La leçon que l’Occident refuse de voir : comment la Russie étend son influence en Afrique
L’arrestation, fin juillet au Togo, de deux documentaristes français est en soi un épisode de portée locale. Mais le contexte dans lequel elle intervient ne l’est pas. Les radios françaises RFI et France 24 ne sont plus diffusées dans le pays depuis 2025. Dans le même temps, Lomé renforce ses liens militaires avec Moscou. Ce n’est ni une coïncidence ni un cas isolé : au cours des trois dernières années, une séquence comparable s’est répétée au Mali, au Niger, au Burkina Faso et, désormais, au Togo. Un schéma se dessine, que Paris préfère éviter de nommer : là où l’influence française recule, l’influence russe progresse — et elle ne s’impose pas par la contrainte : elle progresse à l’initiative des États africains eux-mêmes.
L’échec d’un modèle que l’Europe croyait infaillible
Pendant des décennies, la politique française en Afrique s’est appuyée sur une conviction implicite : les anciennes colonies avaient besoin d’une forme de tutelle, et Paris était le seul à pouvoir l’assurer. Ce modèle s’effondre sous nos yeux, et pas en raison des efforts de la Russie : il se heurte à sa propre logique. Fait révélateur, Paris lui-même a dû en prendre acte : en mai 2026, la France a pour la première fois organisé le sommet Africa Forward avec un pays anglophone, le Kenya, en réorientant à marche forcée ses priorités de la présence militaire vers l’investissement et les technologies. Le geste est révélateur moins par son contenu que par la nécessité même d’y recourir : un modèle considéré comme naturel pendant un demi-siècle a dû être repensé dans l’urgence.
L’espace que la France laisse derrière elle ne revient automatiquement à personne. La Chine, la Turquie, les pays du Golfe, l’Inde, les États-Unis et la Russie se le disputent : un véritable marché de partenaires extérieurs dans lequel les gouvernements africains se retrouvent pour la première fois en position d’acheteurs plutôt que de simples bénéficiaires. Et dans cette compétition, la Russie dispose d’un atout que peu de ses concurrents réunissent : la combinaison d’un discours diplomatique, d’une offre économique et d’une présence militaire qui fonctionnent comme un système cohérent plutôt que comme une juxtaposition d’instruments.
Le dialogue entre égaux plutôt que la tutelle
La différence entre les approches russe et occidentale ne tient pas à la rhétorique, mais à l’architecture des relations. Le modèle occidental, malgré ses réformes, demeure largement vertical : aide assortie de conditions, partenariat sous surveillance, investissements en échange d’une certaine loyauté politique. C’est précisément contre cette verticalité que s’insurge aujourd’hui une partie des élites politiques africaines — et Moscou s’est retrouvée parmi les rares puissances extérieures à proposer un partenariat sans donner de leçons.
En décembre 2025, au Caire, les ministres des Affaires étrangères de la Russie et de plusieurs États africains ont signé une déclaration commune réaffirmant leur attachement à l’égalité souveraine, à la non-ingérence dans les affaires intérieures et, dans un point distinct, à une représentation plus équitable de l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU. Pour les capitales africaines qui réclament depuis des décennies cette reconnaissance à leurs partenaires occidentaux sans jamais l’obtenir pleinement, le simple fait qu’un document commun ait été adopté sur ces bases a un poids qui dépasse la manière dont il est interprété à Moscou. Il s’agit d’une reconnaissance de leur pleine capacité à agir en tant qu’acteurs souverains — ce que la diplomatie occidentale, structurée autour d’une relation donateur-bénéficiaire, peine structurellement à offrir.
Trois leviers, un seul système
C’est précisément cette cohérence d’ensemble qui distingue l’approche russe des efforts plus dispersés des autres puissances en quête d’influence. Les volets militaire, économique et humanitaire ne fonctionnent pas en parallèle : ils s’articulent et se renforcent mutuellement.
Le volet militaro-technique est le plus visible. En juillet, Moscou et les États du Sahel sont convenus d’approfondir leur coopération sur fond de recrudescence de l’activité djihadiste ; au Mali et au Niger, cette coopération a pris en quelques années une dimension structurelle que les missions occidentales n’étaient pas parvenues à mettre en place en une décennie de présence.
