Condensations (III)
Strates.
On ne se rend jamais bien compte de là où on marche. On croit voir un sol sous nos pieds, un ciel au-dessus de nos têtes, un horizon à hauteur de nos yeux. Si au niveau du sol, il a toujours été évident que le goudron cache l’herbe, les pavés la plage et que Troie se trouve désormais en Turquie, si pour l’eau des rivières on a vite compris que ce n’était jamais la même qui coulait, pour le reste l’inertie a toujours conquis le regard, alors que chaque matin devant notre miroir nous voyons sans cesse une barbe autrefois inenvisageable pousser puis blanchir, des plis apparaître, les commissures de nos lèvres se relever ou s’affaisser.
On croit voir le temps s’acharner à faire apparaître ou disparaître des formes et des matières, alors même que tout s’empile. Trouverions-nous des fossiles pour notre réflexion s’il ne nous avait pas été donnée la grâce que la mort n’existe pas ? Chaque jour qui passe, je trouve toujours plus de raisons de penser grotesque notre ambition générale d’espèce, qu’on peut définir simplement en revenant au début. La fiction originelle de l’empathie me semble de plus en plus désagréable, artificielle et hypocrite à mesure que je me rapproche du terme de ma vie comme être de verbe.
Cette fiction de l’empathie, c’est celle que nous nous sommes inventée pour nous faire croire que nous enterrions les cadavres pour d’autres raisons que les fourmis ou les termites. Que nous honorions les âmes parties. On a bâti avec beaucoup de talent(s) un nombre insensé de systèmes d’idées autour de ce pilier fondamental qu’est le cimetière, et avec ces systèmes, on a pu justifier de la guerre et de la rapine comme d’autres continuations de la chasse sous d’autres moyens. En réalité, l’enterrement d’un mort, même d’un suicidé, est un geste assimilable à la traque d’un animal vivant. On prend le corps, et on l’assimile, on fait de lui un fossile de notre être intérieur, soit matériellement en le dévorant, soit symboliquement en le gratifiant d’un rite - voire d’un souvenir. Et ce rite n’est que la démonstration de la puissance de notre geste, puissance en puissance ou puissance accomplie, preuve en tout cas que notre habileté vaincra sur ce qui nous emporte, y compris dans les lieux les plus hantés où sont temporairement géolocalisés nos échecs les plus flagrants (1). Quand on a découvert la pénicilline, on était mûrs pour Auschwitz, où on a pu créer des fantômes à volonté. Soigner tout le monde, tuer tout le monde, qu’importe, ce qui restera sera la grandeur du geste. L’être de verbe et l’être de geste se confondent. Cet être dit son émotion d’avoir accompli une œuvre : faire l’amour, faire un enfant, des gestes et rien d’autre, tout comme faire la manche ou la manchette. Ou faire caca.
On accumule toujours plus de traces de notre passage. La mémoire est devenue une industrie, rien ne doit être perdu. Le moindre murmure, le moindre cri, la moindre étreinte, la moindre émeute. Nous sommes mus par une peur panique de tout perdre, nous nous identifions à notre propre mécanisme de survie et donnons à nos œuvres une portée métaphysique en mobilisant tout théisme ou athéisme que nous sommes en mesure de concevoir. Nous nous employons à multiplier les débats et les moyens de les diffuser. Tellement de gaz sont produits dans ce but si sain qu’on ne se rend même plus compte que ça pue. Les odeurs de carcasses s’accumulent dans les tombeaux ou dans les estomacs, c’est la vie.
Nous cherchons toujours à être les meilleurs dans ce que nous percevons être une compétition, afin de nous assurer que nous trônions bien au sommet de la chaîne alimentaire. C’est un but tout à fait compréhensible. Si l’objectif de survie est acceptable chez la fourmi, la girafe ou le phoque, on ne saurait le juger négativement chez l’être humain. Les moyens mis en œuvre ne sont pas répréhensibles en soi. La fiction qui entoure le projet est un simulacre plus fatiguant : on nous enjoint de croire à l’amour du prochain, à la bienveillance du souverain, à l’honnêteté du marchand, à la probité du paysan. Au désintéressement de l’entrepreneur de pompes funèbres et du préposé au rite d’asservissement de la mort au vivant, qui feint de croire qu’il y ait une différence entre les deux, alors que dans tout ce qui vibre en lui et s’observe autour de lui il a la preuve silencieuse qu’il n’y en a pas. Si soudain, le discours assumait que l’important était la persistance de ce qui est jugé le meilleur en nous, à savoir la beauté et la perfection du geste et des êtres qui portent l’assurance de la transmission de cette beauté, on gagnerait en clarté. Mais la fiction de l’empathie déborde toujours. Sans elle, l’œuvre échoue. On ne pourrait plus chasser impunément. Et nous aurions honte du plaisir que nous prenons à survivre, indépendamment que ce plaisir nous parvienne par la domination ou par la compassion. Honte de notre solidarité forgée tout naturellement dans le cannibalisme et l’inceste.
Et de là, strates et strates et strates, de morts et de vivants, de vainqueurs et de perdants, sur des strates de poussière cachées sous des strates de goudron, d’herbe, d’excréments, de rochers plus ou moins hauts, sous une eau qui arrose ou érode selon son bon pouvoir, sous un Soleil qui nourrit ou brûle ou plus rien du tout selon son programme bien défini (on sait depuis peu à l’échelle géologique que le compte à rebours est enclenché et que notre étoile bien-aimée parviendra à l’état de naine blanche dans les 8 milliards d’années qui vont suivre). Rien n’a encore commencé, il ne fait toujours pas assez chaud. On peut se sentir soulagés, non ?
Il est imbécile de projeter que si l’humain disparaissait, il ne resterait rien de lui. Alors qu’il resterait tout : l’eau, le carbone, la cendre et la musique, imitée de nos instruments par le vent, les océans et les oiseaux. Si nos gestes nous appartiennent, nos œuvres ne sont pas distinctes de celles des autres espèces, des cailloux ou de la pluie, toutes opérantes selon les conditions de cette belle sphère bleutée (la gravité est accueillante ici). Si par contre, le Soleil disparaissait, ce qu’il fera à coup sûr, à l’endroit relatif où se trouvait notre bonne vieille planète, désormais volcan entièrement calciné, où l’océan n’est plus qu’un lointain souvenir, d’autres condensations passionnantes auraient lieu. Qui en seraient les spectateurs privilégiés ? Nous-mêmes bien sûr. Nous sommes le volcan.
(1) Voilà une version IA de ce passage qui montre à quel point nous avons entièrement codé nos habitudes et nécessités : « Enterrer un mort, même un suicidé, c’est poursuivre la chasse. On prend le corps, on l’assimile, on en fait un fossile intime : par ingestion ou par rite, par matière ou par souvenir. Le rite n’est que la célébration de notre puissance, même dans les lieux hantés où nos échecs attendent d’être digérés. »

