mercredi 2 décembre 2020 - par Sylvain Rakotoarison

Jean-Louis Servan-Schreiber, alchimiste génial de la presse magazine française

« Chaque humain dans ma vie est un mystère, même mes intimes. Ça m’évite de m’ennuyer. (…) Je ne sais rien, mais j’en sais assez pour vivre. Ça me garantit de rester modeste et toujours curieux. » (Jean-Louis Servan-Schreiber, 2015).



Anne Sylvestre vient de disparaître ce lundi 30 novembre 2020. L'horreur : elle avait perdu un petit-fils de 24 ans dans l’attentat du Bataclan. Mais c’est une autre personnalité française que je veux évoquer ce jour. Encore une nouvelle victime du covid-19, parmi le 1,5 million de victimes dans le monde et 53 000 en France : le "patron de presse" Jean-Louis Servan-Schreiber est mort ce samedi 28 novembre 2020 à l’âge de 83 ans (il est né le 31 octobre 1937 à Boulogne-Billancourt) des suites de cette saleté de coronavirus qui continue toujours à circuler (prenez soin de vous et de vos proches !).

"Patron de presse" est un peu connoté et Jean-Louis Servan-Schreiber (JLSS) était d’abord un journaliste et un essayiste, mais c’est peut-être ce qui l’aurait le mieux défini, c’était un peu comme s’il était un alchimiste de la presse, il transformait en or tout ce qu’il touchait. Pas l’or monétaire ou financier, pas celui du profit, l’or intellectuel, celui de l’intérêt des débats, de l’enrichissement des confrontations.

Il faut dire que petit-fils de journalistes, il est né dans une famille de journalistes, une grande famille française très ancrée malgré son origine allemande, très connue. Je ne ferai pas son arbre généalogique mais quelques liens sont importants à tisser quand même. Son père Émile a créé le journal économique "Les Échos" en 1908 avec son oncle Robert (ce dernier marié à la féministe et sénatrice Suzanne Crémieux). Son célèbre frère Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), député, a créé "L’Express", le premier magazine moderne en France, avec Françoise Giroud. Sa sœur Christiane Collange (qui vient d’avoir 90 ans il y a un mois, le 29 octobre 2020) est aussi journaliste et essayiste, et a épousé le journaliste Jean Ferniot (leur fils Vincent est également journaliste). Une autre sœur Brigitte Gros était sénatrice-maire de Meulan (dans les Yvelines) et aussi journaliste et écrivaine. Son neveu Didier était un chercheur en psychiatrie et essayiste très médiatique. Un cousin Jean-Claude était député et aussi patron de presse (dont une fille, Fabienne, a épousé le député européen socialiste Henri Weber qui a été victime, lui aussi, du coronavirus, et l’autre, Marie-Claire, journaliste, a épousé Pierre Mendès France). Un neveu, Émile, a épousé Laurence, fille de Régis Debray. Jean-Louis, lui, fut le dernier enfant d’une fratrie de cinq.

Après des études à l’IEP Paris, Jean-Louis Servan-Schreiber a commencé sa carrière de journaliste en 1960 dans le journal familial, "Les Échos", dont il est devenu le directeur de rédaction en 1962. Il a rejoint son frère JJSS en 1964 à "L’Express" pour y appliquer des méthodes américaines de la presse indépendante. C’était l’époque du fameux monsieur X, encourageant une candidature centriste à l’élection présidentielle de 1965 en la personne de Gaston Defferre, soutenue par Pierre Mendès France, la véritable inspiration politique de l’hebdomadaire avec les aspirations décolonisatrices et la veine antigaulliste. "L’Express" a formé des générations de journalistes qui ont essaimé avec d’autres hebdomadaires de même format : "Le Point" (avec Claude Imbert), "Le Nouvel Observateur" (avec Jean Daniel), "Paris Match" (avec Daniel Filipacchi), etc.

Mais, avec son look de jeune bien coiffé, un air de Belmondo, le Bob Kennedy de JJSS (qui serait le JFK), JLSS a voulu voler de ses propres ailes à l’aube de ses 30 ans en fondant avec le journaliste Jean Boissonnat (une « plume chrétienne respectée » selon Sonia Devillers dans sa nécrologie sur France Inter) un magazine économique "L’Expansion" qui fut son véritable "bébé" pendant plus d’un quart de siècle, en en faisant un groupe de presse dynamique et moderne intégrant d’autres titres ("La Lettre de l’Expansion", "La Tribune", "La Vie financière", "L’Entreprise", etc.). Il s’est même lancé dans le rachat de journaux européens pour faire du Groupe Express-Expansion un groupe de presse européenne important, qui a commencé à péricliter financièrement au début des années 1990 et qui fut revendu plusieurs fois jusqu’à Patrick Drahi en 2015 (le mensuel "L’Expansion" s’est arrêté de paraître en février 2017). Pendant tout ce temps, JLSS a parallèlement donné des cours à l’université, publié des essais (une vingtaine) et participé à des chroniques dans l’audiovisuel (en particulier sur France Inter, TF1, etc.).

