mardi 12 septembre - par Sylvain Rakotoarison

Paul Painlevé, la science et la politique au service de la guerre

« L’heure n’est ni aux longs discours, ni aux longs programmes. Rassembler toutes les forces matérielles et morales de la nation pour la phase suprême de la lutte, c’est le devoir auquel le gouvernement doit et veut se consacrer tout entier. La guerre, à mesure qu’elle se prolonge, exige de tous une abnégation plus complète et un plus grand esprit de sacrifice ; plus nous nous rapprochons du terme, plus la résistance morale de la nation deviendra l’élément essentiel de la victoire. C’est contre cette résistance morale que nos ennemis, n’ayant pu nous vaincre sur les champs de bataille, annoncent qu’ils vont redoubler d’efforts. Au gouvernement de redoubler de vigilance contre ces entreprises insidieuses et d’énergie contre ceux qui s’y prêteraient. » (Painlevé le 18 septembre 1917, dans l’Hémicycle).



Son nom a servi à baptiser de nombreuses rues de France. Symbole de l’esprit républicain "éclairé", et de la IIIe République, celle qui triomphe au début du XXe siècle en France, il est pourtant peu connu des Français d’aujourd’hui. Paul Painlevé a formé son premier gouvernement, comme Président du Conseil, il y a exactement cent ans, le 12 septembre 1917, en pleine Première Guerre mondiale.

À cette date, Paul Painlevé avait 53 ans et était à la fois un homme politique déjà bien expérimenté et un scientifique chevronné. Avant d’évoquer la formation de son premier gouvernement, je rappelle ici rapidement (j’aurai peut-être l’occasion ultérieure d’être plus précis) son parcours. Bien peu d’hommes politiques ou d’hommes de science peuvent se vanter d’avoir voulu suivre les deux "carrières" en même temps.

Le parcours scientifique est prestigieux : élève du lycée Louis-le-Grand, normalien, agrégé en mathématiques (1886), diplômé de physique, docteur en mathématiques (1887), Painlevé fut un brillant esprit pour les équations différentielles et la recherche aéronautique. Dans sa carrière universitaire, il enseigna à la faculté des sciences de Lille, à la faculté des sciences de Paris, à la Sorbonne, au Collège de France, à l’Université de Stockholm, à Polytechnique où il donna des cours de mécanique rationnelle, à Normale Sup. où il donna des cours de calcul différentiel et intégral, et à Sup. Aéro où il donna des cours de mécanique de l’aviation. En 1900, il fut élu membre de l’Académie des Sciences, à la section géométrie (académie qu’il présida en 1919). En 1919, il fut nommé président du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

Ses principaux travaux scientifiques portèrent tant sur les mathématiques (calcul différentiel, aux côtés du mathématicien Émile Picard) que sur la physique en utilisant les équations différentielles en mécanique des fluides (méca-flotte) dans le domaine de l’aéronautique. Il a ainsi modélisé le vol d’un avion dans l’air et les meilleures configurations pour réduire le frottement de l’air. En ce sens, il était un précurseur de beaucoup de scientifiques dans le domaine de l’aéronautique.

Membre du comité central de la Ligue des droits de l’Homme, il s’est engagé en politique après l’affaire Dreyfus qui avait mobilisé son indignation et lui avait donné une certaine notoriété. Germanophone et mélomane, Paul Painlevé cherchait à assister à toutes les interprétations des symphonies de Mahler et les jouait lui-même au piano, à quatre mains, avec le général Picquart (celui de l’affaire Dreyfus).

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Le parcours politique n’était pas moins prestigieux même s’il s’est engagé plus tardivement que les professionnels attitrés de la politique. Il se positionnait comme un républicain du centre gauche, considéré comme un socialiste indépendant (modéré). Il fonda en 1911 et resta toute sa carrière membre du Parti républicain socialiste (le parti de René Viviani, Alexandre Millerand, Aristide Briand).

Paul Painlevé fut élu et réélu député sans discontinuité du 8 mai 1910 jusqu’à sa mort le 30 octobre 1933 : d’abord député de Paris (cinquième arrondissement) puis, à partir de 1928, député de l’Ain (Nantua et Gex). S’il fut un ministre tardivement (seulement à partir de l’âge de 51 ans), il le fut de nombreuses fois, souvent comme Ministre de la Guerre, rassurant pour ses compétences scientifiques (ce fut lui le véritable concepteur de la ligne Maginot), et il s’est retrouvé en position de diriger trois fois le gouvernement français.

Comme député, alors qu’il venait d’être élu pour la première fois, il a fait voter une enveloppe budgétaire pour faire acheter les premiers avions militaires. En 1914, il fut président de la commission supérieure des inventions. Dans ses ministères, Paul Painlevé a toujours favorisé le budget de la recherche et la science en général. Même l’appellation de son premier portefeuille marque une empreinte personnelle.

Son premier Ministère fut celui de l’Instruction publique, des Beaux-arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, du 29 octobre 1915 au 12 décembre 1916, dans le cinquième gouvernement d’Aristide Briand pour qui il n’avait pourtant pas beaucoup d’estime. Dans cette fonction, Paul Painlevé a réuni de nombreux chercheurs, ingénieurs, etc. pour tenter de préparer la guerre moderne de demain.

