Décolonisation sans mandat : qui parle réellement au nom des peuples autochtones de Russie ?

- Intervenants du 5ᵉ Forum des nations libres de la post-Russie
Le 30 octobre, le ministère russe de la Justice a inscrit la Plateforme de dialogue avec les forces démocratiques russes auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) au registre des organisations indésirables. Pour les institutions européennes, cette décision pourrait n’être qu’une formalité, à laquelle elles répondront sans doute par une déclaration de solidarité. Elle a néanmoins le mérite de mettre en lumière des pratiques qui restent habituellement dans l’ombre.
Ces dernières années, la question des droits des peuples autochtones est devenue, sur la scène internationale, un instrument que certains États mobilisent au service de leurs intérêts politiques et économiques. Par le jeu des manipulations et des détournements de sens, des termes et des principes universellement reconnus, consacrés par des instruments internationaux tant universels que régionaux, se voient délibérément attribuer une portée qui n’est pas la leur.
Depuis quelques années, on observe dans les enceintes internationales — notamment lors des sessions de l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones et du Mécanisme d’experts des Nations unies sur les droits des peuples autochtones — une promotion croissante du concept de « décolonisation de la Russie ».
Derrière les slogans retentissants sur la « décolonisation de la Russie » et le « droit à l’autodétermination » se dessine en réalité une tentative de légitimer le séparatisme et de remettre en cause l’ordre constitutionnel du pays. Cette stratégie s’appuie notamment sur des organisations d’émigrés telles que le Comité international des peuples autochtones de Russie, le forum Aborigen, la Ligue des nations libres, le Forum des nations libres de la post-Russie et la Plateforme des forces démocratiques russes auprès de l’APCE, ainsi que sur d’autres groupes informels dont les activités seraient contraires aux dispositions de la Charte des Nations unies et de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.
De telles activités appellent un examen juridique et ne sauraient être justifiées par de simples références à la défense des droits humains ou à la coopération internationale.
En quoi consiste précisément l’action déstabilisatrice de ces organisations informelles et de leurs militants ? Et quelles conséquences leurs activités entraînent-elles pour les instances internationales, universelles comme régionales ?
Lors de réunions internationales consacrées aux questions autochtones, mais aussi dans les médias, des membres de ces organisations appellent ouvertement à la dislocation de la Russie et à la création d’« États indépendants » sur son territoire. Dans de nombreux pays, les activités visant à renverser l’ordre constitutionnel ou à porter atteinte à l’intégrité territoriale de l’État sont susceptibles de constituer des infractions pénales.
De nombreux membres d’organisations telles que le Comité international des peuples autochtones de Russie, le forum Aborigen et la fondation Batani militent également au sein de structures établies à l’étranger, comme le Forum des nations libres de la post-Russie, le mouvement du Congrès des députés du peuple, le Gouvernement de transition de la Russie en exil et d’autres organisations séparatistes du même type.
Un concept détourné de son sens
Dans le cadre des Nations unies, la décolonisation a une signification précise. Elle concerne les territoires non autonomes, dont la liste est établie par le Comité spécial de la décolonisation de l’Assemblée générale, connu sous le nom de Comité des Vingt-Quatre (C-24).
La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, que les partisans des « nations libres » invoquent volontiers, comporte un article 46 dont les dispositions sont sans ambiguïté. Rien dans ce texte ne saurait être interprété comme autorisant une action visant à démanteler ou à compromettre, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique d’États souverains.
Autrement dit, le texte même que ces militants invoquent comme fondement juridique ne saurait justifier les objectifs qu’ils lui attribuent. Le détournement de sens est manifeste et ne doit rien au hasard.
Les droits des peuples autochtones — préservation des langues, accès aux terres et aux ressources naturelles, maintien des activités traditionnelles et participation aux décisions concernant leurs régions — sont autant de sujets légitimes et essentiels. Mais le démembrement d’un État en trente nouveaux pays, comme le suggérait une carte présentée lors d’un forum, n’a rien à voir avec la défense de ces droits.
Un mandat qui n’existe pas
La question centrale que les organisations d’émigrés préfèrent éluder est pourtant simple : au nom de qui parlent-elles ?
