mardi 30 juin - par Sylvain Rakotoarison

Après-covid-19 : « écologie citoyenne », retraites, PMA, assurance-chômage ?

« Alors lorsque nous nous sommes vus en janvier, je vous avais dit : toutes les propositions qui seront abouties et précises seront transmises sans filtre soit au gouvernement pour ce qui relève du domaine réglementaire, soit pour ce qui relève de la loi, au Parlement, ou directement au peuple français. Et donc notre échange d’aujourd’hui n’est pas un grand discours sur des principes abstraits, c’est la réponse à laquelle je m’étais engagé et le lancement d’un nouveau processus. Et je vous confirme ce matin que j’irai au bout de ce contrat moral qui nous lie en transmettant effectivement la totalité de vos propositions à l’exception de trois d’entre elles, les trois jokers dont nous avions parlé en janvier, sur 149. » (Emmanuel Macron, le 29 juin 2020).



Une fois les élections municipales passées, et on les a senties passer, avec ces conquêtes des écologistes dans les grandes métropoles françaises, le Président de la République Emmanuel Macron a reçu dans le parc de l’Élysée ce lundi 29 juin 2020 la Convention citoyenne pour le climat qu’il avait mise en place par tirage au sort à la suite des gilets jaunes (on peut lire son discours ici). Un "bon" moyen de transformer une défaite électorale en succès gouvernemental ?

En fait, c’est toute la politique nationale qui est réorientée depuis la crise sanitaire. Tout devait être différent… mais en fait, rien ne change. J’ai souvent entendu Emmanuel Macron parler de "lancement d’un nouveau processus" mais j’ai rarement vu son aboutissement (peut-être tant mieux).

Par exemple, qui se rappelle qu’Emmanuel Macron a prononcé un grand discours sur sa vision de la transition écologique le 27 novembre 2018, à la suite des premiers soubresauts des gilets jaunes ? Il avait alors tenu un discours raisonnable et cohérent et mit 8 milliards d’euros. Ce 29 juin 2020, Emmanuel Macron a mis 15 milliards d’euros (en plus ? en tout ?) mais a semble-t-il complètement oublié son discours du 27 novembre 2018.

Pour lui, c’est une expérience heureuse de faire travailler 150 citoyens tirés au sort supposés être représentatifs de la population française. Oui, ces citoyens ont beaucoup travaillé avec ardeur et sincérité, mais que représentent-ils vraiment face aux centaines d’experts qui les ont "à peine" aiguillés ? Comme je l’ai déjà écrit, comment peut-on être représentatif de la population française avec seulement 150 personnes alors que le moindre sondage nécessite au moins un échantillon de 1 000 personnes ?

Tiens, un exemple simple : la suppression des vols aériens des lignes intérieures. À première vue, avec le TGV qui arrive au centre-ville, cela peut paraître une bonne mesure. La Convention citoyenne avait mis comme limite une absence de solution ferroviaire de moins de 4 heures. Emmanuel Macron a bougé le curseur jusqu’à 2 heures 30 (c’est déjà un peu mieux). Mais dans tous les cas, c’est oublier complètement le modèle économique des aéroports régionaux. Je donne un exemple au hasard : la ligne Louvigny-Paris (Louvigny est l’aéroport de Lorraine situé entre Nancy et Metz) serait donc supprimée à cause du TGV Est, mais pas la ligne (par exemple) Louvigny-Nice, par exemple (qui a aussi son équivalent TGV). Mais on sait bien que dans les villes de province, ce sont les liaisons avec Paris qui sont les plus nombreuses et aussi les plus rentables. Ne limiter l’activité des aéroports régionaux qu’à des liaisons peu fréquentées, c’est assurément tuer économiquement ces aéroports. Il ne m’a pas semblé que cette viabilité économique ait été prise en compte.