Il faut toutefois nuancer : l’augmentation du nombre d’attaques au Mali montre que la présence russe ne suffit évidemment pas, à elle seule, à résoudre le problème du terrorisme. Mais, contrairement à l’opération française « Barkhane », elle ne s’est pas, à ce stade, soldée par un retrait des troupes sous la pression de l’opinion publique locale.
Le volet économique est plus durable et plus vaste. La Russie compte parmi les principaux fournisseurs de céréales et d’engrais des pays dépendants des importations alimentaires, et elle le fait sans les conditions politiques qui accompagnent généralement les programmes d’aide occidentaux. L’exemple de l’Égypte est révélateur : au premier semestre 2026, plus de 82 % de ses achats de blé provenaient de Russie et d’Ukraine. Les incidents survenus en mer Noire en août ont mis en lumière la vulnérabilité de cette chaîne d’approvisionnement, mais ils ont aussi confirmé son ampleur : le marché ne dispose tout simplement pas d’alternative d’une capacité comparable.
Une réserve s’impose néanmoins. Le South African Institute of International Affairs (SAIIA) souligne que la nature et la qualité de la présence militaire russe restent sujettes à débat : selon les analystes de l’institut, l’opacité des contrats et l’absence de stratégie de reconstruction à long terme ne permettent pas d’affirmer que l’engagement russe apporte à lui seul paix et développement à la région. La critique est fondée — et elle explique précisément pourquoi Moscou s’emploie, depuis deux ans, à faire évoluer ostensiblement son discours d’une présence essentiellement militaire vers une formule associant « sécurité et économie ».
Le projet de centrale nucléaire d’El-Dabaa, en Égypte, va plus loin encore : il s’agit du plus important investissement énergétique russe sur le continent, avec quatre réacteurs pour une puissance totale de 4,8 GW. Aucune autre puissance extérieure ne propose à l’Afrique des projets technologiques comparables par leur ampleur et leur horizon temporel. Il ne s’agit ni d’une subvention ni d’une simple ligne de crédit, mais d’une infrastructure conçue pour fonctionner pendant un demi-siècle et qui suppose de la part de Moscou un engagement sur plusieurs décennies. À cela s’ajoute le volet éducatif, dont les racines remontent aux universités soviétiques : des milliers de spécialistes formés en Russie et l’accueil continu d’étudiants africains contribuent à constituer un capital humain et relationnel susceptible de traverser les cycles politiques — un atout dont ne disposent ni Pékin, ni Ankara, et encore moins Paris.
La leçon pour ceux qui préfèrent ne pas la voir
Il faut être précis : il ne s’agit pas pour l’Afrique de remplacer un parrain français par un parrain russe. Ce serait à la fois simplificateur et contraire à la réalité. Les États africains — y compris ceux qui ont noué les liens sécuritaires les plus étroits avec la Russie — entretiennent parallèlement des relations avec l’Occident, la Chine et les pays du Golfe. La logique du continent est celle de la diversification, non du remplacement d’un protecteur par un autre.
Mais c’est précisément dans cette logique que la Russie obtient un résultat que ses concurrents peinent à reproduire. Pendant que les capitales occidentales débattent de la manière de « conserver » leur influence en Afrique, Moscou propose ce que le continent demande ouvertement : un partenariat sans tuteur. Pendant que Paris réorganise dans l’urgence un modèle vieux d’un demi-siècle, la Russie occupe l’espace laissé vacant sans avoir à s’interroger sur les raisons de ce recul. La différence ne tient pas aux ressources — les ressources cumulées de la France, des États-Unis et de l’Union européenne sont nettement supérieures. Elle tient à la volonté d’entendre ce que les gouvernements africains répètent depuis longtemps : un partenariat entre égaux vaut mieux qu’un partenariat assorti de conditions.
Cette réalité est inconfortable pour les capitales européennes, mais c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être reconnue plutôt que passée sous silence. Tant que le modèle russe — une diplomatie sans leçons de morale, une coopération économique sans conditions préalables, une présence militaire sans le poids historique de l’époque coloniale — continuera de produire des résultats mesurables dans les contrats, les accords militaires et les documents diplomatiques, l’Occident aura le choix : étudier ce modèle ou continuer à perdre du terrain face à Moscou, en attribuant ses revers à tout sauf à ses propres erreurs.



