Petits contrats entre amis
Du 1er au 3 février s’est déroulé un événement dont on a étrangement peu entendu parler : la visite officielle en France du Président du Turkménistan Gurbanguly Berdymuhamedov, qui a succédé à feu le dictateur Niazov, alias Turkmenbachi (« le Père des Turkmènes ») à sa mort en décembre 2006. Il est venu accompagné d’une délégation de 67 lèche-bottes et hommes d’affaires du pays.
Evidemment, on pourrait se dire que l’information a vraiment peu d’intérêt puisque l’on a déjà du mal à placer le pays sur une carte. Pourtant, les relations entre la France et ce petit Etat d’Asie Centrale débordant de gaz sont des plus intéressantes. Par exemple : le constructeur français Bouygues s’est vu attribuer, depuis une quinzaine d’années, une bonne trentaine de marchés pharaoniques : palais divers et variés, hôtels de luxe et un tas d’autres projets très utiles à la population1.
Ce qui intrigue, c’est l’étrange discrétion de l’Elysée sur cette visite. Aucune information n’a été divulguée sur les modalités d’accueil de la délégation turkmène, ni sur le programme des trois journées. Histoire d’éviter les foudres des militants des Droits de l’homme et de tous ceux qui dénoncent, à juste titre, cette absence d’éthique dans des relations diplomatiques, consacrant le primat du commercial sur la dignité humaine. Eviter de se faire rappeler, par exemple, que le Turkménistan est classé 171ème sur 173 au classement mondial de la liberté de la presse (juste devant l’Erythrée et la Corée du Nord) et que de nombreux opposants ont été sauvagement torturés et assassinés dans des prisons inaccessibles.
Pendant que les défenseurs des libertés se font matraquer dans des geôles et que la population turkmène se bat pour manger et se soigner, on peut lire, sur le site de Bouygues : « Bouygues Bâtiment International, filiale de Bouygues Construction, vient de se voir attribuer la réalisation d’un complexe hôtelier de luxe au Turkménistan. D’un montant de 270 millions d’euros, ce projet sera situé à Asghabad, la capitale du pays. Cet hôtel cinq étoiles, qui sera l’un des plus grands d’Asie Centrale, aura pour vocation d’accueillir les hommes d’affaires attirés par le potentiel économique du pays [NDLR : les salariés de Bouygues]. D’une surface de 95 000 m2, il sera composé de plus de 300 chambres, dont 12 suites présidentielles et un appart-hôtel sur 17 niveaux, un centre des conférences, une galerie commerciale, 3 restaurants, un spa, et plusieurs piscines »2.
Autant dire que certains étaient au courant du rendez-vous depuis longtemps : Bouygues, Thalès, Vinci, etc., ces grands humanistes, véritables ambassadeurs des valeurs de démocratie et de liberté… qui se frottaient d’avance les mains.
Quant à Bernard Kouchner, qui a joué dans cette affaire le rôle d’éclaireur en se rendant au Turkménistan en avril 2008, il a manifestement troqué les sacs de riz de son époque Biafra par de gros sacs de ciment (et de blé)… Lui, le défenseur du droit d’ingérence, qui voulait obliger les gouvernements à sortir de leur indifférence, ferme désormais bien les yeux.
1 - Voir PIAF n° 11.
2 - http://www.bouygues.com/fr/accueil/recherche/recherche/?search=turkmenistan%0D

