mercredi 8 septembre - par Sylvain Rakotoarison

Le drame de la Famille Adams

« Le foot m’a tout apporté et il m’a tout repris. » (Bernadette Adams, le 17 mars 2018 sur Franceinfo).



Quelques heures avant la disparition de Jean-Paul Belmondo, ce lundi 6 septembre 2021, une autre personnalité est aussi partie, une personne très discrète depuis une ou deux générations, le footballeur Jean-Pierre Adams, à l’âge de 73 ans (né le 10 mars 1948 à Dakar, au Sénégal). Il s’est "éteint" dans la matinée au CHU de Nîmes.

Jean-Pierre Adams était un footballeur très connu dans les années 1970, il faisait partie, avec Marius Trésor, de ce qu’avait appelé le sélectionneur de l’époque, Stéphane Kovacz, avec la maladresse sémantique de l’époque (elle ne se commettrait plus aujourd’hui), la "garde noire" de l’équipe de France, une défense redoutable pour les adversaires. Sélectionné 22 fois en équipe de France de 1972 à 19767, Jean-Pierre Adams a joué dans six clubs : Entente Fontainebleau Bagneaux Nemours de 1967 à 1970, Nîmes Olympique de 1970 à 1973, puis OGC Nice de 1973 à 1977, puis Paris Saint-Germain de 1977 à 1979, puis FC Mulhouse de 1979 à 1980 et FC Chalon-sur-Saône de 1980 à 1981 (auparavant, dans ses jeunes années, à Montargis). Il a joué dans 251 matchs en division 1 (avec 24 buts à son actif), et s’est révélé comme un joueur d’une grande pointure le 13 octobre 1972, lors de l’inauguration du Parc des Princes à Paris pour la coupe du monde, au cours du match France-URSS.

Dans une réaction à l’annonce dans "L’Équipe", on peut y lire ces mots qui peuvent résumer le sentiment de ceux qui l’admiraient : « Pour tous ceux qui l’ont connu, il représentait la force, l’engagement physique et l’amour du geste défensif (…). Une grosse pensée pour ses proches. ». Un autre : « Pour l’avoir connu, c’était quelqu’un exceptionnellement gentil et généreux. ».

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Mais le "vrai" Jean-Pierre Adams, c'est-à-dire le sportif, s’était "éteint" bien avant cette année, à l’âge de 34 ans. En effet, il vivait en très grande situation de handicap depuis presque quarante ans, depuis le 17 mars 1982. À l’hôpital Édouard-Herriot à Lyon, il aurait dû avoir une opération chirurgicale bénigne au genou, un tendron à rattacher, mais une erreur d’intubation pendant l’anesthésie a détruit son cerveau, des lésions irréversibles, et l’a plongé dans une sorte de coma.

J’ai écrit une "sorte" de coma car il était encore capable de respirer et de manger seul, mais pas de s’exprimer, pas de parler, pas de communiquer avec son entourage proche, et en particulier avec son épouse Bernadette ; ils se sont mariés en avril 1969, avant que le footballeur fût connu, et ont eu rapidement des enfants. Certains parlaient d’état "végétatif" (et parlent encore dans certains médias) alors qu’il était dans tous les cas un humain et pas un être végétal, et il ressentait probablement beaucoup de choses.

Après un an d’hospitalisation à la suite de cet accident d’anesthésie, la Sécurité sociale a écrit à Bernadette pour lui dire que l’hôpital ne pourrait plus le garder et ce fut donc elle qui s’en est occupé pendant tout ce temps, comme une sainte, courageuse, aimante et persévérante. On ne peut qu’avoir une pensée compassionnelle très forte pour sa femme et leur famille qui ont tenu bon et ne l’ont jamais laissé seul malgré sans doute des périodes de découragement. La famille a quitté Chalon-sur-Saône en 1985 pour s’installer dans le Gard, à Caissargues.