Cette évolution de la démocratie m’inquiète car le fait de transmettre "sans filtre" des propositions émanant d’une assemblée certes honorable mais qui n’a aucune légitimité, j’insiste sur l’absence totale de légitimité, montre une absence totale de vision présidentielle du sujet (ici la transition écologique).

Ce serait un gouvernement des sondages : dites-moi ce que vous voulez, je le soumets aux parlementaires (on reste quand même dans une structure parlementaire), et on choisit, on pioche, on peut même faire des référendums multiquestions comme pour déterminer les options de sa prochaine voiture. Où est la politique ? La politique, c’est prendre des risques, c’est avoir une vision cohérente, c’est guider la nation et éventuellement, cela peut aussi se planter (personne n’a la science infuse), mais ce n’est pas se laisser faire par la "démocratie participative" qui n’a rien d’une démocratie (150 personnes sur une population de 67 millions d’habitants, avec un tirage au sort forcément biaisé, même supervisé par des huissiers de justice !).

Si j’avais voulu un "gouvernement d’assemblées citoyennes" (à une autre époque dans un autre pays, on appelait cela des "soviets" !), j’aurais voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2017, voire pour Ségolène Royal en 2007. Ce n’a pas été le cas et, fort heureusement, non plus pour une majorité de mes compatriotes. Pourquoi alors faire le programme d’un candidat qui a perdu à la dernière élection présidentielle ? À quoi rime ce suivisme ?

Ah, j’imagine bien que la forte vague écologiste aux municipales y est aussi pour quelque chose même si je veux bien croire que les deux événements sont indépendants. Disons que l’un renforce l’autre. Je l’ai écrit à propos des municipales, par électoralisme, François Mitterrand avait "verdi" sa politique en mars 1992 à la suite d’une montée écologiste lors des élections régionales. L’objectif était électoral, et cela n’a pas empêché l’année suivante, aux élections législatives de mars 1993, un désastre électoral pour son parti.

C’est une erreur de suivre à la lettre les propositions de cette Convention citoyenne fortement teintée d’une idéologie gaucho-décroissante. On taxe, on oblige, on interdit, on contraint. C’est le principe d’une écologie punitive, celle qui a justement fait sortir sur les ronds-points la France des gilets jaunes.


Est-ce une vision politique ? Assurément non, sauf si, je n’ose l’imaginer, ce n’était qu’une vaste manipulation pour prendre des décisions impopulaires sans vouloir en assumer la responsabilité ou la paternité ? C’est une erreur de vouloir légiférer hors de toute structure parlementaire. Il y a une véritable dérive démocratique.

Qu’en est-il des réformes en cours d’avant la crise sanitaire ? On avait dit que tout serait différent, que rien ne serait comme avant, et les désillusions vont arriver.

C’est vrai que la situation budgétaire est différente de la situation du début de l’année. Une crise sans précédent (j’ai lu que pour retrouver une telle situation hors période de guerre, il faut remonter à …1848 !), un chômage terrible, et surtout, des finances publiques en déshérence. Attention, je ne critique pas l’injection de centaines de milliards d’euros dans l’économie française : au contraire, j’ai déjà eu l’occasion de saluer la grande réactivité du gouvernement et aussi son côté très singulier.

Car Emmanuel Macron est sans arrêt "accusé" (comme si c’était un crime) d’être un libéral alors qu’il a fait de la France un pays communiste, puisque c’est l’État qui a financé 18 millions de salariés du privé en chômage partiel. C’était une mesure très forte, que j’approuve mais qui est typiquement le contraire du libéralisme (je rappelle que le libéralisme est inversement proportionnel à l’intervention de l’État). Pour une situation exceptionnelle, il fallait cette aide de l’État. Et je rappelle aussi que la plupart des mesures qu’il a approuvées de la Convention citoyenne pour le climat sont antilibérales en ce sens qu’elles taxent, obligent, interdisent, réglementent encore plus qu’auparavant.

