Le dernier partage en 1795 se fait en 3 parties (l’Ouest revient à la Prusse, le Sud à l’Autriche et l’Est jusqu’a Varsovie incluse à la Russie). Il consacre l’annexion de l’intégralité du territoire bielorusse à la Russie.
Le 19e siecle verra deux soulevements majeurs des Polono-Lituaniens contre le joug tsariste, notamment sur le territoire bielorusse en 1863.
Vous avez toutefois raison en signalant que la Bielorussie n’a jamais connu d’indépendance avant celle de 1991, hormis les quelques duchés susnommés qui ont été libres entre la période « Duché de Kiev » et la période « Lituanienne ».
Je souhaite citer mes sources ici : Histoire du Belarus sur le site France-Belarus.com
"Ils ne sont pas d’accès aux médias indépendants, mais ils ont du travail. Ils ne peuvent pas voyager, mais ils ont l’eau courante et chaude ».
C’est tout à fait ça.
En plus détaillé (mais en espagnol) dans cet article. http://www.rebelion.org/noticia.php?id=28945
Et je ne sais pas s’ils sont bien informés, mais si ils savent comment ça se passe dans le pays d’europe orientale le passage à l’« économie de marché », au niveau des condition de vie, de chôme, destruction des avantages sociaux, misère, mendiants, etc, plus vente du pays au capital étranger. on peut comprendre que, à part les journalistes et les intellectuels, ça ne leur donne pas beaucoup d’envie de se précipiter dans cette voie !
Doucement mais surement, la chine est sur le point d’arrivé a passé d’une économie fermé à une économie de marché sans trop de casse, et si la Biélorussie était sur le même chemin.