Il fut ensuite Ministre de la Guerre de nombreuses fois, du 20 mars 1917 au 13 novembre 1917, et du 17 avril 1925 au 26 juillet 1929 presque sans discontinuité (sauf du 23 juin 1926 au 19 juillet 1926), sous la houlette de plusieurs Présidents du Conseil (Alexandre Ribot, lui-même, Aristide Briand, Édouard Herriot, Raymond Poincaré). En plus de la ligne Maginot, il fit voter la réduction de la durée du service militaire obligatoire à un an en 1928.

Parce qu’il avait beaucoup travaillé scientifiquement dans le domaine de l’aviation, il termina sa carrière ministérielle comme Ministre de l’Air (où il a pu conforter la recherche en aéronautique) du 13 décembre 1930 au 22 janvier 1931 et du 3 Juin 1932 au 28 janvier 1933 sous les gouvernements de Théodore Steeg, Édouard Herriot et Joseph Paul-Boncour. Il a soutenu l’autonomie de l’armée de l’air et a renforcé la marine en lui laissant l’autonomie de son aviation.

En mai 1924, Paul Painlevé fut l’un des dirigeants du Cartel des gauches (aux côtés de Léon Blum et d’Édouard Herriot) et il fut, pour cette raison, élu Président de la Chambre des députés du 9 juin 1924 au 21 avril 1925, date à laquelle il fut de nouveau désigné Président du Conseil pour diriger deux gouvernements jusqu’au 22 novembre 1925 (remplaçant Édouard Herriot). Les socialistes de la SFIO ont soutenu le Cartel des gauches mais n'ont pas pris part à ses gouvernements.

Après la démission du Président Alexandre Millerand le 11 juin 1924 (forcée par Édouard Herriot), Paul Painlevé fut candidat à l’élection présidentielle le 13 juin 1924 (pour un poste honorifique), candidat unique du Cartel des gauches et donc en position de remporter l’élection. D’ailleurs, comme cela se faisait habituellement, une réunion préparatoire de tous les groupes parlementaires républicains l’a désigné comme candidat. Mais Gaston Doumergue, Président du Sénat, soutenu discrètement par Alexandre Millerand, a refusé de retirer sa candidature car il était soutenu par le centre et la droite qui craignaient que l’élection de Paul Painlevé fît du Président de la République un responsable militant et pas l’arbitre du jeu politique. Résultat, dès le premier tour, Gaston Doumergue fut largement élu par 515 parlementaires (60,4%) contre Paul Painlevé, choisi par seulement 309 parlementaires (36,2%).

Pendant l’entre-guerre, Paul Painlevé a prôné le pacifisme et a soutenu les actions pacifiques, la création de la Société des Nations, les accords de paix entre la France et l’Allemagne (comme les Accords de Locarno, signés sous son gouvernement, le 16 octobre 1925).



Après l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne, le 30 janvier 1933, Paul Painlevé, déjà malade, n’a cessé de mettre en garde contre le nazisme et ses risques sur la paix et sur l’Europe et a soutenu les associations qui ont accueilli les réfugiés allemands.

Lorsque Paul Painlevé est mort à Paris le 29 octobre 1933 à l’âge de 69 ans (il est né à Paris le 5 décembre 1963), la Chambre des députés vota pour lui des funérailles nationales et son inhumation au Panthéon qui a eu lieu le 4 novembre 1933 (il était veuf depuis trente et un ans). Décision presque unanime, mais pas votée par les députés communistes en raison des répressions des mutineries du printemps 1917 et des révoltes coloniales de 1925 et 1926 décidées par les gouvernements de Painlevé.

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Revenons à ce 12 septembre 1917, il y a un siècle.
Et même un peu auparavant.

Avant la guerre et au début de la guerre, Paul Painlevé était devenu un député technicien spécialiste des questions de guerre. Il présida dans les faits la commission supérieure des inventions intéressant la Défense nationale. Dans son premier ministère (Éducation), il a créé dans cette commission huit sections correspondant à la nature du conflit en cours : physique et électricité, balistique et armement, chimie, guerre des tranchées, mécanique, aéronautique, marine et hygiène et physiologie. Scientifique et ministre, il a donc mis toute son énergie dans la "science de guerre" et anima les réseaux pour favoriser l’éclosion de nouvelles inventions dans le domaine militaire, nouant aussi une coopération interalliée pour aller plus vite dans le développement des innovations prometteuses.

Sur le plan militaire, Paul Painlevé était en désaccord avec le gouvernement sur la politique à suivre. Il refusa en décembre 1916 d’être nommé Ministre de la Guerre car il était opposé à la nomination de Nivelle comme commandant en chef (le 25 décembre 1916) pour remplacer Joffre. La désignation d’Alexandre Ribot à la tête du gouvernement l’a cependant convaincu d’accepter le Ministère de la Guerre le 20 mars 1917. La Chambre des députés, très scrupuleuse sur son contrôle fait au gouvernement des opérations de guerre, fut même fière que le Ministère de la Guerre fût dirigé par une personnalité de si haute réputation.