L’amère destinée de Jean-Pierre Adams, un grand gaillard réduit à la perte d’autonomie, peut faire penser aussi à une autre tragédie humaine, celle de Vincent Lambert qui, malgré une "bataille" juridique et éthique en raison d’une division au sein de sa famille (ses parents opposés à sa femme), est mort il y a deux ans, le 11 juillet 2019 selon le protocole prévu par la loi Claeys-Leonetti, même si nombreux considèrent (et j’en fais partie) que cette loi pour les patients en fin de vie ne devait pas s’appliquer à Vincent Lambert car il n’était pas en fin de vie et qu’à partir du moment où il y avait un doute sur sa volonté de ne pas survivre à son accident, on devait le maintenir en vie dès lors qu’on était assuré qu’il ne souffrait pas.

Le 21 mai 2019, le célèbre journaliste sportif Jacques Vendroux, un ami de la famille, a écrit une lettre, publiée dans "Le Point", à Bernadette pour l'assurer de son soutien à un moment où des personnes ne comprenaient pas son maintien en vie : « Au milieu des remugles de l’affaire Vincent Lambert, j’ai trouvé le besoin de t’écrire. (…) Je sais que des gens sont venus le voir dans sa chambre, persuadés qu’il était branché ou qu’il y avait une machine cachée sous le matelas, mais il n’en est rien. Tu lui donnes ses repas toi-même, il déglutit encore. Bernadette, tu es pour moi une héroïne : tu as pris ton mari avec toi, chez toi. C’est toujours avec beaucoup de respect que tu prends soin de lui. (…) Je sais que l’affaire Vincent Lambert te rappelle des souvenirs épouvantables, toi qui es contre l’euthanasie. Je sais que tu souffres de voir ton mari prisonnier de son silence, que tu es toujours très amoureuse et que les moments sont difficiles à vivre, mais je suis avec toi. ».

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Heureusement, à l’instar de Jacques Vendroux, Jean-Pierre Adams avait plein d’amis qui lui étaient toujours restés fidèles. À chaque anniversaire, il recevait des tonnes de fleurs pour l’honorer. Entre parenthèses, préférez offrir des fleurs quand la personne est vivante, c’est plus utile qu’au cimetière !

C’est encore le dialogue entre deux internautes de "L’Équipe" qui me permet d’évoquer cette tragédie. L’un a écrit : « Condoléances à la famille. Difficile de se mettre à la place des proches, mais être dans le coma depuis 39 ans, j’ai du mal à comprendre la démarche. ». Une phrase qui est étonnante avec cet emploi du mot "démarche" comme si c’était une démarche de s’occuper d’un chéri "abîmé". Et une réponse presque miraculeuse, la seule à ce message, et qui est la clef : « Il n’est pas possible de tout comprendre. Surtout si vous n’êtes pas confronté à la même chose. ». Le mot magique s’appelle amour. L’internaute qui a répondu ici a aussi répondu à un autre message (voir plus loin).

Oui, tout raisonnement théorique est ici nul et non avenu : les personnes ne réagissent pas selon des principes abstraits définis dans le vide, elles réagissent spontanément sur le moment selon leurs tripes, sur une situation réelle, concrète, toujours particulière, avec la pleine conscience de leur devoir. Bernadette Adams pensait que son mari se réveillerait un jour : fallait-il arrêter d’espérer, même si cette espérance a mangé plus de la moitié de leur vie ?

Un autre intenaute a lâché sans empathie : « Franchement, il est mort en 1982… Après, c’est de l’acharnement. ». Acharnement. On aurait pu aussi le dire pour le Premier Ministre israélien Ariel Sharon, ou on peut encore maintenant le dire pour Michael Schumacher. Mais qui est-on pour juger un proche, une famille dans ce qui il a de plus intime ?

Bien avant la mort de son mari, Bernadette Adams s’était souvent exprimée sur ce calvaire. Femme dévouée, elle était heureuse qu’on se rappelle l’existence de Jean-Pierre Adams. Qu’il n’était pas oublié. Ainsi pour les 70 ans de son mari, elle avait apprécié que les amis aient fait un signe. Elle regrettait en revanche que Marius Trésor, son complice de cette "garde noire", ainsi que Michel Mézy, ami et ancien entraîneur à Nîmes, ne soient jamais allés le voir (« Peut-être qu’ils manquent de courage. Je leur pardonne ! »).

