mardi 16 juin - par Sylvain Rakotoarison

Que devient Anatoli Tchoubaïs ?

« Je crois que ce fléau peut être qualifié de maladie la plus grave de la société russe contemporaine. Il est évident que ce problème est loin d’être résolu. J’ai réglé plusieurs problèmes, mais je vous avoue, je n’ai aucune idée de la manière d’éradiquer la corruption en Russie. » (Anatoli TchoubaÏs, le 30 mai 2013 sur la chaîne de télévision Russie-24).

« C’est toujours la faute de Tchoubaïs ! ». Cette exclamation est une sorte de phrase culte en Russie depuis une trentaine d’années. Très impopulaire et très peu aimé par le peuple russe, Anatoli Tchoubaïs représente la descente aux enfers de l’honneur de la Russie. Il fête ses 65 ans ce mardi 16 juin 2020.

La raison de cette détestation ? Ce fut lui qui libéralisa l’économie, qui privatisa tous les grands groupes industriels russes autrefois propriété de l’État. Ce fut une période très noire pour les Russes car on bradait ainsi leur économie, permettant à des anciens de la nomenklatura communiste de se transformer en oligarques richissimes.

Journaliste spécialisé dans les affaires russes, David Satter a expliqué devant le Congrès américain la raison de cette impopularité : « Les réformateurs ont perdu leur popularité en Russie non pas parce qu’ils ont défendu la démocratie, mais parce qu’ils ont facilité la criminalisation de leur pays. » (le 7 octobre 1999 devant la commission des relations internationales de la Chambre des représentants, cité par l’économiste Jacques Sapir en décembre 2019 dans "Méthode, revue des Instituts frranco-russes", p.168).

Dans "Eurasia Daily Monitor" (volume 2, issue 119), le politologue norvégien Pavel K. Baev faisait déjà remarquer le 20 juin 2005, à propos du « seul survivant parmi les jeunes réformateurs » (Anatoli Tchoubaïs venait alors d’avoir 50 ans) : « Dans la vie politique russe, il n’y a aucun autre individu, sauf évidemment Vladimir Poutine, qui déclenche autant de réactions passionnelles qu’Anatoli Tchoubaïs. De nombreux Russes appauvris le tiennent personnellement pour responsable du programme de privatisations douteux du milieu des années 1990, tandis que les nouveaux entrepreneurs le louent comme principal architecte des réformes économiques. Dans la classe politique, il est très respecté comme "sauveur" de la campagne pour la réélection de Boris Eltsine en 1996. ».

Anatoli Tchoubaïs et Egor Gaïdar symbolisent en effet la chute du communisme soviétique et l’ouverture économique et financière de la Russie après plus de soixante-dix ans de régime étatiste et communiste. À l’époque, Boris Eltsine, devenu le premier Président élu de la Fédération de Russie (élu le 12 juin 1991), s’entourait de jeunes économistes libéraux trentenaires.

Après des études d’économie et d’ingénieur à l’Université de Saint-Pétersbourg (bien plus tard, il a été honoré comme docteur honoris causa de cette université), Anatoli Tchoubaïs y enseigna entre 1977 et 1990 tout en adhérant au PCUS en 1980. Il a fait partie des économistes dissidents (avec Egor Gaïdar) dès le début des années 1980 (avant puis pendant Gorbatchev) pour soutenir la perestroïka. En 1990, il a rejoint le nouveau maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak qui fut également le mentor politique de Vladimir Poutine (qui était adjoint au maire). Anatoli Tchoubaïs refusa d’être désigné président du soviet de Leningrad et préféra rester le bras droit du maire chargé de mettre en place une zone économique libre en 1991.