Mais justement, l’état des dépenses publiques est tellement catastrophique que, paradoxalement, on n’est plus à un ou deux milliards d’euros près. Ou à dix ou vingt milliards d’euros près ! On a dit il y a quelques semaines qu’Emmanuel Macron restait toujours partisan de faire aboutir sa vaste réforme des retraites. Politiquement, je pense que cette idée est complètement absurde car la situation de crise actuelle nécessite au contraire d’enterrer tous les sujets de discorde nationale, de clivage extrême. La réforme des retraites en est un. Et l’argument financier n’a plus d’efficacité : il manque 30 milliards d’euros pour financer les retraites ? On n’a qu’à les budgétiser et basta ! Puisqu’on l’a déjà fait pour des centaines de milliards en réponse à la crise économique.

Et contrairement à ce qu’Emmanuel Macron peut croire, les "mesures citoyennes" (je vais les appeler comme cela) pour le climat sont loin d’être consensuelles. Les gens vont en avoir ras-le-bol de ne plus pouvoir se déplacer, de plus pouvoir aller au centre-ville, de devoir payer des milliers d’euros pour mettre aux normes d’isolation thermique leur appartement, et évidemment, ils n’auront pas (beaucoup) d’aide car ils seront considérés comme trop riches. C’est n’est pas anodin qu’il ait supprimé la limitation à 110 kilomètres par heure sur les autoroutes, car la mesure était trop grosse pour qu’elle puisse passer.

De la même manière, en raison de la forte augmentation du chômage, la réforme de l’assurance-chômage n’a pas été appliquée et a été repoussée. Mais jusqu’à quand ? Il est essentiel de communiquer sur ces questions très anxiogènes. Comment le Président de la République peut-il vouloir tourner la page et commencer une nouvelle phase s’il reste encore des anciennes réformes fortement contestées à repasser ?

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Parmi les autres réformes qui sont loin d’être consensuelles, il y en a une où au moins c’est clair : le projet de PMA pour toutes va passer en force cet été. Oui, poussée par son aile gauche, la majorité présidentielle a imposé la rapide adoption de cette mesure symbolique. C’est vérifiable, ce 29 juin 2020, on peut lire sur l’agenda des députés que le projet de loi bioéthique sera en discussion à partir du lundi 6 juillet 2020. Comme la situation est exceptionnelle, l’agenda pourrait toujours être bousculé, mais il y a une évidente volonté de passage en force pendant que les Français partent en vacances.

Ce qui m’inquiète, c’est moins la PMA que les mesures qui n’ont rien à y voir et qui sont contenues également dans le projet de loi qui a été fortement retoqué par les sénateurs (mais pas forcément dans le bon sens pour les mesures hors PMA) : en effet, le sujet est techniquement complexe et peu médiatique, mais il s’agit tout simple de savoir si l’être humain est un "bien meuble" susceptible d’être un matériau d’expérimentation ou pas.

J’ai écrit "bien meuble" par provocation pour faire référence au Code noir qui organisait l’esclavage (j’y reviendrai très prochainement). Il y a plus de dignité humaine à contester la mesure qui permet d’utiliser des embryons humains, c’est-à-dire des personnes en devenir, comme matériaux d’expérimentation (complètement dépassés sur le plan scientifique depuis 2012), qu’à vouloir vandaliser les statues de personnages morts depuis plusieurs siècles et qui n’influencent plus la vie sociale actuelle depuis des lustres.

Je pense qu’Emmanuel Macron aurait tort de vouloir s’accrocher à des réformes de discorde nationale. Il devrait mettre toutes les forces politiques sur l’unique mission de retrouver une souveraineté économique : réindustrialiser la France, multiplier les emplois et colmater les brèches financières de la crise post-covid-19. Pour cela, il faut une France unie. Avec la PMA, avec les mesures de transition écologique, avec peut-être le retour de la réforme des retraites, c’est une France éclatée vers laquelle nous marchons…



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

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