Crise de foi ...
Le Bonimenteur à table
Une retraite bien-heureuse
Notre bon pape Benoît le seizième m'a joué un bien vilain tour ! J'espère qu'il ne l'emportera pas au paradis des mécréants. En m'ôtant le pain et surtout le vin de la bouche, il m'épargna la crise de foie rituelle que je m'offrais traditionnellement le jour de la mort du poncif. J'avoue ma frustration et mon immense déception, ma bacchanale impie est renvoyée aux calendes grecques à moins que ce ne soit à la Saint Glinglin.
Que ce brave homme envoie un message aux élites de l'Europe en prenant sagement une retraite bien méritée, je ne peux que m'en réjouir. Il démontre à nos doctes décideurs que même les travailleurs de l'esprit aspirent à prendre un peu de repos. Puissent nos dirigeants être frappés de l'esprit saint en laissant nos travailleurs profiter pleinement de ce repos transitoire dans cette vallée de larmes.
Mais tel n'est pas mon propos du jour. Que Benoît coince la bulle avant l'issue habituelle de ceux de sa corporation me prive du repas impie par lequel je célébrais jusqu'alors chaque terme du sacerdoce pontifical. Son infaillibilité légendaire et canonique l'a poussé à démissionner quand d'autres, plus zélés, se tuèrent à la tâche. Que Dieu lui pardonne ce manque de conviction ou cette sage clairvoyance.
Je dois donc renoncer à mon tour à ce qui faisait le piment de ma liturgie personnelle. Ce repas de fin de règne, ce médianoche romain auquel je conviais quelques amis par charité chrétienne ( à moins que ce ne soit au nom d'un vulgaire paganisme ) n'aura pas lieu par la faute de ce retrait du vivant de notre sainteté. Adieu donc mes coquilles Saint Jacques pour accompagner le défunt sur son chemin de gloire et d'éternité.
Nous ne danserons pas sur le pont d'Avignon en vidant le cœur lourd et la panse repue un Châteauneuf-du-Pape de derrière les fagots (plus d'un pauvre bougre a connu l'excommunication ou le bûcher pour des crimes plus véniels). Le conclave aura lieu cette fois en présence du démissionnaire et les archevêques ne seront pas les seuls à avoir la gorge sèche. Je ne boirai pas non plus ce Saint Émilion qui me réjouissait tant. Notre Benoît teuton pousse le bouchon un peu loin en agissant de la sorte.
Je vais regretter mon filet de Saint Pierre accompagné de pommes de terre en robe de cardinal (violette comme il se doit), servis avec une sauce basilic. Il y a quelque chose qui cloche cette fois, le repas n'est pas envisageable du vivant du précédent locataire du Vatican. Et quand ce brave homme goûtera enfin au repos éternel, son successeur aura depuis longtemps pris sa place sur le trône de Saint Pierre. Je vais devoir faire ceinture …
Les fromages ne couleront pas ni ne fleureront sur ma table de fête posthume. Pont l'évêque et caprice des dieux, Saint Marcellin et Chaussée aux Moines resteront à jamais dans leurs boîtes puisque le pape ne sera pas dans la sienne. Benoît n'a pas voulu être de la fête. Il n'y aura pas de cène en son honneur. Le Judas que je suis ne pourra cette fois tirer nulle gloire de cette messe noire.
Ce sont surtout les desserts que je vais regretter. Les pets de nonnes resteront en suspens et les religieuses seront chocolat. Le Saint Honoré n'honorera pas la mémoire du bon père. Bonne pâte, il a préféré se retirer de son vivant. Le blasphème ne sera pas à portée de gosier. Il faut se résoudre à jeûner. Il est vrai que le carême vient à point nommé pour ne pas succomber à la tentation. Pas d'entorse à ma règle, il faut rester strict dans le respect des principes.
Ce pape a raté sa sortie. Les portes du Vatican lui resteront ouvertes. Je ne saurais me mettre à table puisque s'il tire sa révérence de son vivant. Il ne rejoint pas son patron. La tempérance s'impose ! Que dieu me pardonne, je l'ai un peu sévère. Si désormais on ne peut plus compter sur les siens, nous voilà dans de jolis draps.
Je vais boire le calice jusqu'à la lie. Un nouveau pape sera appelé à régner du vivant du dernier. Le droit canon ne paie pas sa tournée. Le protocole doit changer d'étiquette. Bonne fille, l'église va se plier à cette curieuse fantaisie, les fidèles devront supporter de bon chœur cette trahison. Les gens de robe accepteront plus facilement que moi cette contrariété. Moi, le thuriféraire de la bonne chaire, me voilà pris par ce coup diabolique. L'ascèse sera notre lot commun !
Ascétiquement sien