Le 11 novembre 1991 (un mois et demi avant l’effondrement total de l’URSS), Boris Eltsine nomma Egor Gaïdar Ministre des Finances et Anatoli Tchoubaïs Ministre des Privatisations. Anatoli Tchoubaïs n’avait que 36 ans et fut ainsi bombardé à la tête de l’équivalent russe de ce qu’est pour la France l’Agence de participation de l’État. Après son adoption par le Soviet Suprême de Russie le 11 juin 1991, le programme de privatisation par coupons devait être lancé le 19 août 1991, le jour du putsch à Moscou.

Egor Gaïdar resta aux Finances jusqu’au 2 avril 1992 (tout en dirigeant le gouvernement). En 1993, après avoir cofondé un parti politique (présidé par Egor Gaïdar), Anatoli Tchoubaïs fut élu député de la Douma. Ensuite, Boris Eltsine le nomma dans le gouvernement de Viktor Tchernomyrdine comme Premier Vice-Premier Ministre (exactement : Premier Président du Gouvernement de la Fédération de Russie) du 5 novembre 1994 au 16 janvier 1996 (appliquant une politique de stabilité économique, ramenant l’inflation de 18% à 3%) et du 17 mars 1997 au 23 mars 1998, cumulant avec le Ministère de l’Économie et des Finances.

Publicité

Anatoli Tchoubaïs est devenu ainsi l’un des hommes les plus influents de Russie des années 1990, pendant la période de Boris Eltsine. Après avoir quitté le gouvernement en 1996 pour diriger la campagne présidentielle de Boris Eltsine (alors qu’il n’était crédité que de 3% de cote de popularité, personne n’imaginait qu’il allait être réélu le 3 juillet 1996 avec 53,8% des voix), il fut nommé après la réélection chef de l’administration présidentielle (l’équivalent de Secrétaire Général de l’Élysée) de juillet 1996 à mars 1997 avant d’être rappelé au gouvernement en raison de la crise économique asiatique.

C’était une époque (entre 1997 et 1999) où Boris Eltsine, très malade et en fin de règne, se cherchait un successeur en nommant le pressenti à la tête du gouvernement : Viktor Tchernomyrdine, Sergueï Kirienko, Evgueni Primakov, Sergueï Stepachine, et enfin Vladimir Poutine. Parmi les dauphins possibles, il y avait également Boris Nemtsov, qui parallèlement à Anatoli Tchoubaïs, fut aussi Vice-Premier Ministre. Anatoli Tchoubaïs, détesté par la population russe, n’a jamais été envisagé comme un héritier crédible et resta toujours l’homme de l’ombre.

Anatoli Tchoubaïs quitta le gouvernement en 1998 après avoir été élu président du conseil d’administration du grand groupe industriel d’électricité (monopole public) RAO UES (United Energy System, en russe, EES) qu’il a présidé pendant dix ans, jusqu’au 1er juillet 2008. Pour avoir une idée de l’importance de cette entreprise (quatrième mondiale dans son secteur), en 2005, elle employait près de 600 000 personnes, et son chiffre d’affaires en 1994 était de près de 20 milliards de dollars.

Cette longévité est étonnante dans la mesure où les libéraux se sont retrouvés assez rapidement dans l’opposition au Président Vladimir Poutine, voire pourchassés par lui. Au contraire, Anatoli Tchoubaïs fut étrangement pouto-compatible tandis que Vladimir Poutine aurait pu le disgracier (ce qui aurait été très populaire). L’article d’Yves Bourdillon dans "Les Échos" du 3 novembre 2006 précise au détour d’une phrase : « Anatoli Tchoubaïs, dont la survie politique a de quoi surprendre puisqu’il n’a pas appartenu au KGB et est détesté par Poutine. Mais il détient un savoir-faire précieux quand il s’agit de limiter les coupures de courant… ». Le journaliste semble cependant oublier qu’Anatoli Tchoubaïs et Vladimir Poutine ont eu le même maître politique, Anatoli Sobtchak, à Saint-Pétersbourg, ce qui pouvait les rapprocher.