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Dans "Le Pouvoir d’informer" (éd. Robert Laffont, 1972), JLSS constatait (pourtant bien avant Internet et ses réseaux sociaux) : « Mais de tous les progrès, le plus essentiel et le plus inachevé réside dans la qualité. L’habitude d’écrire et d’enregistrer, la recherche du fait, sa description, sa vérification, la naissance de véritables métiers de l’information ont accru en même temps sa fiabilité et les exigences du public. Il suffit néanmoins de prêter attention aux nouvelles captées en une seule journée pour mesurer la portée limitée de ces efforts. Exagérations, généralisations, simplifications excessives, omissions, mauvaises interprétations, sans insister sur une foule d’erreurs de fait, continuent à déformer les messages diffusés à profusion. Ces inexactitudes et ces contrevérités sont d’autant plus dangereuses que l’intimidante stature des médias laisse les consommateurs de nouvelles supposer que le contenu est à la hauteur du contenant. Aussi les erreurs font-elles plus facilement leur chemin dans des esprits qui n’ont pas, comme ceux de leurs grands-parents, été formés à mettre en doute ce qu’on leur disait. Certes, la grande majorité des informations est exacte dans l’ensemble, alors qu’un siècle auparavant, la grande majorité était à l’inverse erronée. Mais cela ne rend que plus dangereuse la minorité des nouvelles qui demeure fausse et que les lecteurs même rompus à ce métier n’ont pas le moyen de discriminer des autres. ».

Après une expérience réussie avec "La Vie économique", un hebdomadaire marocain qu’il a racheté et dirigé pour le hisser au sommet de la presse marocaine (1994-1997), Jean-Louis Servan-Schreiber a acquis "Psychologies Magazine" en 1997 et en a fait, avec son épouse Perla Danan, un mensuel de référence dans le domaine du bien-être et du développement personnel, deuxième journal féminin après "Marie-Claire", passant d’une diffusion de 75 000 à 350 000 exemplaires (presque quintuplant les ventes). JLSS a élargi la zone géographique et proposé des versions étrangères pour la Russie, la Chine, certains pays européens, etc. Il a revendu "Psychologies Magazine" en 2008.

Dans le bien-être, faire le pitre. Oui, l’enfant doit toujours pouvoir s’exprimer et ce n’est jamais de l’immaturité. Interrogation dans "L’Art du temps" : « Depuis combien de temps ne nous sommes-nous pas roulés par terre avec des animaux ou des enfants ? Savons-nous encore faire la bête, le pitre ou chanter à tue-tête ? Il y aura toujours en nous un gosse qui va nous jouer des tours s’il ne lui est jamais permis de montrer le bout de son nez. ».

Les livres de Jean-Louis Servan-Schreiber insistent souvent sur une manière positive de vivre, ses titres sont d’ailleurs éloquents, comme : "L’Entreprise à visage humain" (éd. Robert Laffont, 1973), "L’Art du temps : le secret des hautes performances" (éd. Fayard, 1983), "Vivre content" (éd. Albin Michel, 2002), "Une vie en plus : la longévité, pour quoi faire ?" (éd. Seuil, 2005), "Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme" (éd. Albin Michel, 2010), "Aimer (quand même) le XXIe siècle" (éd. Albin Michel, 2012) préfacé par Edgar Morin, "C’est la vie" (éd. Albin Michel, 2015), "Fragments de lucidité : comment supporter les choses comme elles sont" (éd. Fayard, 2016), "L’Humanité, apothéose ou apocalypse" (éd. Fayard, 2017), "80 ans, un certain âge : quand chaque journée devient précieuse" (éd. Albin Michel, 2019), "Avec le temps… tout ne s’en va pas" (éd. Albain Michel, 2020)…

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Dans "Une vie en plus" (2005), Jean-Louis Servan-Schreiber répondait aux questions de Dominique Simonnet (aux côtés de François de Closets et Joël de Rosnay) et confiait avec sagesse : « L’humilité prend toute son importance avec l’âge. Nous mesurons chaque jour le peu d’importance que nous avons. Il nous faut renoncer à toute velléité de triomphe à l’extérieur. C’est en nous que nous trouvons la gratification, dans le simple enchaînement des jours, dans la conscience de pouvoir encore voir, sentir, respirer, exister… Finalement, c’est la vie elle-même qui est notre cadeau permanent et extraordinairement stimulant. ».