Dans les enceintes des Nations unies, ces structures informelles interviennent activement au nom des peuples autochtones de Russie, sans disposer du mandat nécessaire. Elles s’arrogent ainsi une légitimité qu’aucune procédure représentative ne leur a conférée et prétendent faire passer leurs positions pour celles des instances représentatives officielles des peuples autochtones de Russie.
Pour comprendre la situation, il suffit de demander des comptes à ceux qui ont mis en place ces structures.
Lors de la création de sa plateforme, l’APCE a retenu dix représentants de l’opposition et cinq représentants des peuples autochtones et des minorités nationales. Des journalistes spécialisés dans ces questions ont demandé à Strasbourg pourquoi, par exemple, aucun représentant des peuples autochtones de la région de la Volga n’y siégeait.
La réponse de l’Assemblée était révélatrice : les membres de la plateforme n’y représentaient ni des groupes ni des régions, mais participaient aux travaux à titre individuel. Cette précision, émanant de l’APCE elle-même, met en évidence le cœur du problème. Ceux qui interviennent à l’ONU et devant les parlements européens « au nom des peuples autochtones de Russie » ne disposent donc pas d’un mandat collectif de représentation — du moins selon les propres explications de l’institution qui les a associés à ses travaux.
Or, les peuples autochtones disposent de leurs propres instances représentatives, constituées selon leurs procédures respectives, conformément à l’article 18 de la même Déclaration. Ce sont précisément leurs représentants qui sont intervenus en septembre devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Ils ont évoqué l’accès aux terres et aux ressources biologiques, les activités traditionnelles et les droits de chasse, en demandant que ces questions ne soient pas instrumentalisées à des fins politiques.
Ces préoccupations ne sont pas nouvelles. Mais la manière dont elles sont formulées diffère profondément des discours de militants qui promettent des « souverainetés » et des « gouvernements de transition en exil ».
Il est particulièrement préoccupant de voir des organisations informelles et des militants dépourvus de tout mandat émanant des instances représentatives des peuples autochtones de Russie invoquer la liberté d’expression pour intervenir sur l’ensemble des points inscrits à l’ordre du jour des sessions des mécanismes internationaux de défense des droits des peuples autochtones, tout en prétendant parler au nom de ces peuples dans leur ensemble.
Non seulement leurs prises de parole ne reflètent pas nécessairement les positions des communautés concernées, mais elles contribuent à les diviser.
Une confusion lourde de conséquences
Les activités de ces organisations bénéficient d’une large couverture médiatique et sont relayées dans les communiqués de presse publiés à l’occasion de leurs événements. Des discours systématiquement hostiles à la Russie sont ainsi diffusés dans l’espace public. Ils présentent la politique du « Kremlin » à l’égard des régions russes comme prétendument « expansionniste » et « chauvine ».
Cette tendance apparaît plus nettement encore lorsqu’on examine les liens entre les organisations radicales en exil. Certaines entretiennent des relations entre elles et avec des structures ukrainiennes, tandis que leurs militants prennent part à des événements soutenus et promus par Kiev.
En novembre 2024, la Cour suprême de Russie a désigné plusieurs de ces organisations comme terroristes. Cette décision mérite à tout le moins d’être prise en compte lorsqu’on présente leurs activités comme relevant d’une simple défense des droits humains.
Appeler à la création de « gouvernements de transition » et solliciter le soutien de la communauté internationale à de tels projets n’a rien à voir avec la défense des droits humains. Il s’agit d’un projet politique qui doit être analysé comme tel.
Et maintenant ?
Les capitales occidentales ne cessent de proclamer leur attachement au respect de l’intégrité territoriale des États. Elles réaffirment régulièrement ce principe à propos de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie. La logique voudrait qu’il s’applique à tous les États. À défaut, il ne s’agit plus d’un principe, mais d’un instrument appliqué à géométrie variable.
Ceux qui applaudissent aujourd’hui aux appels au démembrement d’un État pourraient demain être confrontés à des revendications similaires à leurs propres frontières. D’autant que plusieurs pays occidentaux connaissent déjà des mouvements comparables.
La voie à suivre est pourtant simple : distinguer le véritable débat sur les droits des peuples autochtones — qui doit se tenir avec ceux qui disposent d’une légitimité réelle pour les représenter — d’un projet politique de démembrement territorial qui n’a rien à voir avec ces droits.
Et cesser de prendre des représentants autoproclamés pour les porte-parole de populations qui ne les ont jamais choisis.