Pendant sa gouvernance, l’entreprise d’électricité a levé 30 milliards de dollars de fonds pour investir dans la construction de 130 nouvelles centrales électriques (produisant 30 000 MW) ainsi que 10 000 kilomètres de lignes de transmission et 60 000 kilomètres de ligne de réseau de distribution. Dans les revues spécialisées, Anatoli Tchoubaïs fut considéré comme un grand patron compétent, ayant réussi le passage d’un monopole d’État à une grande entreprise privée (en juillet 2008, ce fut la fin juridique de RAO UES).

Depuis le 22 septembre 2008, Anatoli Tchoubaïs est le directeur général de Rusnano, un fonds d’investissement d’État chargé d’investir dans les nanotechnologies en Russie (en 2010, près de 500 personnes ont collaboré pour Rusnano). En huit années, le fonds a été à l’origine du lancement de 100 projets d’investissements, près de 70 nouvelles usines et 30 nouveaux centres de recherche et développement, des collaborations avec notamment Gazprom et BP (avec BP, pour développer une technologie qui a pour objectif d’accroître la pression dans une couche de pétrole avec des nanoparticules polymères et donc accroître le taux d’extraction). En 2011, Anatoli Tchoubaïs fut également élu président du conseil d’administration de Rusnano.

Lors d’un salon des nanotechnologies à Moscou en novembre 2013, Anatoli Tchoubaïs a précisé quelques-uns de ces projets innovants : « On est en train de construire une usine de production des protéines à partir de matières biologiques suivant une technologie russe protégée. Un autre secteur intéressant est celui de l’énergie où il existe un projet de production de gazole à partir de dioxyde de carbone grâce à des bactéries génétiquement modifiées. Il s’agit d’une technologie unique en son genre. Une usine pilote est en cours de construction. » (cité par Sputnik News le 30 novembre 2013).

Considéré désormais comme un expert en innovation technologie, Anatoli Tchoubaïs a ainsi participé au congrès sur les nouveaux matériaux le 13 novembre 2017 à Luxembourg, qu’il a lui-même sponsorisé, où le Premier Ministre luxembourgeois Xavier Bettel a rappelé en ouverture : « 70% de toutes les innovations produites sont basées sur une amélioration des propriétés des matériaux. ».

Le résultat a été que pendant les années 2000, loin d’être dans l’opposition, Anatoli Tchoubaïs a renforcé son influence sur l’économie russe, en devenant même l’un des oligarques les plus riches du pays (il serait milliardaire). En 2004, le "Financial Times" et Price Waterhouse Coopers l’ont désigné comme « the world’s 54th most respected business leader » (le 54e chef d’entreprise le plus influent du monde).
Publicité


Le 17 mars 2005 près de Moscou, il a réchappé miraculeusement à un attentat qui le visait (bombe et deux hommes postés tirant sur lui avec fusil-mitrailleur, il n’a dû son salut qu’au blindage de sa voiture). Quelques mois plus tard, il figurait encore comme le 17e meilleur homme politique de la Russie (en mai 2005).

Très inquiet de l’évolution de l’économie mondiale en général et russe en particulier, Anatoli Tchoubaïs avait mis en garde contre l’arrivée de grandes difficultés avec la crise sanitaire, disant le 20 avril 2020 : « Le pic de la pandémie du covid-19 en Russie sera "déchirant" » en pronostiquant que ce pic serait en plateau jusqu’à la fin du mois de mai 2020. Un mois auparavant, le 20 mars 2020, il avait salué à la télévision les mesures prises par le gouvernement russe pour empêcher des dizaines de millions de pertes d’emploi grâce à un fonds national de protection sociale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anatoli Tchoubaïs.
Vladimir Poutine.

 



14 réactions


  • Furax Furax 16 juin 12:23

    J’aimerais qu’on m’explique.

    Je suis allé en modération cette nuit et cet article n’était pas proposé.