À cet anniversaire, Franceinfo les a interrogés. Marius Trésor : « Même si Jean-Pierre se réveille maintenant, il ne reconnaîtra pratiquement rien. Alors, est-ce que ça vaut le coup de continuer à vivre comme ça ? S’il devait m’arriver quelque chose de ce genre, j’ai dit à ma femme de ne rien faire pour me retenir. ». Michel Mézy : « Peut-être que la vie l’a emporté. Il y avait trop de vie en lui. Et aujourd’hui, il n’y en a plus. C’est d’autant plus dramatique que c’est un ami qui a disparu en étant toujours là. ».

Interrogée elle aussi par la chaîne Franceinfo le 17 mars 2018, Bernadette Adams a précisé : « Il entend, ça c’est certain. Je ne dirais pas qu’il comprend, ou alors par instants, ça se voit à sa bouche qui remue. ». Quand une porte claquait, l’ancien footballeur sursautait.

Et elle s’est exprimée sur l’euthanasie, ce qui la rendait furieuse : « Les gens sur Facebook disent qu’il faut le débrancher. Mais il n’est pas branché ! [Comme c’était le cas aussi pour Vincent Lambert.] Moi, je ne me sens pas le courage d’arrêter de lui donner à manger ou à boire ! ». Elle croyait qu’il pourrait se réveiller un jour, comme cela est déjà arrivé à d’autres, même très longtemps après.

On retrouve ainsi cette idée dans les réactions sur le site de "L’Équipe". Un autre internaute était encore plus interrogatif : « Magnifique vie que de passer 40 ans dans le coma !!! Décidément, je ne comprends pas pourquoi c’est possible. La famille qui ne voulait pas le débrancher, ou l’impossibilité de mettre fin à sa vie de manière légale ? ». Et à cela, plusieurs réponses, dont le même internaute que celui cité plus haut : « Je ne crois pas qu’il était "branché" comme vous dites, mais pour partie autonome. Je ne sais pas si vous avez vécu une telle épreuve, et si tel n’est pas le cas, abstenez-vous de juger la famille. ». Un autre a réagi ainsi : « Et tous ceux qui, sans explication, en sortent, on fait quoi ?… » [en sortent, du coma, je suppose].

Grâce au dévouement et à l’abnégation de Bernadette Adams, son mari était toujours soigné et vivait dans l’amour. Sa crainte pendant longtemps a été de partir la première : « On ne sait pas combien de temps ça va durer. ». Dans "Le Figaro" du 17 juin 2019 : « D’ordinaire, on veut partir avant l’autre, mais moi, j’appréhende l’avenir. Qui s’occupera de lui ? ». Avec ce départ, elle pourra au moins se dire que cette crainte-là est levée. Mais pas la tristesse. Courage à toute la famille pour cette nouvelle vie.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Pierre Adams.
Vincent Lambert.
Bernard Tapie et "choisir sa mort".
Kylian Mbappé.
Pierre Mazeaud.
Usain Bolt.

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6 réactions


  • moussars 8 septembre 12:50

    Il aura joué de malchance jusqu’au bout en mourrant au même moment que Belmondo.

    C’est peut-être le meilleur stoppeur que l’edf ait jamais eu.


  • Tesseract Tesseract 8 septembre 14:42

    Dans la famille, c’est Morticia que je préfère ! smiley

    (Je sais c’est la famille Addams)


  • zygzornifle zygzornifle 8 septembre 15:26

    J’aime bien la main et fétide dans la famille Adams ....


    • Tesseract Tesseract 8 septembre 15:47

      @zygzornifle
      En fait, ils sont tous très bons.
      Mais quand Morticia annonce qu’elle est enceinte en train de tricoter une brassière avec trois jambes, ça vaut son pesant de cacahuètes !
      Ah Dich !...
       smiley


    • zygzornifle zygzornifle 9 septembre 09:44

      @Tesseract

      Ce film est culte ....


  • ETTORE ETTORE 8 septembre 20:04

    Une erreur d’intubation.. ?...Et malgré cela, il s’est fait virer de l’hosto, et c’est son épouse qui a du le prendre en charge ?

    Pas le même traitement que Schumacher,


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