Cependant, dans ce gouvernement, Painlevé n’a pas pu s’opposer efficacement à l’offensive du Chemin des Dames le 16 avril 1917, voulue par Nivelle et encouragée par le Président de la République Raymond Poincaré. Ce fut un désastre humain et militaire (perte de 350 000 soldats alliés). Désormais, les faits lui ayant donné raison, Paul Painlevé pouvait être mieux écouté dans le gouvernement. Mettant son poids politique dans la balance, il a réussi à reprendre l’initiative tout en ménageant la susceptibilité de Nivelle en le remplaçant par Pétain le 15 mai 1917 comme commandant en chef, et en nommant Foch chef d’état-major général.

Avec Pétain, Painlevé a réussi à réprimer les mutineries (avec 49 exécutions de déserteurs, quatre fois moins qu’en 1914 et cinq fois moins qu’en 1915), à améliorer la vie quotidienne des soldats, à préparer la fourniture de matériels de guerre modernes pour préparer les prochaines offensives (prévues au printemps 1918), tout en faisant des premiers sondages diplomatiques sur la négociation d’une paix bilatérale pour retrouver l’Alsace-Lorraine (démarche à laquelle Poincaré était opposé, car il voulait une paix globale).

Par ce bilan plutôt positif, Painlevé fut ménagé par Clemenceau, ce qui lui a permis d’être désigné Président du Conseil le 12 septembre 1917 et de poursuivre sa politique de guerre. Dans son gouvernement, furent nommés notamment Alexandre Ribot aux Affaires étrangères, Théodore Steeg à l’Intérieur, Louis Loucheur à l’Armement et aux Fabrications de guerre, Anatole de Monzie à la Marine marchande, et aussi Louis Barthou, Léon Bourgeois et Paul Doumer comme Ministres d’État.

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Painlevé prononça le discours d’investiture de son (premier) gouvernement le 18 septembre 1917 devant les députés. Il prôna, comme but de guerre de la France, la « conclusion d’une paix qui ne soit pas une paix de contrainte et de violence, renfermant en elle-même le germe de guerres prochaines, mais une paix juste où aucun peuple, puissant ou faible, ne soit opprimé, une paix où des garanties efficaces protègent la société des nations contre toute agression d’une d’entre elles ».

Et il anticipait déjà l’après-guerre : « Les problèmes de la guerre, si absorbants qu’ils soient, ne doivent pas nous dissimuler ceux de l’après-guerre, qui autrement, risqueraient de nous surprendre. La période qui suivra la fin des hostilités doit être préparée longtemps à l’avance, aussi minutieusement que la mobilisation elle-même. Reconstituer les régions reconquises, établir un programme de grands travaux qui multiplie nos forces industrielles et régularise le retour à la vie normale en évitant aux démobilisés les crises du chômage ; développer puissamment la production et le crédit de la France ; associer la nation à l’exploitation des industries nouvelles, prévoir la transformation, en vue du temps de paix, des usines de guerre ; asseoir notre système fiscal sur des impôts justes, hardis, bien coordonnés ; appliquer loyalement les réformes récentes introduites dans les relations entre ouvriers et patrons, pour les adapter à la réalité et les faire entrer dans les mœurs, telles sont quelques-unes des idées directrices qui doivent guider le développement de notre ardente démocratie. Lorsque, après les rudes années de souffrances, nos soldats rentreront dans leurs foyers, à ces vainqueurs qui auront fait triompher le droit entre les nations, personne ne marchandera ni la reconnaissance, ni la justice. » (18 septembre 1917).

Mais l’union sacrée a été rompue au sein de la Chambre et le maintien contesté au gouvernement d’Alexandre Ribot, comme Ministre des Affaires étrangères (qui a dû démissionner le 23 octobre 1917, remplacé par Louis Barthou) ont précipité la chute du gouvernement Painlevé, victime d’un vote de défiance le 13 novembre 1917. Ce gouvernement n’a duré que deux mois, le plus court de toute la guerre. Le 16 novembre 1917, rappelé enfin, Clemenceau forma le nouveau gouvernement qui fut celui de la victoire, préparée par les décisions de Painlevé.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 septembre 2017)

http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Biographie d’Anne-Laure Anizan (site de l'Assemblée Nationale).
Paul Painelevé.
Adolphe Thiers.
"Le Président".
La Première Guerre mondiale.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
Le Front populaire.
René Coty.
Edgar Faure.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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2 réactions


  • baldis30 13 septembre 15:06

    Bonsoir,

     Enfin un article remarquable sur un homme ( un Homme doit-on écrire) exceptionnel !

    Son enseignement ne peut pas être donné à l’ENA ... faudrait-il que les élèves eussent le niveau !

     De fait il est le véritable père de l’aviation française ...


  • leypanou 13 septembre 15:11

    Lorsque Paul Painlevé est mort à Paris le 29 octobre 1933 à l’âge de 69 ans (il est à Paris le 5 décembre 1963) : voilà quelqu’un qui est très fort, né 30 ans après sa mort, bref c’est un autre Christ.


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