Dans "Pourquoi les riches ont gagné" (éd. Albin Michel, 2014), Jean-Louis Servan-Schreiber constatait : « La progression la plus spectaculaire est celle des plus fortunés. Pour trois raisons : une forte croissance mondiale (sauf en Europe), la révolution numérique qui favorise la multiplication des jeunes millionnaires, la domination croissante des financiers, maîtres du jeu de l’argent et qui en sont les premiers bénéficiaires. Les riches semblent avoir gagné sur tous les tableaux : l’argent, l’influence politique et, fréquemment, le contrôle des médias. On ne voit pas venir ce qui pourrait s’opposer à leur pouvoir. Pour autant, malgré les clichés habituels, les Français ne détestent pas les riches et souvent les admirent. Mais alors que la pauvreté diminue, les inégalités s’accroissent et peuvent déstabiliser nos sociétés. Comment réduire cette fracture devient la question primordiale des vingt ans à venir. ».

Dans "Aimer (quand même) le XXIe siècle" (2012), JLSS assumait sa chance : « Je ne suis pas d’un tempérament pessimiste. Comme ce doit être de naissance, pas de mérite à cela. Encore faut-il que les événements vécus ne contredisent pas trop cette disposition positive. Or ma vie s’est surtout déroulée dans la seconde partie du XXe siècle. Mouvementée, mais tellement moins que la première. ».

Dans "Trop vite !" (2010), JLSS se voulait prémonitoire : « Pour se sauver, notre espèce passablement déboussolée parviendra-t-elle à temps à admettre que le long terme est devenu sa première urgence ? ». Où il disait également : « Ce fameux droit au bonheur individuel n’est-il pas l’ultime recours depuis que les promesses de bonheur collectif se sont évaporées ? ».

Prémonitoire aussi dans "Pourquoi les riches ont gagné" : « Au risque d’être taxé de naïveté et d’irréalisme, je suis persuadé que ce siècle devra accoucher de nouveaux idéaux civilisateurs et humanistes, sous peine de voir le cynisme financier et matérialiste dominant entraîner, au minium une amertume sociale croissante, au pire de nouveaux conflits meurtriers. ».

Son analyse (dans "Trop vite !") était la suivante : « Jamais dans l’histoire nous n’avons disposé d’autant de temps, car nous venons, en un siècle, de presque doubler notre durée de vie et diminuer de moitié notre temps de travail. La "noosphère", beau concept popularisé par Teilhard de Chardin il y a un demi-siècle, n’est plus seulement une idée poétique ou spirituelle. Elle s’est matérialisée et rétrécit l’ensemble de l’humanité par l’interconnexion électronique. Mais pour une majorité d’entre nous, la vitesse reste un bouclier contre le doute. Elle est consubstantielle à l’action et favorise la pensée pratique plutôt que la réflexion abstraite. Le manque de vision à long terme se retrouve jusque dans la vie intime. On se trouve, on se lasse, on se quitte ; c’est devenu si facile avec les sites de rencontres qui ont transformé la vie amoureuse en une série de CDD qui s’enchaînent à l’instar de la vie professionnelle. ».

Dans sa biographie, Sonia Devillers constate sur France Inter, avec un brin de nostalgie : « La mort de Jean-Louis Servan-Schreiber signe la fin d’une époque. Celle des mousquetaires du phénoménal âge d’or de la presse magazine française. ».

Jean-Louis Servan-Schreiber s’était évidemment interrogé sur la mort. Ainsi, dans "C’est la vie !" : « En parodiant Rilke, on pourrait dire : ne pensez votre vie que si vous ne pouvez pas faire autrement. Sinon, vivez, que diable ! Et mourez ensuite. Pour ma part, c’est là que ça coince. L’idée de mourir sans m’être demandé ce que vivre veut dire me semblerait presque inconvenante. La perspective que la symphonie reste inachevée, par inadvertance, que je puisse quitter la scène en laissant les tiroirs en fouillis me met mal à l’aise. Il m’arrive même de penser que ça serait de l’ingratitude, que j’aurais gâché une chance unique d’essayer de donner une réponse à la question ultime. Pourquoi aurais-je vécu ? ». Là haut, maintenant, peut-être le sait-il désormais ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu
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Pour aller plus loin :
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Alfred Sauvy.
Claude Weill.
Irina Slavina.
Anna Politkovskaïa.
Le Siècle de Jean Daniel selon Desproges, BHL, Raffy, Védrine et Macron.
Claire Bretécher.
Laurent Joffrin.
Pessimiste émerveillé.
Michel Droit.
Olivier Mazerolle.
Alain Duhamel.

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