mardi 8 décembre 2015 - par
Ce que la « fondation » de Mark Zuckerberg dit de notre époque
La semaine dernière, le fondateur de Facebook a annoncé vouloir céder 99% de ses actions pour financer les œuvres d’une fondation. Vraie générosité ou arnaque ? Voici une annonce qui en dit très long sur notre époque, comme le décrypte remarquablement le philosophe Patrick Turmel.

Une philantropie totalement virtuelle ?
Le jour de l’annonce, Mark Zuckerberg était volontiers comparé aux grands philantropes de l’histoire. Sauf que les choix du fondateur de Facebook donnent une perspective bien moins généreuse à ce qui est une annonce assez réductrice, comme le décryptent le Figaro ou Télérama. D’ailleurs, rapidement, il a publié une justification de certains de ses choix. En effet, la « fondation » sera en réalité une LLC, une entreprise à responsabilité limitée, qui pourra donc faire des profits. En outre, la Chan Zuckerberg Initiative ne compte pas se restreindre à des œuvres de charité, mais aussi à des investissements dans d’autres entreprises et pourra également se transformer en lobby, en finançant les causes chères au patron. Pour le Figaro, « le PDG de Facebook semble plutôt réinvestir (sa fortune) ailleurs ».
En effet, s’il s’agit de transférer ses parts dans une entreprise qu’il contrôle, la philantropie est bien limitée. En outre, le choix de cette structure juridique lui permet de bénéficier de différents avantages fiscaux (dont l’exonération de tout impôt sur la succession pour sa fille), volontiers choquants pour un couple aussi riche. Cette réduction des impôts pour transférer une telle fortune peut quand même sembler assez mesquine de la part d’une entreprise, qui, en plus, se distingue (comme les autres, certes), par l’utilisation des dispostifs légaux pour réduire au minimum ses impôts. Derrière l’apparente générosité, on perçoit un acte finalement assez égoïste, où le patron de Facebook parvient à la fois à conserver ses parts en promettant quelques miettes, tout en réduisant sa contributions à la collectivité.
Le triomphe du capitalisme hyper-individualiste
Il faut absolument lire la remarquable interview du philosophe Patrick Turmel dans Télérama, qui synthétise de manière lumineuse ce qu’il y a derrière cette annonce. Il note que cela accrédite la vision étasunienne où les plus riches font ce qu’ils veulent de leur fortune et que cette charité vient à la place de mécanismes de redistribution sociale. Pour lui, « Facebook n’aurait jamais pu exister sans le contexte social et économique dans lequel elle est née et s’est développée (…) et profite du travall gratuit de millions d’utilisateurs » et il dénonce aussi son utilisation de l’optimisation fiscale, d’autant plus choquant que l’entreprise gagne sa vie sur le travail des autres, un mécanisme courant dans cette nouvelle économie de coucous à la recherche de rentes, dont Facebook est un des dignes représentants.
Le philosophe note aussi que cette façon de faire permet de contourner la démocratie puisqu’une partie des dépenses de solidarité sont alors assurées par de richissimes mécènes qui n’ont pas de comptes à rendre. Difficile de ne pas y voir un fond idéologique quasiment anarchique où certains milliardaires semblent vouloir s’exonérer de toute règle commune pour faire ce que bon leur semble, l’argent devenant alors de facto leur seul repère, la seule mesure à laquelle ils se mesurent. Ce faisant, ils se sentent sans doute valoir plus que la moyenne, d’où sans doute la volonté inconsciente de passer outre toute forme de démocratie, où tous les hommes, aussi riches soient-ils, sont égaux. Il dénonce aussi ses hommes « convaincus de pouvoir régler les problèmes plus efficacement que le secteur public ».
Voilà pourquoi il ne faut pas se réjouir du geste de Mark Zuckerberg. D’abord, il profite très largement de la création de sa « fondation », en évitant encore l’impôt, ce qui relativise sa générosité. Et ce faisant, il dépeint un monde où les milliardaires évitent de plus en plus toute règle commune.