    Existe-t-il sur Avox un règlement spécial pour les machines à propagande ?

     smiley


    • Emohtaryp Emohtaryp 16 juin 13:21

      @Furax

      J’aimerais qu’on m’explique.

       La schizophrénie !

      Une explication plus que probable, l’auteur a forcément plusieurs comptes d’auteurs pour publier ici ou une petite équipe, il se modère donc tout seul très rapidement....nonobstant ses autres nombreux comptes de troll....c’est d’ailleurs pas nouveau !

      Propagande et trafic d’influence, c’est un vrai métier de baltringue !

      Ce type est donc stipendié pour pondre ses bouses journalières à la gloire de ceux qui le payent, c’est évident........


    • V_Parlier V_Parlier 16 juin 20:52

      @Furax
      En tout cas, ce que je peux dire c’est que l’introduction m’a déjà fait gerber, je n’ai pas pu continuer ! L’éloge d’un type qui a carrément affamé les russes, ruiné le pays, et qui donne ses impressions...
      Rakoto est vraiment prêt à défendre toutes les raclures de la Terre. Il va bientôt faire concurrence à BHL !


    • mursili mursili 17 juin 00:17

      @V_Parlier

      Ou alors il va bientôt pondre un article à la gloire de BHL (si ce n’est déjà fait)...


  • Pierre Régnier Pierre Régnier 16 juin 18:09

    Et qu’est devenu Raïf Badawi ?

    Toujours pas de nouvelles.


  • ETTORE ETTORE 16 juin 20:00

    Ma voisine à collé des affiches un peu partout, pour qu’on puisse retrouver son chat tigré « Tigrou ».( ben oui, faut pas chercher trop loin)

    Je lui conseille illico de joindre Rakoto, histoire d’avoir une diffusion plus large de son « Alerte Enlèvement. »

    Je suis persuadé que ça va marcher ! Il est trop fort mon Rakoto !

    Après, après, je lui parlerai des puces de lits.... Doit savoir faire, aussi ! Nul doute !


  • caillou14 rita 17 juin 07:05

    Corruption et Russie sont un pléonasme ?

     smiley


  • ETTORE ETTORE 17 juin 18:57

    QAmonBra

    @

    Faire voler un fer à repasser.....c’est couteux.

    Surtout si il est multifonction et que personne ne s’en sort avec le manuel.

    C’est étrange, mais cette politique du « tout en avant coûte que coûte » était utilisé pour couler économiquement l’ex URSS, mais on s’aperçoit maintenant, qu’ils se la gratifient à eux mêmes.

    Etonnant, car de là, à ce qu’il dépensent encore quelques milliards de plus, pour l’intégration de chiottes chimiques, il n’y a qu’un pas !


    • QAmonBra QAmonBra 18 juin 11:10

      @ETTORE

      Outre le fait que l’état U$ constitue manifestement le gouvernement occidental le plus corrompu, au sens total du terme, qu’il n’ait jamais existé, les ingénieurs de la « nation exceptionnelle » étaient tellement imbus de leur prétendue supériorité et de l’infaillibilité algorithmique de leurs programmes et autres logiciels, qu’ils n’ont pas jugé utile de construire des prototypes et les tester, si possible en situation réelle de combat,(¹) comme l’ont fait opportunément et in fine les russes en Syrie avec leur SU 57 !

      Ceci expliquant probablement cela et plus con que ça il ne te reste plus qu’à disparaître ! C’est d’ailleurs ce qui va se passer et c’est même déjà en cours.

      Nous vivons donc une époque palpitante, un instant privilégié de l’Histoire, mais, hélas pour eux, beaucoup le déplorent et/ou ont en peur et très peu le savourent à sa juste mesure. . .

      (¹) Pourtant ce ne sont pas les lieux de conflit où leur aviation pouvait être engagée qui leur manquaient ! Mais « les cons ça ose tout et c’est même à ça ». . .


Réagir