L’image vérité I : les micros-trottoirs
Nous entamons une série de trois articles qui traiteront de la principale qualité dont on crédite, encore aujourd’hui, la photographie et par extension la télévision : l’établissement d’une preuve et donc l’énoncé de vérité. Le micro-trottoir en est la plus perverse des manifestations.
D’abord,
ne pas croire que l’image soit l’accessoire de ce qu’on pourrait
prendre pour un exercice oral. Comme l’explique un journaliste de la
télévision canadienne :
Prenant l’exemple d’une inondation, et sans connaître les questions, on est accablé de n’entendre que des « c’est la première fois que je vois ça », ou encore de suivre l’interviewé qui montre (justification de l’image) le niveau des crues passées.
Des
automobilistes coincés dans un embouteillage (départs en vacances,
intempéries), la vitre ouverte (en plein hiver cela surprend toujours,
mais on doit les entendre) : « il faut être patients, qu’est-ce qu’on
peut y faire... ». Ces pauvres mots pourraient résumer la teneur de tous
ces reportages en de telles circonstances. Posons toutefois le problème
à l’envers : en écoutant les réponses, devinons quelle est la question
posée à ces pauvres automobilistes dépités. Imaginons la scène : un
animateur, 100m en amont, qui demande l’accord de l’automobiliste, lui
glisse quelques mots, lui demande de baisser la vitre. Maintenant, je
vous laisse le soin d’imaginer la question intelligente et originale
qu’il peut formuler, juste avant que l’interviewé n’entre dans le champ
de la caméra. « Cette habitude de toujours tirer le débat vers le bas...
cette attitude relève d’une conception totalement méprisante d’un
"téléspectateur moyen" abruti et borné, incapable de réfléchir et qui
ne peut suivre qu’un débat prémâché ne décollant que rarement du ras du
sol. » Sociologie des Médias.
La revue Tocsin souligne :« De fait, ces reportages sont trop souvent présentés comme des photographies de l’opinion publique. Ils n’en sont pourtant qu’une illustration plus ou moins honnête. Leur valeur informative est quasi nulle. » Il y a donc lieu de se poser la question des responsabilités de ce qu’on peut appeler la dérive de l’information axée sur cette habitude médiatique. Pourquoi les responsables des chaînes insistent-ils avec ces pratiques ? La première réponse qui s’impose : pour fournir un justificatif de ce que pense le journaliste qui utilise l’argument de l’opinion (c’est-à-dire faire croire que trois personnes, pas même prises au hasard, représentent une large collectivité dotée d’un avis unitaire sur la question). La seconde qu’on peut envisager est encore plus malsaine puisqu’elle renvoie le spectateur sur sa propre image en lui montrant, par un choix qui se veut aléatoire, donc représentatif, que cette opinion majoritaire est la sienne : il vient de l’exprimer par la bouche de ces témoins, anonymes, mais qui existent cependant, comme l’image nous en donne confirmation. Le micro-trottoir, ce serait ainsi une définition possible de la démagogie.
Illustrations : Micro-trottoir en Roumanie et à Genève (Suisse)




